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Jacques IZOARD, choix de textes

mai 8, 2017


Ecrire «l’écriture»

La bille d’acier enveloppée d’encre. L’encre enveloppe la bille d’acier; la minuscule tête de l’encre roule (roulée, l’eau lave le corps entier, salit, couvre d’eau claire le corps entier). Corps: objet de chair. Corps cache cœur.

Courbes et vanilles, ou coqs de laine. Le rouge rougit le papier. Dans cette chambre, deux mains terrassent la page; et les deux mains d’hier, les deux mains d’avant-hier; bref, cent mains ont touché cent carrés de papier blanc Y ont tracé le voyage du verre brisé, car, n’est-ce pas, l’écriture qui s’allonge est un fil de verre ténu. Long liseron d’encre des doigts crispés dans une position artificielle. Crocheter l’écriture. Dépenser l’encre, en noyer les mots. S’appliquer à écraser la petite tête de l’encre. La frotter dans son galimatias. Deux doigts-socles et trois doigts serrés sur l’instrument d’écriture. Et poing posé sur la table. Petit abri de paume. Main travailleuse: aveugle, elle obéit sans savoir lire; elle bouge sans savoir écrire. Elle est aveugle, elle est muette. Une petite machine fabrique les mots dans le coude, bien loin. La main les hume, ou les appelle, les aspire. Ds glissent le long des veines, arrivent au bout des doigts, se couchent sur le papier, se pétrifient très doucement, morts dans leurs arabesques, d’une minceur infime. Un regard d’aigle a pouvoir sur eux. Les bandelettes invisibles du regard les soudoient, leur font rendre la solitude. L’écriture écrit-elle? Ou n’est-elle qu’un très petit cheval qui suit les doigts légers?

Ou n’est-elle qu’un long cheveu de sang que l’on tire du cœur? Les petits mots se ressemblent et s’assemblent. Procession de petits os lavés, délavés; squelettes d’oiseaux minuscules qu’on ne saurait éparpiller. La cartouche d’encre est dans le doigt. Dans l’œil et dans le cœur. Et rien ne coule, rien ne se renverse. Le papier sec tue le regard, casse la vue. Impasse repue de l’encre où les paroles meurent dès qu’on les dit. Écrire l’écriture de l’écriture. Scruter l’écriture et ne pas cesser de lire, de lier, de délier, de délirer, de détruire la blancheur du papier. Fibres et tendons produisent un peu de sueur; l’encre sèche ne sèche plus. Corps physique de la main travailleuse, qui dépense la sueur et se fatigue, et qui oublie que ce qu’elle voulait écrire, elle ne l’avait jamais su.

*

Voyage éparpillé qui s’éparpille
Nous avons couru les mots ;
Nous avons emprunté
les jambes d’autres marcheurs ;
Avares et muets, nous savourions
cerises d’Asturies, flans de Lisbonne.
Le soleil sans issue,
ses sommeils et ses feux,
brûlaient nos guenilles.

(Inédit de 1983)

*

Double miroir : double frère.
Et les aisselles. Et jambes et bras.
Et tout un corps sans cœur
envahi d’écume et de lierre.
Paume au carabe écrasé.
Poing jailli d’un gousset.
Crie dans la chambre aux criées
tes hurlements sans douleur.
Que seuls tes muscles soient
ta blanche prison muette !

(Inédit de 1983)

*

Nous suivrions le sentier,
ne fût-ce qu’un sentier,
ne fût-ce q’un treillis..
Et la limite imiterait
la fin du désert,
le froid mat,
la solitude.

(Le bleu et la poussière, extrait)

*

Mais solitude éclate.
Mots gardés dans la main.
Main qu’on savonne.
Et savonne, et savonne.
Hygiène à tête de chat.
Et yeux perdus, folie
du regard et du regard.

(Le bleu et la poussière, extrait)

*

Aucun sommeil ne guette
celui qui écrit.
Et celui qui dort
imite à merveille
le roc, le soc, le feu.
Mais tout se brise.
Détresse et désastre
nous garrottent.

(Le bleu et la poussière, extrait)

*

Et déjà les bandeaux
sur les yeux nous empêchent
d’être quelque part,
à moins que ce ne soit
ici à Delémont
où dort Neige
d’un sommeil de plomb.

(Le bleu et la poussière, extrait)

*

Le corps insuffle au sourire noir
un sourire plus noir encore,
fait de nuées et de papiers brûlés…
Ton sourire d’oeillets et d’orchidées,
hier, changeait de rouge ton visage,
Sombre issue des paroles
que l’on ne dira plus…
Sombre immobilité des lèvres.
(Des lèvres à pluie sèches
quand les mots s’effacent)
Qui me sourit consent
dès que lèvres se joignent.
La salive scelle un sourire noir
pour que s’éteigne la vie muette.

(Inédit de 1991)

*

Le passant parle au passant :
nuées, balbutiements, soupirs…
Et sur les pavés, nulle trace
de ces paroles en l’air
que l’air capture aussitôt,
que l’air dissémine;
Si l’on était muet…

(Inédit de 1991)

*

Papier un peu brûlé
qui ne recèle nul poème
te voici poussière
ou matière qui s’effrite
et que le vent disperse.

(Inédit de 1997)

*

Ecriture qui feint l’angoisse
à travers collines et rocs.
Enjambe enfin
ton propre corps
pour trouver l’embellie
et les fées, les garçons
dont le poignet trahit
l’appartenance

(« Entre l’air et l’air », extrait)

*

Et, soudain, rien.
Ou un chien qui aboie
quelque part, quelque
part, au fond d’une voix
qui ne reconnaît pas
l’autre voix,
celle qui hèle en vain

(« Traquenard, corps perdus », extrait)

*

Hargne est cette flèche
que j’ai dans le cou.
La vie va plus vite.
Je cours. Je m’obstine.
Je ne peux que siffler
pour me donner des ailes.

(« Sulphur », extrait)

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