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Yannis Ritsos, poèmes

juin 4, 2012

Petite suite en rouge majeur (extraits)

Elle s’habille et se déshabille
ses habits sont du feu
sa nudité du feu
les clous fondent
un fleuve de fer
passe sous les arbres
trois fenêtres s’ouvrent
les oiseaux regardent dedans
avec une allumette au bec
il y a douze vitres rouges
six d’entre elles sont en or

Athènes, 30.1.80 (recueil Erotika, publié en 1981)
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Ah soir voluptueux
la lune dans la chambre
la lune sur le lit
sur le corps nu –
au sous-sol en bas
les coups métalliques
le forgeron cloue
des fers tout en or
au cheval blanc
le cheval ailé
et tu ne te soucies même pas de savoir
avec des fers aussi lourds
s’il va pouvoir encore voler.

Athènes, 7.11.80 (recueil Erotika, publié en 1981)
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Je quitterai
le blanc sommet enneigé
qui réchauffait d’un sourire nu
mon infini isolement.

Je secouerai de mes épaules
la cendre dorée des astres
comme les moineaux
secouent la neige
de leurs ailes.

Ainsi un homme, simple et intègre
ainsi tout joyeux et innocent
je passerai
sous les acacias en fleurs
de tes caresses
et j’irai becqueter
la vitre rayonnante du printemps.

Je serai l’enfant doux
qui sourit aux choses
et à lui même
sans réticence ni réserve.

Comme si je n’avais pas connu
les fronts mornes
des crépuscules de l’hiver
les ampoules des maisons vides
et les passants solitaires
sous la lune
d’Août.

Yannis Ritsos Symphonie du printemps
Bruno Doucey éditions 2012.
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Qui crie ainsi toute la nuit ?
des hommes qui entendent mal
des miroirs qui entendent mal
j’allume la lampe
j’éteins l’allumette
dans l’autre chambre
tu te déshabilles
j’entends la rumeur de ton corps
tes cheveux pendent
l’ombre du vélo vient s’inscrire
sur le mur humide
l’ombre des clous grandit
sur la porte fermée à clé.

(Erotica, in Le mur dans le miroir, NRF Gallimard)
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Adieux

Grandes pièces des vieilles seigneuries de province
pleines des sifflets de lointains navires, pleines
de carillons évanouis et des battements profonds
d’antiques pendules. Personne n’habite ici
que les ombres et un violon accroché au mur,
et les billets de banque inutiles épars sur les fauteuils.
La nuit,
la lune descend, longe les miroirs essoufflés
et avec des gestes très lents range derrière les vitres
les sifflets d’adieu des navires qui ont fait naufrage.

(Substitutions, in « Le mur dans le miroir et autres poèmes », NRF Poésie/ Gallimard)
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Le sens de la simplicité

Derrière des choses simples je me cache, pour que vous me
trouviez ;
si vous ne me trouvez pas, vous trouverez les choses,
vous toucherez ce que ma main a touché,
les traces de nos mains se joindront l’une à l’autre.
La lune du mois d’août brille dans la cuisine
comme un pot étamé (pour la seule cause que j’ai dite)
elle éclaire la maison vide et le silence agenouillé de la maison –
le silence est toujours agenouillé.
Chaque mot est un départ
pour une rencontre – annulée souvent –
et c’est un mot vrai seulement quand, pour cette rencontre, il insiste.

(Parenthèses)
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Encore

Celui-ci sourd-muet,
celui-là aveugle,
et cet autre si vieux
peut-être tous les trois sentent-ils sur leur joue
le doux pelage de la nuit.
Les garçons noctambules s’amusent
des tours de prestidigitation des étoiles.
Toi, tu as mis tes sandales de lin blanc,
verdies par l’herbe,
pour sortir le chien.
Quand tu tourneras au coin de la rue,
observe bien ce petit nuage réticent.
Il te cache quelque chose,
quelque chose, justement,
qui sourit encore en toi
d’une manière inexplicable.
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18 Chansons de la Patrie amère – Poèmes

1. LE SECOND BAPTEME

De pauvres mots

Mouillés de larmes, mouillés d’amertume

C’est là leur second baptême

Les oiseaux qui inventent leurs ailes

Se mettent à voler, se mettent à chanter

Et ces mots que l’on cache

Sont ceux de la liberté

Leurs ailes sont des épées

Qui déchirent le vent

2. CONVERSATION AVEC UNE FLEUR

Cyclamen des Cyclades, dans un creux de rocher

Où as-tu trouvé des couleurs pour fleurir

Où as-tu trouvé une tige

Pour te balancer

Dans le rocher j’ai recueilli le sang goutte à goutte

J’ai tissé un mouchoir de roses et maintenant

Je récolte du soleil.

3. ATTENTE

Ainsi avec attente les nuits sont devenues si longues

Que la chanson a pris racine et a grandi comme un arbre

Et ceux qui sont en prison, ô ma mère, et ceux qui sont en exil

Chaque fois qu’ils poussent un soupir… regarde!

Ici une feuille de peuplier tremble

4. PEUPLE

Petit peuple lutte sans épées ni balles

Pour le pain de tous, pour la lumière et pour le chant

Il garde dans sa gorge ses cris

De joie et de peine

Car s’il essaye de les dire

Les pierres se fendent

5. COMMÉMORATION

Dans un coin de la salle se tient le grand-père

Dans l’autre coin, dix petits-fils

Et sur la table neuf cierges sont enfoncés dans le pain

Les mères s’arrachent les cheveux et les enfants se taisent

Et par la lucarne la Liberté, la Liberté regarde et soupire

6. AURORE

Rayonnante et généreuse, petite aurore du printemps

Rayonnante et généreuse, te regarde de tous ses yeux

Rayonnante et généreuse, te souhaite la bienvenue

Deux charbons dans l’encensoir et deux grains d’encens

Rayonnante et généreuse, cette petite aurore

Trace une croix de fumée

Sur la porte de la Patrie

7. ÇA NE SUFFIT PAS

Pudique et sobre, il parlait peu

Il admirait la création

Mais quand l’épée l’a foudroyé

Il a rugi comme un lion

Maintenant la voix ne lui suffit pas

La malédiction ne lui suffit pas

Pour dire ce qui est juste

Il lui faut un fusil

8. JOUR VERT

Jour vert ardent, bonne pente parsemée

Clochettes et bêlements, myrtes et coquelicots…

La jeune fille tricote les objets de sa dot

Le jeune homme tresse des paniers

Et les boucs, le long du rivage

Lèchent le sel blanc.

9. LITURGIE (Célébration)

Sous les peupliers

Les oiseaux et les partisans

Se réunissent au mois de mai

Pour célébrer leur liturgie

Les feuilles brillent comme des cierges

Sur la terre du pays natal

Et dans le ciel, un aigle lit l’Evangile

10. L’EAU

Un peu d’eau sur le rocher

Un peu d’eau purifiée par le silence

Par le guet de l’oiseau, par l’ombre du laurier

Les partisans la boivent en secret

Comme l’oiseau ils relèvent la tête

Et bénissent leur mère misérable, la Grèce.

11. LE CYCLAMEN

Un petit oiseau rose lié par un fil

Avec ses petites ailes ondulées

Vole vers le soleil

Et si tu le regardes une seule fois

Il te sourira

Et si tu le regardes deux ou trois fois

Tu te mettras à chanter

12. FILLES GRÊLES

Des filles grêles

Sur le rivage

Récoltent le sel

Courbées, elles ne voient pas la mer

Une voile

Une voile blanche leur fait signe du large

Elles ne l’ont pas aperçue et la voile noircit de tristesse

13. LA CHAPELLE BLANCHE

La chapelle blanche sur la pente

Face au soleil

Fait feu

De sa fenêtre meurtrière

Et pendant toute la nuit

Sa cloche tinte doucement

Dans le feuillage des platanes

Pour la fête du Peuple Saint

14. EPITAPHE

Le brave qui est tombe la tête haute…

La terre humide ne le recouvre pas

Les vers ne le rongent pas

La croix est comme une aile sur son dos

II s’élève de plus en plus haut

II rencontre les aigles et les anges dorés.

15. ICI LA LUMIERE

La rouille ne peut rien contre le marbre

Ni les chaînes contre le vent

Ni les chaînes contre le Grec

Ici la lumière, ici le rivage

Lèchent l’or et l’azur

Sur les rochers, des cerfs gravent leur empreinte

Et mâchent des chaînes rouillées

16. LA CONSTRUCTION

« Comment va-t-on construire cette maison-là ?

Qui va poser les portes ?

Alors qu’il y a peu de bras

Et que les pierres sont insoulevables

Tais-toi! Les mains prennent de la force en travaillant

et leur nombre s’accroît

…Et n’oublie pas que toute la nuit

Les morts aussi nous aident.

(Traduction Mario Bois)

17. PROMIS À LA LIBERTÉ

Ici se taisent les oiseaux

et les carillons de la résurrection

dans le silence amer du Grec

qui veille ses morts –

aiguisant sur la pierre du silence

les griffes de sa vaillance

Seul et sans aide

promis à la Liberté.

18. NE PLEURE PAS LA GRÉCITÉ

Ne pleure pas la Grécité

lorsqu’elle est prête à fléchir

le couteau sur la gorge

la corde au cou

Ne pleure pas la Grécité –

voilà qu’elle reprend son envol

Son courage gronde

et harponne le fauve

avec la lance du soleil.

(Traduction Irène Droit)
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Yannis RITSOS

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Né à Monemvassia (Grèce), le 1er mai 1909 comme cadet d’une famille noble de propriétaires terriens, Yannis Ritsos est marqué à douze ans par les ravages dans sa famille: ruine économique, mort précoce de la mère et du frère aîné, internement du père souffrant de troubles mentaux.
Il passe lui-même quatre ans (1927-1931) dans un sanatorium pour soigner une tuberculose. Ces événements tragiques marquent son adolescence et obsèdent son œuvre.
Les lectures le décident à devenir poète et révolutionnaire.
Proche depuis 1931 du K.K.E., le Parti communiste de Grèce, iI adhère à un cercle ouvrier et fait paraître Tracteur (1934), inspiré du futurisme de Maïakovski, et Pyramides (1935), deux oeuvres qui réalisent un équilibre toujours fragile entre la foi en l’avenir fondée sur l’idéal communiste, et le désespoir personnel.
En 1936, le long poème Épitaphe exploite la forme de la poésie populaire traditionnelle et donne en une langue simple un émouvant message de fraternité. La musique de Theodorakis en fera en 1960 le détonateur de la révolution culturelle en Grèce.
Le régime dictatorial de Metaxas à partir d’août 1936, contraint Ritsos à la prudence, d’autant plus que Epitaphios a été publiquement brûlé, et le poète va explorer certaines conquêtes du surréalisme: accès au domaine du rêve, associations surprenantes, explosion de l’image, lyrisme où transparaît l’angoisse, évocations de souvenirs doux et amers: Le Chant de ma sœur (1937), Symphonie du printemps (1938), La Marche de l’Océan (1940). Des extraits de ces deux dernières œuvres constituent la base de la Septième Symphonie de Theodorakis (1983-1984), dénommée précisément « Symphonie du printemps ».
Dans Vieille Mazurka au rythme de la pluie (1942), Ritsos articule pour la première fois son attachement à l’espace grec, à la « grécité » détentrice de la mémoire historique, qui imprégnera toute son œuvre future: Romiossini (Grécité, publié seulement en 1954; mis en musique par Theodorakis en 1966), hymne bouleversant au sol bafoué de la Grèce, et La Dame des vignes (1945-1947), dont un extrait est intégré dans la Septième Symphonie de Theodorakis.
Pendant la guerre civile, Ritsos s’engage dans la lutte contre la droite fasciste, ce qui lui vaut de passer quatre ans en détention dans divers camps de « rééducation »: Limnos, Ayios Efstratios, Macronissos. Malgré cela, il réalisera une importante production de cette époque qui sera recueillie dans Veille comprenant aussi des poèmes plus anciens (1941-1953), et dans une longue « chronique poétique » de cette décennie terrible: Les Voisinages du monde (1949-1951), qui sera à la base d’une autre composition de Theodorakis.
Vient ensuite la grande œuvre de sa maturité: La Sonate du clair de lune (1956) – prix national de la poésie -, Quand vient l’étranger (1958), Les Vieilles Femmes et la mer (1958), La Maison morte (1959-1962) qui introduit la série des longs monologues inspirés par la mythologie et la tragédie antique, Philoctète (1963-1965), Oreste (1962-1966).
Entre 1967 et 1971, la junte militaire qui a pris le pouvoir par un coup d’Etat, le déporte de nouveau à Yaros et Léros, et l’assigne plu tard à résidence à Samos, ce qui ne l’empêche pas d’enrichir encore sa vaste œuvre et de prolonger l’inspiration de l’antiquité grecque: Perséphone (1965-1970), Agamemnon (1966-1970), Ismène (1966-1971), Ajax (1967-1969) et Chrysothemis (1967-1970), écrits sur les îles de sa déportation, Hélène (1970-1972), Le retour d’Iphigénie (1971-1972), Phèdre (1974-1975).
Quatrième Dimension regroupe tous les textes qui ont la forme du monologue « théâtral » et qui sont inspirés par le mythe antique. Les héros de ces ouvrages se trouvent souvent devant un conflit ou au seuil de la mort, au moment où il s’agit de faire le bilan de leur vie. En s’adressant à un personnage muet (auditeur / lecteur), ils se lancent dans un discours plein de digressions et d’anachronismes. En fait, tous ces poèmes sont une méditation sur la vieillesse, la mort, le temps, le délabrement des lieux familiers, l’histoire et l’écartèlement d’une existence prise entre les exigences personnelles et les impératifs collectifs, la solitude et la crise des mouvements révolutionnaires.
Parallèlement à la somme que constitue Quatrième Dimension, Ritsos écrit plusieurs séries de courts poèmes qui reflètent de façon poignante le cauchemar éveillé de son peuple: Le Mur dans le miroir (1967-71); Pierres, répétition, barreaux (1968-1969), 18 Chansons de la Patrie amère (1968-1970), mis en musique par Theodorakis (1973), Couloir et escalier (1970); Gestes, papiers (1970-1974); Le Sondeur (1973).
À partir de 1970, la poésie de Ritsos prend la forme de longues synthèses où des ruptures oniriques, le rêve éveillé et le surréel interviennent constamment dans le quotidien avec en particulier la présence de personnages étranges et le déplacement continu dans le temps et dans l’espace. Un monde est créé devant nous dans Devenir (1970-1977), Le Heurtoir (1976) ou Chant de victoire (1977-1983) qui clament la beauté de la vie, tandis que Erotica (années 80) constituent un éclatant hymne à l’amour dans toutes ses dimensions. Les Monochordes (1980) montrent la concentration extrême à laquelle son expressivité a pu aboutir.
Dans les années 80, Ritsos se tourne aussi vers la prose. Neuf livres sont réunis sous le titre d’Iconostase des saints anonymes (1983-1985). La prose met à profit les conquêtes du poète : liberté des métaphres, alternance du réel et de l’onirique, ruptures soudaines, langage audacieux, épanouissement des sens s’ouvrant sur un univers érotique où les époques et les âges coexistent.
Les poèmes de son dernier recueil: Tard, très tard dans la nuit (1987-1989) sont imprégnés de tristesse et de la prise de conscience de pertes, mais la façon humblement poétique par laquelle Ritsos restitue la vie et le monde autour de lui, leur préserve une lueur d’espoir dans un ultime sursaut de créativité.
Cependant, le poète vit douloureusement l’amoindrissement de sa santé et l’effondrement de ses idéaux politiques. Intérieurement brisé, il meurt à Athènes, le 12 novembre 1990.


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One Comment leave one →
  1. mai 10, 2013 12:28

    UN GRAND MERCI ! Merci. Merci.

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