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Hélène Dorion, poèmes

décembre 3, 2012

VIENT LE JOUR

Vient le jour où la vie ressemble enfin à la vie.
Où l’ombre et la lumière jaillissent
du même instant d’éternité
que délivre l’éphémère.

Vient le jour où la joie et le tourment
la grâce et la détresse,
l’amour et l’absence font un.

Vient le jour où l’on pose la main
sur un visage, et tout devient la clarté
de ce visage. Tout se nourrit
du même amour, d’un même rayon de bleu
et boit au même fleuve. Tout va
et vient dans un unique balancement des choses
.
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.

RAVIR : LES LIEUX

(extraits)

D’ici bouge la lumière. Regarde
le vide lourd sur l’épaule
éparpillé parmi les fenêtres.

Cherche ce que tu appelles, l’impossible
mosaïque silencieuse du voyage
et la lampe qu’on dirait brûlée
par le temps. Regarde seulement la pièce
où résonne ta vie. L’ombre jamais vue
visible maintenant, dans les yeux du soir.

Entre toutes terres, le centre, la maison
plus au centre, le jardin : sillons
que tu racles, bêche de l’âme
tirant vers toi le soleil
les eaux de pluies sur les pétales
à peine apparus. Au cœur de ce monde
la chair noircie du nom, théâtre des choses
que tu livres aux vents. Quel oiseau naît
de l’oiseau blessé ? Tu refais ta demeure
chaque jour, on imagine le sol
sous la main, l’arbre haut des saisons
le ciel planté dans la fenêtre, le geste superbe.

Ici l’escalier d’où monte
et redescend l’histoire, en ce détail
que tu incarnes. Des mots poussés
derrière le silence. Peu importe
l’espace qui te laisse à toi-même

– et flotte entre ces murs, le craquement des objets –
tu vois la fenêtre, là remue le monde
un vent d’aube, et les notes du piano
lentement tournoient.

Tu poses le pied, c’est la mer
qui te dénoue. Tu oublies presque la plaie
la pierre gisante, sur le fil de la mémoire.
Depuis des années, tu regardes les branches
comme des racines, qui s’approchent enfin.

Écoute, comme une ombre
s’avancerait, la mer, l’inlassable
vol des vagues qui claquent
contre la terre, écoute

ce monde devenu monde, à force
de résonner parmi les ans. Ton enfance
est cette matière fossile, un vœu
du temps qui brûle à mesure.

Écoute, et l’oiseau fuira encore
brisant tes châteaux sur le sable

de cette côte de l’Atlantique
où tu vis s’en aller l’aube
et revenir par tant de marées.

Le balcon vacille, on se bouscule
pour la première ligne, le dernier mot
le jour d’avant, le jour d’après.

On met la main dans la poche du vent
on en tire de maigres flocons
qui flottent comme des corps
et bientôt s’écrasent

contre les arbres pourris, l’hiver glacial
la terre sèche, les murs incendiés des bâtiments
les mâts où pendent des voiles que l’on déchire
et traînent les drapeaux décolorés
le banc où l’on passe le temps, les trottoirs
où l’on perd son visage
les rues où il se fait si tard
les compteurs désormais expirés.

Passé les dunes, la pente abrupte
mène vers la mer. La perspective se modifie
légèrement, les nuages et les galets
se fondent, le vent s’éparpille sur la peau

et si l’on porte à l’oreille un coquillage
on entend murmurer chaque souvenir
laissé là, enfoui sous les marées.

Alors le Derviche, avec l’écume, avec le sable
pénètre la mesure
– l’univers, le rien –
souffle comme il danse :
secoue les draps de l’âme.

Le monde dévore nos paupières
au-delà des rêves, de la rose
que mâche la nuit, nous vivons
comme des feuilles enroulées
autour de l’horizon, nous flottons
et pour guérir de nous-mêmes

– quand éclatent les fissures
que se perdent les pierres
jetées parmi les lambeaux des siècles –

nous glissons avec les continents
cherchons l’eau, cherchons le rivage
et un jour l’image se retourne
le Gardien des Lieux, à nouveau
se penche sur nous.
.
.
.

Extrait de « Les Murs de la Grotte »

Quand vient l’heure froide
tu refais l’aventure de la main
qui cueille et se nourrit
– petits feux ajoutés à l’aube
à nos clartés intérieures

Tu vas ainsi
d’un siècle à l’autre
tu illumines les murs de la grotte
ouvrant le ciel, chaque fois
à l’aube première.

Aujourd’hui le feu sans couleur tenu très haut
éclaire l’immensité de ton vide.

.
.
.

L’âme vers l’éternité

Feuilles, petites aiguilles qui claquent
comme claque le vent contre les jours
et perce peu à peu le brouillard

Voici le temps, mon âme. Retourne-le sans hâte.
Traverse chacune des arches qu’il érige ;
prends dans ta main les pierres
qui jalonnent le passage
de la terre jusqu’au ciel
et de nouveau à la terre

*

Il n’existe aucun chemin ;
la quête que nous poursuivons
repose en chaque chose approchée
en chaque instant qui délivre ses clartés.

Le temps ne s’écoule pas. Le temps
brûle à nos côtés, silencieux
et bordé de roc qu’il fissure
lentement, dans le désert intérieur.

Aucun chemin. Juste quelques pas
à la lisière de l’aube.
.
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coeurs_comme_livres_damour
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Biographie :

Hélène Dorion est née à Québec le 21 avril 1958. Elle y a fait ses études primaires et secondaires, au Collège Notre-Dame-de-Bellevue, puis ses études collégiales au cégep de Sainte-Foy, avant d’entrer à l’Université Laval où elle obtient, en 1980, un baccalauréat en philosophie. Membre de la rédaction de la revue philosophique de la faculté, Considérations, elle y publie des textes de réflexion portant entre autres sur les présocratiques, Nietzsche et Camus. Un passage s’opère alors de la philosophie à la littérature, et en même temps qu’elle entreprend des études en lettres qui mèneront, en 1985, à l’obtention d’une maîtrise, elle publie en 1981 ses premiers poèmes, dans la revue Estuaire. L’année suivante, elle se joint au comité de rédaction de cette revue où elle rencontre Suzanne Paradis et Michel Beaulieu qui l’inciteront à présenter son premier manuscrit, L’intervalle prolongé suivi de La chute requise, aux Éditions du Noroît qui le publieront en 1983.

En 1984, elle quitte Québec pour aller s’établir dans les Laurentides où elle enseignera la littérature durant six ans au cégep de Saint-Jérôme. Elle continue alors à déployer une activité plurielle et s’implique dans la vie littéraire à différents titres: critique, membre de la rédaction de revues et collaboratrice à des émissions culturelles radiophoniques. En 1987, elle fait un premier séjour en Europe. Ses poèmes commencent alors à paraître dans diverses revues françaises et belges, et peu à peu ils seront traduits et publiés dans de nombreuses revues européennes. En 1990, une anthologie de ses poèmes paraît aux Éditions Le Dé Bleu, sous le titre La vie, ses fragiles passages, et le même éditeur publie en coédition avec le Noroît Un visage appuyé contre le monde.

En 1991, René Bonenfant lui propose de prendre la direction des Éditions du Noroît. Durant cette période qui durera dix ans, en plus d’être éditrice, elle réalise également une série audio de poésie et musique, conçoit et présente au Québec et en Europe des lectures-spectacles, prépare des anthologies de poètes québécois et préface de nombreux ouvrages. On lui doit entre autres une anthologie de poèmes de Saint-Denys Garneau.

En 1993, les directeurs des Éditions de la Différence, Colette Lambrichs et Joaquim Vital, l’invitent à publier dans leur maison, et par la suite elle y fera paraître tant ses livres de prose que de poésie. En 1994, elle participe pour la première fois à la Biennale internationale de poésie de Liège. Ses voyages commencent alors à se multiplier, en même temps que les traductions de ses livres, ce qui l’amène à participer à de nombreuses lectures publiques ainsi qu’à des rencontres, colloques et festivals. Son œuvre reçoit plusieurs distinctions et prix littéraires, tant au Québec qu’à l’étranger, et des revues européennes lui consacrent des dossiers et des numéros spéciaux. En même temps, son activité littéraire se diversifie : elle fait partie de la rédaction de revues européennes et prépare à ce titre plusieurs numéros consacrés à la poésie québécoise ; elle collabore, en tant que lectrice, avec des maisons d’édition, et fait partie de nombreux jurys, dont celui du prix francophone de poésie Louise-Labé. De 1999 à 2001, elle est écrivain en résidence à l’Université du Québec à Montréal puis à l’Université de Montréal. Elle a en outre animé de nombreux ateliers d’écriture, autant dans des institutions scolaires que lors d’événements littéraires. En 2002, elle tient une chronique régulière dans le magazine Relations.

Hélène Dorion est aussi l’auteure d’une quinzaine de livres d’artistes, ce qui l’a amenée à collaborer avec de nombreux artistes visuels québécois et européens. Des artistes visuels ont aussi souvent travaillé à partir de ses œuvres, notamment Carol Bernier dont deux expositions sont consacrées à la rencontre de son œuvre.

Une anthologie de ses poèmes, présentée par Pierre Nepveu, paraît en 2002 dans la collection de poche Typo. Dans les années suivantes, elle publiera Jours de sable, roman pour lequel elle recevra le prix Anne-Hébert, en plus d’être en lice pour le Prix des Libraires et le prix Spirale, et fera aussi paraître un essai sur l’art et la création, Sous l’arche du temps, de même que La vie bercée, un album illustré pour la jeunesse qui sera en lice pour trois prix au Québec et en Europe.

En 2005, elle est la première Québécoise à se voir décerner le prix de l’Académie Mallarmé, remis pour l’ensemble de son œuvre, à l’occasion de la parution de Ravir: les lieux. Ce livre lui vaudra aussi le prix du Gouverneur général du Canada.

En 2006, les Éditions de l’Hexagone ont fait paraître une rétrospective de son œuvre poétique qui fait plus de huit cents pages, intitulée Mondes fragiles, choses frêles. La même année, elle est élue membre de l’Académie des lettres du Québec et est nommée Chevalier de l’Ordre national du Québec. Elle est aussi invitée à se joindre au comité de direction de la « Rencontre québécoise internationale des écrivains ».

En 2008, lorsqu’elle reçoit le prix Charles-Vildrac pour son livre Le Hublot des heures, elle est alors la première Québécoise à recevoir un prix de la Société des Gens de Lettres de France.

En 2009 a lieu un colloque international sur son œuvre, à l’Université Paris-Nanterre, en collaboration avec l’UQAM, sous la direction de Jean-Michel Maulpoix et Évelyne Gagnon.

En 2010, elle publie L’Étreinte des vents pour lequel elle reçoit le prix de la revue Études françaises de l’Université de Montréal.

En 2010 toujours, Hélène Dorion est nommée Officier de l’Ordre du Canada.

En 2011, elle tient une chronique régulière dans le magazine Spirale. Cette même année, elle reçoit, pour l’ensemble de son œuvre, le prix européen Léopold-Senghor. Toujours en 2011, elle est invitée à se joindre au comité de rédaction de la revue Les écrits.

Toutes ces années, son œuvre est couronnée de nombreux prix et distinctions (prix Alain-Grandbois, prix Aliénor, prix Wallonie-Bruxelles, prix du Festival de Roumanie), et elle continue d’être invitée à présenter son travail au Québec et au Canada, en Europe, en Amérique latine et aux États-Unis. Les traductions de ses ouvrages se multiplient, notamment en catalan, en serbe et en anglais. Days of sand connaît entre autres un accueil des plus favorables.

Des thèses, des mémoires et des numéros de revues ont été consacrés à son œuvre, de même qu’un ouvrage collectif regroupant les collaborations de plusieurs auteurs et critiques, et intitulé Nous voyagerons autour de l’être. Plusieurs de ses textes sont mis en musique par des compositeurs contemporains et auteurs-compositeurs.

Pierre Nepveu a dit de l’œuvre de Hélène Dorion : « nous avons besoin de sa quête intérieure, de cette immensité du dedans, de ce vent de l’âme que sa poésie ne cesse de faire souffler et de faire entendre, comme pour laver notre monde de ses scories, de ses bruits inutiles, de ses enjeux mesquins, afin d’y dégager un espace pur et un temps de vivre. »
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Le site d’Hélène Dorion
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DORION_Helene_c_Violaine_Corradi


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