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Paul Géraldy, poèmes

janvier 24, 2013

AVT_Paul-Geraldy_4306


Passé

Tu avais jadis, lorsque je t’ai prise,
il y a trois ans,
des timidités, des pudeurs exquises.
Je te les ai désapprises.
Je les regrette à présent.
A présent, tu viens, tu te déshabilles,
tu noues tes cheveux, tu me tends ton corps…
Tu n’étais pas si prompte alors.
Je t’appelais : ma jeune fille.
Tu t’approchais craintivement.
Tu avais peur de la lumière.
Dans nos plus grands embrassements,
je ne t’avais pas tout entière…
Je t’en voulais. J’étais avide,
ce pauvre baiser trop candide,
de le sentir répondre au mien.
Je te disais, tu t’en souviens :
« Vous ne seriez pas si timide
si vous m’aimiez tout à fait bien !… »
Et maintenant je la regrette
cette enfant au front sérieux,
qui pour être un peu plus secrète
mettait son bras nu sur ses yeux.
.
.
.

Absence

Ce n’est pas dans le moment
où tu pars que tu me quittes.
Laisse-moi, va, ma petite,
il est tard, sauve-toi vite!
Plus encor que tes visites
j’aime leurs prolongements.
Tu m’es plus présente, absente.
Tu me parles. Je te vois.
Moins proche, plus attachante,
moins vivante, plus touchante,
tu me hantes, tu m’enchantes!
Je n’ai plus besoin de toi.
Mais déjà pâle, irréelle,
trouble, hésitante, infidèle,
tu te dissous dans le temps.
Insaisissable, rebelle,
tu m’échappes, je t’appelle.
Tu me manques, je t’attends !
.
.
.

Abat-jour

Tu demandes pourquoi je reste sans rien dire ?
C’est que voici le grand moment,
l’heure des yeux et du sourire,
le soir, et que ce soir je t’aime infiniment !
Serre-moi contre toi. J’ai besoin de caresses.
Si tu savais tout ce qui monte en moi, ce soir,
d’ambition, d’orgueil, de désir, de tendresse, et de bonté !…
Mais non, tu ne peux pas savoir !…
Baisse un peu l’abat-jour, veux-tu ? Nous serons mieux.
C’est dans l’ombre que les coeurs causent,
et l’on voit beaucoup mieux les yeux
quand on voit un peu moins les choses.
Ce soir je t’aime trop pour te parler d’amour.
Serre-moi contre ta poitrine!
Je voudrais que ce soit mon tour d’être celui que l’on câline…
Baisse encore un peu l’abat-jour.
Là. Ne parlons plus. Soyons sages.
Et ne bougeons pas. C’est si bon
tes mains tièdes sur mon visage!…
Mais qu’est-ce encor ? Que nous veut-on ?
Ah! c’est le café qu’on apporte !
Eh bien, posez ça là, voyons !
Faites vite!… Et fermez la porte !
Qu’est-ce que je te disais donc ?
Nous prenons ce café… maintenant ? Tu préfères ?
C’est vrai : toi, tu l’aimes très chaud.
Veux-tu que je te serve? Attends! Laisse-moi faire.
Il est fort, aujourd’hui. Du sucre? Un seul morceau?
C’est assez? Veux-tu que je goûte?
Là! Voici votre tasse, amour…
Mais qu’il fait sombre. On n’y voit goutte.
Lève donc un peu l’abat-jour.
.
.
.

NERFS

Non ! Ne t’enfuis pas !
Ce geste ! de te repousser de moi,
cette rigueur, cette voix,
ce mot brutal _ reste ! reste !
ne s’adressaient pas à toi.
Je ne gronde et vitupère
que contre mon propre ennui.
C’est sur toi qu’en mots sévères
se délivrent mes colères,
mais c’est moi que je poursuis.
T’en vouloir? De quoi ? Je pense
à ton cœur sans récompense.
Je le voudrais rendre heureux.
C’est de mon insuffisance,
pauvrette, que je t’en veux.
Ris-toi donc du méchant geste
et pardonne aux mots mauvais.
En toi ce que je déteste
C’est le mal que je te fais…
.
..
.

AMES, MODES, ETC…

Tu ne serais pas une femme
Si tu ne savais pas si bien
Te faire et te refaire une âme,
Une âme neuve avec un rien.
A ce jeu ta science est telle
Que, chaque fois que je te vois,
Tu fais semblant d’être nouvelle,
Et j’y suis pris toutes les fois.
Tu sais qu’à la fin tout s’use,
Que notre amour est déjà vieux,
Alors tu triches, tu ruses,
Tu viens avec d’autres yeux,
Tu rajeunis sous des fourrures
L’éclat trop prévu de ta peau,
Tu renais d’un satin, revis d’une guipure…
Et puis, il y a tes chapeaux !
Je crois découvrir en toi quelque chose
De plus grave, de plus profond.
Et c’est tout simplement à cause
D’un de ces grands chapeaux qui font
Les yeux plus noirs, les joues plus roses
Et qui cachent si bien les fronts !
Ainsi tu sais, femme mille fois femme,
Dès que tu sens mon amour las,
Te composer un parfum d’âme
Que je ne te connaissais pas.
Alors, amoureux, je saccage
Tes lèvres de baisers nerveux.
Je prends dans mes mains ton visage
Et je rebrousse tes cheveux.
Je ris, je suis heureux, je t’aime…
Mais quand j’ai défait les chiffons
Et trouvé tes vrais yeux au fond,
Je vois bien que ce sont les mêmes !
Lorsqu’enfin je tiens dans mes doigts
Sous tes cheveux ta tête nue,
Tristement déçu, je revois
Ton front de la dernière fois :
C’est toujours toi
Qui continues…
Je tâche en vain sous mes baisers
De ranimer l’âme éphémère.
C’est fini. Le charme est brisé.
Et tu ressembles à ta mère
.
.
.

MEDITATION

Quoiqu’on aime et souffre ensemble,
tous les deux,
au fond l’on ne se ressemble
que bien peu.
Il suffit d’une querelle
même infime,
pour qu’entre nous se révèlent
des abîmes!
On croit qu’on est éperdu
de tendresse,
mais dès qu’il ne s’agit plus
de caresses,
on ne se comprend en somme
qu’à demi…
Si tu étais un homme,
serions-nous des amis?
.
.
.
Paul Géraldy, pseudonyme de Paul Lefèvre (Paris 1885- Neuilly-sur-Seine 1983), est un poète et dramaturge français.

Il publie son premier recueil Les petites âmes en 1908. Il connaît un très grand succès populaire – ce qui ne se reverra plus avant Prévert – avec son second recueil Toi et moi en 1912.

Son théâtre est un théâtre psychologique traditionnel, qu’il revivifie grâce à une subtile appréhension des relations familiales au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle de l’entre-deux-guerres.

Sa poésie est sensible, parfois qualifiée de désuète (L’abat-jour), ce qui vaut alors un certain succès auprès du public féminin. Il livre ses confidences avec des mots de tous les jours (Vous et moi).

Géraldy a malheureusement été omis de l’anthologie de la poésie française de Pierre Seghers, ce qui l’a rendu presque inconnu de la génération née après guerre. Le journaliste Jean-François Kahn le redécouvrira et le fera redécouvrir au public le temps d’une émission télévisée au début des années 80.


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