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Céline ESCOUTELOUP, extraits de « Le soleil dans la bouche »

mai 31, 2016

Dans l’océan brutal

Entrer doucement dans l’océan brutal.

Il est gris, il est blanc, il se tend à la surface, il n’y a personne, juste elle.

Râcler la vase comme l’ancre d’un bateau. S’y faire caresser et lécher par l’eau salée.

Le vouloir déjà pour l’éternité. Les jambes tremblantes. Qui ont froid. La jupe rouge bouffie, ballotée, retournée, et dessous, qui tangue, tout le secret du monde.

Se laisser porter, légère, légère, rafraîchie des pieds au cou, le visage brûlé par le soleil, les yeux verts, blancs, aveugles, déjà ancrés dans le vertige. Se laisser porter, légère, légère…Seule, et avec le monde entier, si seule…

Revenir étourdie vers la rive, toute chaude, se faire plaquer par la vague contre le sable dur. Être allongée sous des voiles d’écume, écarter les jambes, et la vague qui va, qui vient, et en cachette, sentir son océan gonfler, monter, houler, jusqu’à la lune, prêt à se déverser dans le plus grand des océans.

Elle reprend ses espadrilles, la jupe mouillée collée aux fesses, et remonte tranquillement la plage pour regagner la ville.

.

Laver l’air

.
D’un gigantesque jet d’eau, je veux laver tout l’air.
Un grand rideau de pluie chaude déferle sur les corps, le sable, les montagnes,
Ma robe et ton visage.

La terre sursaute.

Un torrent vague à l’âme claque sur nos coronaires.
L’air s’est attendri.

Je porte une grande fontaine de jouvence à la plus haute branche d’une étoile crépusculaire
Je la fais se renverser sur ton front pour ta bénédiction.
L’air est enfin pur : nous nous rencontrons.
Frotté de grosses larmes, l’air est pur et mes mots rouge cramoisi
S’en vont se serrer, puis s’assouplir et mourir noyés sur ta peau mouillée.

 

Toi, tu m’as vue

 

Le regard lointain arrêté dans le temps. Mordre la neige, se hasarder sur le seuil et derrière moi la chambre moite, comme il fait froid, comme il fait chaud.

Ouvrir ta fenêtre hissée sur la pointe des pieds
N’y voir rien y voir fort
N’en rien dire mais crier brillant
Sentir sous soi la jambe entière se dérober

Comme une chaise frêle en bois vieilli
Oser un petit pas de danse avec la terre instable
Les ongles enfoncés dans le verre
Les yeux qui roulent en chantant
La bouche pleine de salive

Fenêtres qui claquent, qui grincent, qui tremblent, trop ouvertes

Mais comment seraient-elles trop ouvertes ?

Toi tu m’as vue. Je ne sais pas mais tu m’as vue. Je ne sais rien, c’est que je mystère mais tu m’as vue, toi. Émerveillé, peur, tu m’as dévisagée d’un coup. Il ne tient plus debout, mon sourire. Que reste-t-il ? Nos deux peaux ? Elles s’aiment à se fendre. Il reste, peut-être, quelques vêtements, un masque vénitien doublé d’un souvenir de vaporetto, comme il fait froid, comme il fait chaud.

.

Ballon rouge

.

Ce gros ballon rouge cramoisi
Dans lequel sont plantées toutes sortes de plumes et d’épines
Que l’on s’envoie au-dessus des grilles

Que l’on lèche à s’en fendre les coeurs
Et parfois
Tout doucement

Que l’on : respire
Gonfle, gonfle, gonfle

Se rétracte

On ne sait jamais s’il passera
Vraiment
Au-dessus
Des pics

S’il : restera
Planté
Là-haut

S’il passera, mais :
En s’écorchant

S’il : explosera en plein air, en déversant tout son sang, ses odeurs et ses caillots sur les têtes

Mais quoi de plus triste que de le garder à terre
Enfermé
Sous les ronces
Dans sa cour de pierre
Plutôt qu’essayer
De le lancer
Dans le ciel
Pour qu’il y soit comme un soleil ?

 

Le noir du bleu du très noir de tes yeux

 

Le noir du bleu du très noir de tes yeux. Me manque. Et ta peau, et ton vide aussi.

Ta douceur, si grande douceur, de tes pas, de ta voix, de tes gestes, comme si tu tenais en toi, pour toujours, un bébé qui dort et qu’il ne faut pas réveiller.

De la pluie, délicate, et toute cette eau qui ne passe pas, ne s’écoule pas, accrochée à son bout de trottoir comme à la vie.

Elle me réconforte et sous mon parapluie, croyant n’être vue de personne, je lance des mots en l’air, en les faisant lourds, d’abord, qu’ils se posent et se déposent, avant de s’envoler.

Les gens me voient, mais je ne les vois pas me voir, c’est tout ce qui compte.

Il y a toujours ces flaques, dont la mienne, et mes pieds sont inondés, même chaussés.

Je suis couverte. Mon infini s’arrête à la toile du parapluie et le ciel, je ne peux que le deviner, sans m’y perdre, et toujours le noir, du bleu, du très noir, de tes yeux.

Assise nue contre le carreau glacial de la baignoire.

J’y pense encore au noir, du bleu, du très noir, de tes yeux.

J’ai allongé la douche, longue, longue, longue, j’ai essayé, de disparaître, et ça n’a pas marché.

Je suis toujours là je le vois bien. On m’avait pourtant qu’au bout du Nil, il y avait…Mais non.

Là, tellement là, contre la fonte, c’est insupportable, encore et toujours bloquée contre ce point à la fin de la phrase.

.

 

Contrepoints

 

Fais-moi voir tes contrepoints de lumière. Je veux les voir se propager comme la chaleur dans le verre. Ce qui t’illumine, ce qui m’irradie, se tient là devant mon âme, coulant entre mes doigts. Elle éclaire mon teint et l’aube de mon regard, ta lumière.

Laissons-la tapisser, sous-jacente, toute ta peau chérie, empêchons-là de jaillir entièrement : pour qu’elle éclaire, encore, toutes, les ouvertures possibles, et que m’apparaisse, en intégralité, la carte de ton cosmos.

Il faut apprivoiser ce feu, fermer les portes et ouvrir les fenêtres.

Je me confectionne une robe de ta lumière. Je la couds serrée. Elle est en dentelle. Je la porterai la nuit entière, sur les toits dans la mer. Je la laisserai, au petit matin, dans les branches d’un arbre, sur un sentier solaire.

Tu me brûles.

CE

 

Sous les verrières

 

Vous savez les verrières

Qui peuvent se rompre

Peut-on hurler au-dessous ?

Tout paradis est en danger.

On joue la vie, on joue la mort, ou bien on regarde au-dehors, les passants, sans faire de bruit, et sans risquer le cri.

Là est la lumière

Aussi fragile qu’un sourire

Là, les bretelles qui tremblent

Hurlez et laissez venir à vous le silence

Prenez le risque que tout le verre vous tombe sur la tête

 

De travers

 

Je suis tombée en pleine rue
Sous le poids d’un moineau
Tombée en pleine rue
Sous le poids
D’une fleur cassée

De la lumière a giclé
Et puis du sang
Et puis : effondrement de confettis

Personne ne l’avait prédit.

Cette seconde où la musique est de travers.
Tout l’univers a trébuché.
Basculé.

On sent la mort et le rire aller
Main dans la main d’un seul mouvement

Et voilà une robe qui se met à tourner
À l’envers

 

 

Le sel qui brûlait les yeux

.
Je compris que son regard, ce n’était pas que le bleu de l’océan.

C’était son calme, sa force, c’était ses vagues, sa perte et sa grandeur, c’était les plages qu’il caressait, c’était ses rocs et la violence avec laquelle il les brisait et se brisait dessus.

Et que j’aimais infiniment : tout ça.

C’était le sel qui me brûlait les yeux. Et puis je frottais. Frottais. Frottais de mes petits poings.

Je compris que dans chaque rouleau d’écume, il y avait un enfant aveugle et rendu sourd prêt à sauter dessus, glisser dessous, rire ou mourir, tandis que ma robe blanche pleine d’eau et de rouge s’éloignait lentement sur le sable, qu’il ne pouvait la retenir, et que du reste, au bord, j’avais laissé : mes sandales, et un bout d’âme dedans.

 

 

Tout tourne autour du soleil

 

Si seulement nous avions accrochées, à chacune de nos chevilles, une fontaine de jouvence

Comme deux alarmes qui diraient le temps qui passe en nous éclaboussant de vie

Si une fraîcheur ultime venait de la terre

Plutôt que cette lourdeur toujours vers la terre

Comment était le silence avant ?

J’ai dans les poches des tas de petits miroirs ronds que je fais voyager d’une bouche à l’autre

Comme ça, je m’assure qu’ils ont toujours, outre le faux, un peu de buée sur le pourtour

Comment était le silence, avant ?

Eclaboussures, éclaboussures, éclaboussures !
Je rêve d’éclaboussures !

La seule chose que j’ai dans les yeux, c’est la mer
Et ce visage d’entre les visages
Rebondissant d’un roc à l’autre
Je crois que j’ai crié

Je vais humer l’air, d’une falaise à l’autre,
Pour savoir. Comment était le silence.

La seule chose que je puisse te répondre
C’est ceci :
Tout tourne autour du soleil.

Ceci, encore :
Tout tourne autour du soleil.

Le dire, encore, encore, autant de fois que tu veux l’entendre :
Tout tourne autour du soleil.

__

Bio- Biblio

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Céline Escouteloup a publié deux recueils de poésie à ce jour : Le soleil dans la bouche, qui vient de paraître aux éditions Unicité, ainsi que Le ventre vide, aux éditions Kirographaires, en 2012. Elle publie également dans de nombreuses revues telles que Terre à Ciel, Le Capital des mots, Verso, Les Cahiers du Sens, Décharge, Libelle, Flammes Vives, Contre Jour, Poésie/Première, Nouveaux Délits ou encore Les Écrits du Nord, et bientôt Recours au poème, Ce qui Reste et Cabaret. Ses projets actuels se dirigent de plus en plus vers des collaborations, dans lesquelles ses mots dialoguent avec les autres arts.

« Le Soleil dans Bouche » à commander ici : http://www.editions-unicite.fr/auteurs/ESCOUTELOUP-Celine/Le-soleil-dans-la-bouche/

le soleil dans la bouche

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