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Serge Pey, poèmes

janvier 17, 2013


L’idéal d’une carte

 

L’idéal d’une carte

du monde

est d’être sans

le monde

(Tout idéal d’une carte

est d’être le contour

d’une terre

qui n’existe pas)

 

L’idéal d’une étoile

dans le ciel

est d’être sans

la nuit

(Tout idéal d’une étoile

est d’être la lumière au centre

de la lumière)

 

L’idéal d’un bâton dans le feu

est d’être sans

la main

qui le tient

(Tout idéal d’un bâton

est d’être la main

qui le brûle)

 

L’idéal d’une aile

est d’être sans

oiseau

(Tout idéal d’une aile

est d’être le ciel

qu’elle vole)

 

L’idéal d’un soulier

sur le chemin

est d’être sans

le chemin

(Tout idéal d’un soulier

est d’être le ciel

qu’il ne chausse pas)

 

 

A l’arrivée

Un centre battait dans les échelles

 

Parfois l’éternité tombe

plus tôt

sur le monde et se fait un foulard

avec les rideaux des fenêtres

 

On allume alors les ampoules

en plein midi

On lâche les chiens sur les mauvais morts

 

La lumière

donne

des lèvres

à l’ombre sur les bouteilles

comme si tout avait besoin d’une bouche

pour parler

 

Nous nous embrassons

sans nous voir

Nous coupons le couteau avec le pain

Nous remplissons à raz bord

la soupe avec des assiettes

 

Les mouches font et défont

la nuit d’un seul coup

et avertissent chaque chose

les unes après les autres

 

Sur la table

l’oiseau suggéré de la rose

regarde ceux

qui sont restés assis

et sont devenus des fleurs

 

On nous a appris l’hospitalité

Nous invitons aussi les chaises

à manger

 

Le dehors a toujours un dehors plus loin que lui

c’est pour cela qu’on marche sans arrêt

pour trouver un autre dehors

derrière son vêtement de transparence

et de vitres brisées

 

Les choses sont parfois

comme des oignons

Elles font des couches de peau

à l’infini qui font pleurer

les yeux et le monde

 

Nous déshabillons le dehors

jusqu’à nous comme dans l’amour

 

Dehors la lune ne laboure plus la nuit

Une voix dédouble une lèvre

dans une autre voix

Les muscles de l’air saisissent des cailloux

et bâtissent des barricades d’enfants chauves

 

On tue le soleil à petits coups

de vautours

sur les poubelles

 

Le dos au noir

on fusille un ange dans chaque mort

 

Pour saisir le dehors

il nous faut nous-mêmes devenir le dehors

 

Le poème n’est qu’une méthode pour s’enlever

la peau et trouver le dedans au plus loin de nous

.
.
.

Poème pour un enfant au sujet de l’espérance

On pourrait poser le problème
ainsi à la manière de Gramsci :

Chaque gland peut penser
qu’il deviendra un chêne
Si les glands avaient
une idéologie
ce serait justement
celle de se sentir
enceints de chênes
Mais dans la réalité 999 glands sur 1000
servent de nourriture aux cochons
et contribuent tout au plus
à créer des saucisson
et de la mortadelle

Chaque mot peut penser
qu’il deviendra une vérité
Si les mots avaient une idéologie
ce serait justement celle
de se sentir
enceints de vérité
Mais dans la réalité 999 mots sur 1000
servent de nourriture au mensonge
et contribuent tout au plus
à créer des discours
et des prières
dans les cimetières

Chaque pierre peut penser
qu’elle deviendra une cathédrale
Si les pierres avaient une idéologie
ce serait justement celle
de se sentir
enceintes d’une cathédrale
Mais dans la réalité 999 pierres sur 1000
servent de nourriture à la terre
et contribuent tout au plus
à créer des murs dans les champs
et à faire des ronds dans l’eau

Chaque morceau de bois peut penser
qu’il deviendra une porte
Si les morceaux de bois avaient une idéologie
cela serait justement celle
de se sentir
enceints de portes
Mais dans la réalité 999 morceaux de bois sur 1000
servent de nourriture au feu
et contribuent tout au plus
à créer de la cendre ou à devenir
des cure-dents
après un repas de fête

Chaque soulier peut penser
qu’il deviendra un pont
Si les souliers avaient une idéologie
cela serait justement celle
de se sentir
enceints de ponts
Mais dans la réalité 999 souliers sur 1000
servent à laisser des empreintes
et contribuent tout au plus
à créer des chemins
ou à devenir des trottoirs
pour ne pas se mouiller les pieds

Chaque marche peut penser
qu’elle deviendra une libération
Si les marches avaient une idéologie
cela serait justement celle
de se sentir
enceintes de libérations
Mais dans la réalité 999 marches sur 1000
servent de poussière
à la direction
et contribuent tout au plus
à s’arrêter ou à devenir
des moyens d’aller d’un lieu immobile
à un autre lieu immobile

Chaque flaque d’eau immobile peut penser
qu’elle deviendra le ciel
qu’elle reflète
Si les flaques
avaient une idéologie
cela serait justement
celle de se sentir
enceintes de ciels
Mais dans la réalité 999 flaques sur 1000
servent d’abreuvoir aux cochons
et contribuent tout au plus
à salir nos souliers
ou à laisser flotter un morceau de bois
qui se prend pour un mot
ou pour une pierre
que personne n’aurait jeté
Etc.

(Poème à compléter librement
par celui qui le lit).


.
.
.

Réveil

Apprendre à incliner
le sommeil et à frapper
au centre de toute la mort
y compris la sienne

Préparer des bouquets
de fusils tordus et les offrir
à d’autres fusils tordus

La mort à l’intérieur de soi
est toujours la sœur de celle
qu’on va tuer

La mort n’a pas de mort

Le coquelicot n’a pas
la parole du coquelicot

La vie n’a pas de vie
si la mort ne la réveille pas

La mort aussi
n’a pas de mort si la vie
ne la réveille pas

Celui qui réveille le réveil
ne connaît ni la mort de la vie
ni la vie de la mort
mais seulement la parole ouverte
qui ne parle pas.
..
.
1
le ballon que je
pousse avec mes pieds
est une tête perdue
qui cherche au hasard
un corps décapité
pour l’habiter
avec le rire de sa bouche

Je ne peux toucher
ton rêve avec mes mains
car sa tête est un chemin
que tracent mes pieds
dans toutes mes chaussures

Parfois c’est ma tête
qui roule à mes pieds
et un gardien aveugle
la laisse passer dans le filet
quand la foule jette
son silence de vieil os
à un seul chien dans
la poussière

Tu le sais
quand nous jouons
ensemble nous avons deux
têtes
et nous ne savons laquelle
nous devons tirer dans le ciel
en titubant entre
nos pieds nus et nos souliers

Ce ballon que je tiens entre
mes mains
est la tête
que tu veux placer
sur un homme
pour inventer un dieu absent
dans la foule en cendre
d’un seul chapeau

La fenêtre dans laquelle
je tire devient doucement
le corps immense
de ce que je ne sais pas.

Serge Pey, Poésie publique poésie clandestine, poèmes 1975-2005, Le Castor Astral, 2006, p. 187
.
.
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Bibliographie
J’eux, Multiples, 1975
Poème pour M. E après sa mort, Le Castor Astral, 1975
Minute hurlée, Imprimerie 34, 1979
De la ville et du fleuve, Tribu, 1981
Prophéties, Tribu, 1984
Vertenebre, Coma, 1984
La Définition de l’aigle, Jacques Brémond, 1987
Notre-Dame la Noire, Tribu, 1988
Poèmes du cerf-volant, Les Petits Classiques du Grand Pirate, 1989
Poèmes pour un peuple mort, Sixtus, 1989
Couvre-feu, Carnets de Santiago du Chili, Tribu, 1986
Journal ogham des hommes couvertures de la prison de Long Kesh, Les Petits Classiques du Grand Pirate, 1993
Nierika ou Les Mémoires du cinquième soleil, Cadex, 1993
Quinze artistes dans le métro (avec Pierre Rey), Mtd Développement 1993
Dieu est un chien dans les arbres, Jean-Michel Place, 1994
La Mère du cercle, Travers, 1994
Interrogatoire, poème pour les assassins de Tahar Djaout, CIPM, 1994
Le Même Temps, éditions d’Alsace Lozère, 1996
La Main et le Couteau, Parole d Aube, 1997
L’Enfant archéologue, Jacques Brémond, 1997
L’Horizon est une bouche tordue, F.Despalles, 1998
Pour libérer les vivants, il faut savoir aussi libérer les morts, Voix/ Richard Meier, 2000
Les Aiguiseurs de couteaux, une mémoire du Flamenco, éditions des Polinaires, 2000
Traité des chemins et des bâtons, Terre blanche, 2001
Aouach, La Part des anges, 2001
La Langue des chiens, édition Paris Méditerranée, 2002
À la niche les chiens, Brève Bibliothèque en mal d’évasion, II série, volume IX,2002
Lettres posthumes à Octavio Paz, Jean-Michel Place, 2003
Visages de l’échelle, de la chaise et du feu, Dumerchez, 2003
Entretien avec Rodiga Draginescu, éditions Autres Temps, 2004
De l’équilibre des noms, poème des quatre bâtons de la balance, éditions Rencontres, 2004
Paralogisme, Maeght, 2004
Extraits du chemin, Trames, 2004
Tout cercle est un trou qui regarde la lumière, Cyril Torres, Hommage à Michel Raji, 2004
Le Millier de l’air, Fata Morgana, 2005
La Direction de la grêle, Dumerchez, 2005
La spirale du sanglier, Rencontres, 2005
Nierika ou les chants de vision de la contre-montagne, Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2006
Principes élémentaires de philosophie directe, Dumerchez, 2006
Traité à l’usage des chemins et des bâtons, Le Bois d’Orion, 2006
L’Électrification du visage, Peau et sie de l’Adour, 2006
Poésie publique, poésie clandestine, Le Castor Astral, 2006
La bouche est une oreille qui voit, anthologie, par Arlette Albert Birot, Jean-Michel Place, 206.

Théâtre
Les Chants de Maldoror, Théâtre du Galeon, Mexico, 1979
Le Grand secret de Michaux, UNAM UAM, Mexico, 1980
Le Déluge, Le Cornet à dés, 1988
Tauromagie, Copla infinie pour les hommes-taureaux du dimanche. Le Cornet à dés, 1995

Discographie
L’Enfant archéologue, Artalect, 1987
L’Évangile du serpent, Tribu, 1995
Nihil et consolamentum, Tribu, 1996
La Maronne, ronde brève, ARTCI-LAB, 1997
Les Diseurs de musique, CCAM, Vandoeuvre-lès-Nancy, juin 1997
Allen Ginsberg/Serge Pey/Yves Le Pellec, Tribu, 1992
Le Complexe de la viande, 33 Revpermi, mars 2000
Live in Mhere, 33 Revpermi, août 2000
Nous sommes cernés par les cibles, Label Uzès, 2002

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Le site de Serge Pey


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