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mai 9, 2017

(Flor Garduño)

EXPOSITION « RESONANCE » – PARIS Edith – Laurent Fièvre

mai 8, 2017



EXPOSITION « RESONANCE » – PARIS
Edith – Laurent Fièvre

Galerie La Ville A des Arts – Paris 18
Du 08 au 21 mai 2017

Vernissage le 9 mai 2017

Galerie La Ville A des Arts
15 rue Hégésippe-Moreau
75018 Paris

Ouvert tous les jours de 14h à 18h
Contact C. Dauphin : 06 65 35 92 91

Jacques IZOARD, choix de textes

mai 8, 2017


Ecrire «l’écriture»

La bille d’acier enveloppée d’encre. L’encre enveloppe la bille d’acier; la minuscule tête de l’encre roule (roulée, l’eau lave le corps entier, salit, couvre d’eau claire le corps entier). Corps: objet de chair. Corps cache cœur.

Courbes et vanilles, ou coqs de laine. Le rouge rougit le papier. Dans cette chambre, deux mains terrassent la page; et les deux mains d’hier, les deux mains d’avant-hier; bref, cent mains ont touché cent carrés de papier blanc Y ont tracé le voyage du verre brisé, car, n’est-ce pas, l’écriture qui s’allonge est un fil de verre ténu. Long liseron d’encre des doigts crispés dans une position artificielle. Crocheter l’écriture. Dépenser l’encre, en noyer les mots. S’appliquer à écraser la petite tête de l’encre. La frotter dans son galimatias. Deux doigts-socles et trois doigts serrés sur l’instrument d’écriture. Et poing posé sur la table. Petit abri de paume. Main travailleuse: aveugle, elle obéit sans savoir lire; elle bouge sans savoir écrire. Elle est aveugle, elle est muette. Une petite machine fabrique les mots dans le coude, bien loin. La main les hume, ou les appelle, les aspire. Ds glissent le long des veines, arrivent au bout des doigts, se couchent sur le papier, se pétrifient très doucement, morts dans leurs arabesques, d’une minceur infime. Un regard d’aigle a pouvoir sur eux. Les bandelettes invisibles du regard les soudoient, leur font rendre la solitude. L’écriture écrit-elle? Ou n’est-elle qu’un très petit cheval qui suit les doigts légers?

Ou n’est-elle qu’un long cheveu de sang que l’on tire du cœur? Les petits mots se ressemblent et s’assemblent. Procession de petits os lavés, délavés; squelettes d’oiseaux minuscules qu’on ne saurait éparpiller. La cartouche d’encre est dans le doigt. Dans l’œil et dans le cœur. Et rien ne coule, rien ne se renverse. Le papier sec tue le regard, casse la vue. Impasse repue de l’encre où les paroles meurent dès qu’on les dit. Écrire l’écriture de l’écriture. Scruter l’écriture et ne pas cesser de lire, de lier, de délier, de délirer, de détruire la blancheur du papier. Fibres et tendons produisent un peu de sueur; l’encre sèche ne sèche plus. Corps physique de la main travailleuse, qui dépense la sueur et se fatigue, et qui oublie que ce qu’elle voulait écrire, elle ne l’avait jamais su.

*

Voyage éparpillé qui s’éparpille
Nous avons couru les mots ;
Nous avons emprunté
les jambes d’autres marcheurs ;
Avares et muets, nous savourions
cerises d’Asturies, flans de Lisbonne.
Le soleil sans issue,
ses sommeils et ses feux,
brûlaient nos guenilles.

(Inédit de 1983)

*

Double miroir : double frère.
Et les aisselles. Et jambes et bras.
Et tout un corps sans cœur
envahi d’écume et de lierre.
Paume au carabe écrasé.
Poing jailli d’un gousset.
Crie dans la chambre aux criées
tes hurlements sans douleur.
Que seuls tes muscles soient
ta blanche prison muette !

(Inédit de 1983)

*

Nous suivrions le sentier,
ne fût-ce qu’un sentier,
ne fût-ce q’un treillis..
Et la limite imiterait
la fin du désert,
le froid mat,
la solitude.

(Le bleu et la poussière, extrait)

*

Mais solitude éclate.
Mots gardés dans la main.
Main qu’on savonne.
Et savonne, et savonne.
Hygiène à tête de chat.
Et yeux perdus, folie
du regard et du regard.

(Le bleu et la poussière, extrait)

*

Aucun sommeil ne guette
celui qui écrit.
Et celui qui dort
imite à merveille
le roc, le soc, le feu.
Mais tout se brise.
Détresse et désastre
nous garrottent.

(Le bleu et la poussière, extrait)

*

Et déjà les bandeaux
sur les yeux nous empêchent
d’être quelque part,
à moins que ce ne soit
ici à Delémont
où dort Neige
d’un sommeil de plomb.

(Le bleu et la poussière, extrait)

*

Le corps insuffle au sourire noir
un sourire plus noir encore,
fait de nuées et de papiers brûlés…
Ton sourire d’oeillets et d’orchidées,
hier, changeait de rouge ton visage,
Sombre issue des paroles
que l’on ne dira plus…
Sombre immobilité des lèvres.
(Des lèvres à pluie sèches
quand les mots s’effacent)
Qui me sourit consent
dès que lèvres se joignent.
La salive scelle un sourire noir
pour que s’éteigne la vie muette.

(Inédit de 1991)

*

Le passant parle au passant :
nuées, balbutiements, soupirs…
Et sur les pavés, nulle trace
de ces paroles en l’air
que l’air capture aussitôt,
que l’air dissémine;
Si l’on était muet…

(Inédit de 1991)

*

Papier un peu brûlé
qui ne recèle nul poème
te voici poussière
ou matière qui s’effrite
et que le vent disperse.

(Inédit de 1997)

*

Ecriture qui feint l’angoisse
à travers collines et rocs.
Enjambe enfin
ton propre corps
pour trouver l’embellie
et les fées, les garçons
dont le poignet trahit
l’appartenance

(« Entre l’air et l’air », extrait)

*

Et, soudain, rien.
Ou un chien qui aboie
quelque part, quelque
part, au fond d’une voix
qui ne reconnaît pas
l’autre voix,
celle qui hèle en vain

(« Traquenard, corps perdus », extrait)

*

Hargne est cette flèche
que j’ai dans le cou.
La vie va plus vite.
Je cours. Je m’obstine.
Je ne peux que siffler
pour me donner des ailes.

(« Sulphur », extrait)

Dana Lang, Alexo Xenidis, Adibess : « De l’humain pour les migrants »

mai 8, 2017

Dana Lang

A L’OMBRE DE LA BOMBE ECLATEE,

Le Cergne, à l’orée de ce jour, le 17 mars 2013, 3ème Prix de Poésie de ‘Ti an Holl’ (17ème Prix des Poètes).

A l’ombre de la bombe éclatée
Une cervelle, une chaussure, du sang
Et la main d’un enfant
A l’ombre de la bombe éclatée
Du ventre de sa mère arraché, le sang
Du bébé vagissant
A l’ombre de la bombe éclatée
Des yeux noyés dans le ciel, le sang
De milliers d’innocents
A l’ombre de la bombe éclatée
Rôdent les ombres que ne peut effacer ce sang
A présent
A l’ombre de la bombe éclatée
L’odeur noire de la mort monte et s’élève emportant
Ces rivières de sang
A l’ombre de la bombe éclatée
Des fauves aux dents acérées se vautrent dans le sang
Et règnent maintenant
A l’ombre de la bombe éclatée
Les tambours résonnent, cognent et tonnent
Sur le sang des enfants
Plan, plan, plan… rataplan, rataplan, rataplan…
A l’ombre de la bombe éclatée
Montent les larmes des mères, enfle la colère de nos frères
Anéantissons les puissants, les tyrans
Que lève mon chant de Paix pour la Syrie
Plan, plan, plan… rataplan, rataplan, rataplan… plan, plan…
A l’ombre de la bombe éclatée
Se lèvent plus fort, plus tenace un chant
Un drapeau dans le vent
A l’ombre de la bombe éclatée
Une cervelle, une chaussure, du sang
Et la main d’un enfant… lèvera la Paix pour longtemps
Plan, plan… rataplan, rataplan, rataplan… plan, plan… PLAN !

.
.

Alexo Xenidis

EXIL

Fuir
La peur dans le dos et sa pointe qui ronge
La peur dans le ventre son poing serré
Marcher courir ramper
Des cinq trésors emportés en jeter un, trop lourd,
Vendre l’autre perdre le troisième,
Regarder l’homme à la frontière qui vous vole le quatrième
N’avoir presque plus rien d’avant juste une poignée de terre
Une médaille la photographie mille fois pliée d’un visage
Fuir
Croire, puis espérer seulement
Puis espérer moins
N’avoir plus de choix
Avancer
Avancer
Ne pas voir le camion qui arrive sur la route

.

Adibess

Dialogue des civilisations
Béni soit ton visage d’ange
Je n’ai pas de kipa
Mais un visage
Un chapelet d’ambre
Et le musc d’Andalousie
J’ai mal de Van Gogh
Dans un champ de tournesols
J’ai rêvé dans tes funérailles
Trois couteaux surgissent
Tendres, doux, comme trois baisers hollandais
Près d’une digue
D’un grand mur, à Jérusalem et une grande mer
Une nuit de fièvre
Les pigeons d’Alger ressemblent à Barcelone
Ce balcon est du nord
Une nuit de fièvre
Ô Séville tes fontaines viennent de mon désert
Ce soir des bateaux hollandais m’emmènent voir l ‘Inde,
J’écouterai le silence,
Planter des fleurs ensorcelées dans tes cheveux
Ouvrir les livres anciens poussiéreux
Et relire la sourate de joseph sur les tables de la Torah
Inventer la vie, sur vingt et un siècles
Églises dorment sur mosquées
Mosquées enterrées sous synagogues
Croix sans chapitre sur ton mur Jérusalem la belle
De ce midi, je n’ai que rêves,
Aime-moi comme je t’aime
Je t’ai donné Averroès, tu m’as donné Platon
Je t’ai donné Khayyâm
Tu m’as donné Baudelaire
Je t’ai donné El roumi
Tu m’as bercé de Rousseau et plus beaux
Sans croisades,
Sans guerres
Sans cahiers déchirés
Sans exodes
Sans ciel brûlé
À Bethléem la plus belle
.
.
.
Ces trois auteurs participent au recueil collectif
De l’humain pour les migrants initié par Jean Leznod

France Burghelle Rey : choix de textes

mai 8, 2017

« Tesselles du jour » extraits :
.

IV

.

Sur la carte je suis tombé à genoux les poings fermés sur ma douleur le souffle du présent efface le visage des morts

.

Comme le vent les traces des enfants mais il est effrayant ce temps jusqu’à toi et cette perte à venir s’appelle l’espoir

.

Sur la terrasse j’attends l’heure avant que ne disparaissent les nuées roses et l’air lourd du soir

.

V

.

Ebloui je tremble ma campagne est le livre des livres où j’avance pas à pas j’ai eu peur des iris en colère la mort est noire sans fleur consolante

.

Ebloui par les reflets de la mer il faut voir le poète la chanter ses mots de feu qui brûlent

.

Je tremble ne lirai plus ni serai ébloui mais je cueille la violette éclate de rire ma campagne est le livre des livres sur lequel j’ai écrit

.
X
.

J’ai vu ta douceur dans les courbes des nuages j’avais confiance dans la lumière couleurs arrachées au prisme pour en faire un patchwork place pour deux dans l’atelier ancien

.

Mais lecture d’un poète qui prend tous mes mots i need anothers words et je tape du pied quand monte la colère blanche de ma page j’avancerai vers cette dernière strophe

.

La vie fera sa place je regarderai par-dessus ton épaule la toile et son rouge sang que dévore du vert et qu’adoucit du bleu

.

XIV

.

Ce serait refuser les couleurs que nier le flux du sang la lumière de la pluie le bleu des orages

.

Ce serait admettre une mort noire et blanche un négatif qui hante mais ta vie coule telle une danse

.

Je t’imagine vivant sous l’arc-en-ciel ta musique en couleurs et sous le charme je chante

.
XVII
.

Le temps encore du sang tu continues à vivre après cette violence le froid de ce cri comme couteau l’acier te fait crisser des dents

.

Le temps encore de l’amour tu continues à jouir après l’orgasme le chaud de cette vie sa peau te fait une caresse

.

Le temps encore de la mort tu continues à vivre après ton agonie

.
XXI

Comment accepter le sommeil ? le jour a dessiné les nuages jusqu’aux ourlets des ailes elles sont désespérantes à peindre et du pinceau goutte à goutte tombe la couleur

.

Comment accepter l’incertain ? j’attends tellement de choses à vivre du jour mais étourdi par les rêves la nuit j’entends quand il fait clair les réponses

.

Que je copie sur ce carnet j’en forme un collier de perles blanches et noires mon encre heureusement est bleue pour nommer l’élégance et lorsque tu arrives je n’ai plus de questions

.
XXXIII

.

La partition est inachevée et je garde l’air que nous chantions tressaille quand tu m’apprends la mort des ronces celle du grand marronnier

.

Je m’arrête de chanter ma mélodie murmurée et la musique oh ! chute inattendue est morte c’est mon silence ma rédemption

.

Tant de fureurs tous ces cris ont mangé mon jour mais il faut absolument achever la partition

.
XL

.

Violence de ta vie en vain tu pleures aujourd’hui tu pleures la rivière les roseaux le ciel étaient plus beaux de ton enfance heureuse

.

Tu renies tes mots neufs cette force de ton souffle quand tu ouvrais l’écrit c’est la mitan du jour l’heure d’aller sur sa tombe

.

Sa mort a emporté ton chant et ta voix qui s’éraille ne le réveillera pas tu oses un dernier cri

.
.
« Confiance » extraits
.

je pense à ce pays où je n’irai plus mais c’est sûr ma joie tu ne regrettes rien
tu me préfères sur la pelouse du bois qui cherche des trèfles comme un enfant
j’ai lu tant de poètes suis-je vide à moi-même quand l’âge me prend du temps

.

il me reste une âme qu’il me faut à l’écran quand je transpire d’horreur
j’avance et dis le vent souffle encore village perdu au fond d’une région
nous sommes sans nouvelles est-ce mieux pour autant j’ai peur si je ne pleure plus

.
.
2

.

et je n’ai plus de larmes mais veux mouiller ma page achetez-moi un vase
si le bouquet est gros il pourra déborder c’est l’eau le feu je ne sais plus
sittelle ou bien phénix avec ma confiance murmurée

.

je m’offre une couronne contre tous ces autodafés
vous donne ce livre de naissance et autant de photos d’amis que dans ma chambre
ces cadres où je mets des pivoines comme dans le clos de Rose

.

c’est alors le feu on jette des enfants par les fenêtres je crie qu’il sauve des poètes
j’ai honte de mon bien-être et quand la pluie se remet à tomber j’aime les typhons
les ouragans ces grandes symphonies du vent de mes poèmes

.

plus que les éléments les hommes sont fous furieux qui se délectent de guerres
plaintes à tout bout de champ j’ai moins que mon voisin
qui ne le mérite pas mais pollue la planète sans cesser ses voyages

.

moi qui casse le rythme je prie un bon quart d’heure par jour
j’aime mieux le matin sans mon histoire et ma géographie
les autres sont des génies chez eux dieu même prend une majuscule

.

oui je vais vers ma terre et d’autres vendent leurs rêves je veux gagner les miens
au moyen de ma main personne ne me freine personne ne me force j’avance
j’ai tout mon temps j’avance ici violence du vent les enfants vont plus vite

.

mais je lis trop de livres et vous oublie le nez dans mes papiers
mes fleurs m’attendent aussi qui craignent moins l’hiver qu’un poète trop pris
rappelez-moi à l’ordre et j’irai sous la lune mettre mes fleurs dans nos cimetières

.

trop de travail ici mais si je ne fais rien le temps se perd à attendre demain
et je ne sais que faire quand en moi est la clef et que le feu est là
avec ma joie elle se remet à vivre c’est vrai il faut me croire

.
. .

7

et suis sûr de l’avenir confiance et joie qui lui succède
ma route se fait étoile à ses carrefours pour éblouir mon horizon que je dessine bleu
même s’il est rouge d’amour ou de colère j’aime vaincre les couleurs plutôt que de pleurer

.

il reste à avancer pas après pas avec ces bouffées d’air qu’on prend à chaque instant
mais la tension essouffle mon corps souffrant lorsque j’appelle
ces voix nouvelles comme autant de mes forces

.

langues de toutes espèces pour m’apprendre l’espace je m’apprivoise loin de chez moi
je vous rencontre quand notre échange ressemble à chaque enfant qui naît
et je vis ce bonheur puisque je le désire

.

mets au monde mon réel et suis ce flot de larmes qui chante pour sécher
babel avec qui je voyage n’est pas une sirène puis me sens apaisé murmure ma confiance
avant même l’été et dis pitié pour ceux qui pensent trop et oublient de pleurer

.

ils sont à eux-mêmes un exil dans le refus des mots nouveaux de ces seuls voyages
j’attends qu’ils sachent nager dans le présent de mon espace
comme moi chaque jour je pose le pied sur l’allée d’un jardin

.

j’y vois même en hiver des promesses à venir j’y vois le seul pays
pour ceux qui osent pleurer tout en voulant marcher
j’avance j’oublie la faim les ombres et les larmes

.

dans les champs froids et solitaires où je cours bras ouverts
je marche j’avance comme je faisais hier jusque vers mes cabanes
avec cette lenteur qui ne me fait plus peur

.
.
.

« PATIENCES » : extraits
.

A moins de consentir au mouvement de ses feuilles l’arbre se dessèche et lent ne grandit plus

.

Tombent alors ses feuilles comme autant de grimpeurs éreintés qui fuient les sommets

.

Je veux vivre sans m’interrompre desserrer de mon cou cette corde froide et tirer l’alarme avant que ne soient dévastées des forêts entières

.

*

Tu as déjà eu ton triomphe et moi je ne suis que l’apprenti je tourne le moulin des mots comme l’enfant celui des chansons

.

Mais nous avons le goût commun des fêtes des victoires et des feux d’artifice où naissent nos poèmes tant pis si nous sommes seuls à les aimer

.

Nous écrirons sur les murs des maisons sur les trottoirs des rues sur les cailloux des rivières et tous diront que nous marchons du même pas

*

J’ai vu le delta du fleuve dans un battement d’ailes et confondu comme Perse les vautours et les aigles

.

Enlevant mes jumelles pour contempler le ciel j’ai vu ce que j’aimais

.

Une image un profil l’ombre d’un oiseau et une promesse peut-être sur le convoi du bleu

*

Prends les armes chasse d’un dernier geste ces géants de papier

.

Qu’ils tremblent bougent sous le vent léger leurs mines défaites

.

Leurs membres sonores tu es le premier ici à découvrir le vide

*

L’aiguille s’est emballée plus de temps plus d’horizon c’est comme l’éternité

.

Un jour de moins un jour de plus tu avoues avoir peur et ne sais plus choisir

.

Des oiseaux sont tombés tu n’aimes plus ce pays où on sort des fusils

*

Je devine dans le noir la poussière de la route cherche à entendre tes pas

.

Libre sans ton regard est-ce que mes fautes sont graves et mon sang est-il pur

.

Quelque chose a changé mais je ne sais s’il y a un ciel si je suis faible ou libéré

*

Il ne faut pas céder le pas tant il reste de zones à franchir

.

Mais continuer et piétiner la mousse le sol ne se dérobe pas si facilement

.

Ils sont rares ceux que le vent n’aide pas ces égarés toi tu as tout l’espace

*

Devine qui éteindra cette colonne qui brûle ce corps qui marche paumes ouvertes vers le ciel avec tes pieds collés à la glaise

.

L’eau pour le faire sera de pluie et il faudra attendre

.

Je veux être l’autre qui t’offre ce futur

*
*
*

France Burghelle Rey est née à Paris, a enseigné les Lettres classiques et vit actuellement à Paris où elle écrit et pratique la critique littéraire. Elle est membre de l’Association des Amis de Jean Cocteau et du P.E.N. Club français.

Plus de cent textes parus dans de nombreuses revues ainsi qu’une cinquantaine de notes critiques ( Nouvelle Quinzaine littéraire, Poezibao, Europe, La Cause littéraire, Place de la Sorbonne, Recours au poème, Temporel etc… ).

Elle a écrit une quinzaine de recueils dont Lyre en double paru aux éditions Interventions à Haute voix en 2010 puis Révolution en 2013 suivi de Comme un chapitre d’Histoire en 2014 chez La Porte et Révolution II en 2016. Le Chant de l’enfance a été publié aux éditions du Cygne en juillet 2015, Petite anthologie, Confiance, Patiences et Les Tesselles du jour chez Unicité en 2017 et Après la foudre est à paraître.

Ces derniers textes augmentés de L’Enfant et le drapeau ( à paraître ), naissance rédemptrice d’un  » ange  » dans un monde en désolation, sont, avec les recueils qui suivent, l’expression d’une nécessaire présence au monde en souffrance. Après des recueils à teneur autobiographique elle achève en 2016 un recueil de douzains sur le thème du lieu et commence un travail sur le thème de la  » ville « .

http://france.burghellerey.over-blog.com/# : Un blog de plus de 27.000 pages de lues

Fabien SANCHEZ : « Dans le spleen et la mémoire » extraits

mai 8, 2017

Gloire aux vaincus

Errant en tristesses voluptueuses
dans les ruines pourpres
d’un monde spolié
comme un calque sur le présent calciné

je joue pour la dernière fois
les rôles d’autrefois
tenus, enfant,
dans le vieux sang.

Ils sont quelques braves,
de par le monde
suspendus aux décors enfuis,
que je saluerai toujours

d’une intelligence triste
car mon cœur est ce pays d’ombres
d’où j’observe en coulisses
l’étendue sombre de l’amical sacrifice.

.

Dire

À Cyril Collard

L’œil se scrute
écrivait Charles Juliet
mais que dire des mains
qui ne savent plus faire l’amour
des poèmes qui ne peuvent plus naître
des pensées qui se blessent sur la feuille
des mots qui saignent
que tu abandonnes
pour livrer au néant
des amis auxquels tu ne peux plus donner ;
vois au compte-goutte
les femmes que tu t’es mis à mépriser
ou trop aimer
que tu n’embrasses plus que par doses
homéopathiques
de l’enfant que tu n’as jamais eu
de la petite fille à laquelle
tu ne raconteras jamais d’histoires
de ta solitude dans les jardins publics
parmi les enfants des autres
et des bus
que tu ne prends plus que seul
de ton père qui n’est plus qu’une photo
des églises où voyant les fidèles
tu te demandes avec Gide
si c’est bien pour ces gens qu’un Christ est mort
que dire de la crucifixion en rose qui à présent te
tombe des mains
de ton vieux manteau vert
que tu ne peux plus voir en peinture
des principes bouddhistes auxquels
tu n’entends plus rien
de même les exercices spirituels de tel père du désert
des mots lumière amour vérité
que tu vomis
du rock’n’roll qui a fini de signifier
de Lou et Iggy à Thunders
de LA Woman à Transformer
même Miles ou Billie
les jours de pluie
sont comme des fruits pourris
et le nom d’Hemingway n’évoque plus la mer salée
les personnages de Carver
ont trop rongé le mauvais os de la vie
que dire ce soir
si ce n’est merci au clochard
qui te rend ton briquet
après que tu lui aies donné du feu
hélant un taxi dans lequel
une fois encore
tu rassembleras tes pensées
qui ressembleront
à ta vie
cette petite fille sans père
dans un jardin public
qui ne te tendra pas la main
car tu as préféré
la vie sans chemin

.Lettre de démission

Le soleil dans l’évier
la poussière dans mes narines
ces veines que le tabac enivre
la fatigue dans mes journées

les heures dures rivées à leurs tâches
moyennant ce salaire
aux relents d’ennui
les dimanches comme des cimetières

la fenêtre où le ciel se porte pâle
dehors la ville
la semaine a eu son métier
la tristesse des bus livides

avec leur goût de cendres
il pleut trop sur ces parages
et le passé se rassemble
frissonnant comme au grand large

je suis lourd de cauchemars et de larcins nocturnes
où quelques jeunes filles de ma mémoire
caressent encore de leurs chevelures
ce cœur sans chagrin.

.

Retouche au dimanche

Le volubilis de mes pensées
au ciel un lointain lamento
jusqu’aux falaises du soir
l’entaille d’un désir de Brésil
dans les futaies des heures en péril.

Mon innocence tremble à la fenêtre.

.
.

disponible ici Dans le spleen et la mémoire

Guillaume MICHAUT, choix de textes

mai 8, 2017

tu ne peux pas gagner
dans l’ouragan qui te plombe mais te maintient
sur l’échiquier des déraisons exfoliées
mais tu peux obtenir le pat

le savoir te tuera
tel que l’ignorance te vivra
de sorte qu’il est impossible de choisir
entre le vin de la vie et l’absinthe de la mort

*

je ne suis pas le chien de l’explicite
des oiseaux-fleuves me créent et me hurlent
brigande mes paroles maraude mes écrits
et tu m’auras compris

brasserie des hasards murmurés
un seul long poème déligaturé
des corridors qui s’étirent
les structures ont la chtouille peureuse

*

c’est à la fois sa beauté et son tribut
je parle de la folie qui parle des invisibles
qui parlent dans mon stylo qui parle du tout-autre
c’est l’endettée définitive
c’est la saumone à contrario

c’est celle qu’on incarcère pour grivèlerie

j’aime un coup de cisaille amoureux
au cœur de qui montre son errance
en hachures de chien
en signaux aboyés

il manque des notes à tes dérobades
ah ouais tousser des mondes
invasifs rotatifs
de la scholastique ou des boules de feu
des scies flammées dans tes outrances
et tes musiques

*

la route est une amante assassine
sous l’arche est niché le baiser du néant
c’est dans la lumière écartelée que tu marches
au suivant ramasse mes vertèbres

*

nous étions malséants nos odeurs conifères
forgeaient d’appétits neufs les carrefours lambrissés
du sexy-show négationniste

en escapades d’ondes en ombres cendrées
en dégoulinures sur les tables impeccables
nous étions coquilles indélébiles
sur le livre des pseudo-vivants

*

les falbalas flammés du diable

des jouets meurtris lisent dans nos pensées
sous les chaussettes sales de l’univers
je ne peux plus dormir dans le ventre des automates
il s’y émince des citadelles de peur
mes camarades de l’époque ne survivent plus
qu’en vignettes panini
ils sont auto-collés

le démon n’est rien d’autre qu’en chacun
l’enfant supplicié

mai 8, 2017

© Christophe Bregaint

Charles Baudelaire : Conseils aux jeunes littérateurs

mai 2, 2017


Conseils aux jeunes littérateurs
par
Charles Baudelaire

~~~~

Les préceptes qu’on va lire sont le fruit de l’expérience ; l’expérience implique une certaine somme de bévues ; chacun les ayant commises, – toutes ou peu s’en faut, – j’espère que mon expérience sera vérifiée par celle de chacun.

Lesdits préceptes n’ont donc pas d’autre prétention que celle des vade mecum, d’autre utilité que celle de la civilité puérile et honnête. – Utilité énorme ! Supposez le code de la civilité écrit par une Warens au coeur intelligent et bon, l’art de s’habiller utilement enseigné par une mère ! – Ainsi apporterai-je dans ces préceptes dédiés aux jeunes littérateurs une tendresse toute fraternelle.

DU BONHEUR ET DU GUIGNON DANS LES DÉBUTS

Les jeunes écrivains qui, parlant d’un jeune confrère avec un accent mêlé d’envie, disent : «C’est un beau début, il a eu un fier bonheur !» ne réfléchissent pas que tout début a toujours été précédé et qu’il est l’effet de vingt autres débuts qu’ils n’ont pas connus.

Je ne sais pas si, en fait de réputations, le coup de tonnerre a jamais eu lieu ; je crois plutôt qu’un succès est, dans une proportion arithmétique ou géométrique, suivant la force de l’écrivain, le résultat des succès antérieurs, souvent invisibles à l’oeil nu. Il y a lente agrégation de succès moléculaires ; mais de générations miraculeuses et spontanées, jamais.

Ceux qui disent : J’ai du guignon, sont ceux qui n’ont pas encore eu assez de succès et qui l’ignorent.

Je fais la part des mille circonstances qui enveloppent la volonté humaine, et qui ont elles-mêmes leurs causes légitimes ; elles sont une circonférence dans laquelle est enfermée la volonté ; mais cette circonférence est mouvante, vivante, tournoyante, et change tous les jours, toutes les minutes, toutes les secondes son cercle et son centre. Ainsi, entraînées par elle, toutes les volontés humaines qui y sont cloîtrées varient à chaque instant leur jeu réciproque, et c’est ce qui constitue la liberté.

Liberté et fatalité sont deux contraires ; vues de près et de loin, c’est une seule volonté.

C’est pourquoi il n’y a pas de guignon. Si vous avez du guignon, c’est qu’il vous manque quelque chose : ce quelque chose, connaissez-le, et étudiez le jeu des volontés voisines pour déplacer plus facilement la circonférence.

Un exemple entre mille. Plusieurs de ceux que j’aime et que j’estime s’emportent contre les popularités actuelles, – Eugène Sue, Paul Féval, – des logogriphes en action ; mais le talent de ces gens, pour frivole qu’il soit, n’en existe pas moins, et la colère de mes amis n’existe pas, ou plutôt elle existe en moins, – car elle est du temps perdu, la chose du monde la moins précieuse. La question n’est pas de savoir si la littérature du coeur ou de la forme est supérieure à celle en vogue. Cela est trop vrai, pour moi du moins. Mais cela ne sera qu’à moitié juste, tant que vous n’aurez pas dans le genre que vous voulez installer autant de talent qu’Eugène Sue dans le sien. Allumez autant d’intérêt avec des moyens nouveaux ; possédez une force égale et supérieure dans un sens contraire ; doublez, triplez, quadruplez la dose jusqu’à une égale concentration, et vous n’aurez plus le droit de médire du bourgeois, car le bourgeois sera avec vous. Jusque-là, voe victis ! car rien n’est vrai que la force qui est la justice suprême.

DES SALAIRES

Quelque belle que soit une maison, elle est avant tout, – avant que sa beauté soit démontrée, – tant de mètre de haut sur tant de large. – De même la littérature, qui est la matière la plus inappréciable, – est avant tout un remplissage de colonnes ; et l’architecte littéraire, dont le nom seul n’est pas une chance de bénéfice, doit vendre à tous prix.

Il y a des jeunes gens qui disent : «Puisque cela ne vaut que si peu, pourquoi se donner tant de mal ?» Ils auraient pu livrer de la meilleure ouvrage ; et dans ce cas, ils n’eussent été volés que par la nécessité actuelle, par la loi de la nature ; ils se sont volés eux-mêmes ; – mal payés, ils eussent pu y trouver de l’honneur ; mal payés, ils se sont déshonorés.

Je résume tout ce que je pourrais écrire sur cette matière, en cette maxime suprême que je livre à la méditation de tous les philosophes, de tous les historiens, et de tous les hommes d’affaires : Ce n’est que par les beaux sentiments qu’on parvient à la fortune !

Ceux qui disent : «Pourquoi se fouler la rate pour si peu ?» sont ceux qui plus tard, – une fois arrivés aux honneurs, – veulent vendre leurs livres 200 francs le feuilleton, et qui, rejetés, reviennent le lendemain les offrir à 100 francs de perte.

L’homme raisonnable est celui qui dit : «Je crois que cela vaut tant, parce que j’ai du génie ; mais s’il faut faire quelques concessions, je les ferai, pour avoir l’honneur d’être des vôtres».

DES SYMPATHIES ET DES ANTIPATHIES

En amour, comme en littérature, les sympathies sont involontaires ; néanmoins elles ont besoin d’être vérifiées et la raison y a sa part ultérieure.

Les vraies sympathies sont excellentes, car elles sont : deux en un – les fausses sont détestables, car elles ne font qu’un, moins l’indifférence primitive, qui vaut mieux que la haine, suite nécessaire de la duperie et du désillusionnement.

C’est pourquoi j’admets et j’admire la camaraderie, en tant qu’elle est fondée sur des rapports essentiels de raison et de tempérament. Elle est une des saines manifestations de la nature, une des nombreuses applications de ce proverbe sacré : l’union fait la force.

La même loi de franchise et de naïveté doit régir les antipathies. Il y a cependant des gens qui se fabriquent des haines comme des admirations, à l’étourdie. Cela est fort imprudent ; c’est se faire un ennemi, – sans bénéfice et sans profit. Un coup qui ne porte pas n’en blesse pas moins au coeur le rival à qui il était destiné, sans compter qu’il peut à gauche ou à droite blesser l ‘un des témoins du combat.

Un jour, pendant une leçon d’escrime, un créancier vint me troubler ; je le poursuivis dans l’escalier à coups de fleuret. Quand je revins, le maître d’armes, un géant pacifique qui m’aurait jeté par terre en soufflant sur moi, me dit : «Comme vous prodiguez votre antipathie ! un poète ! un philosophe ! ah fi !» – J’avais perdu le temps de faire deux assauts, j’étais essoufflé, honteux, et méprisé par un homme de plus, – le créancier, à qui je n’avais pas fait grand mal.

En effet, la haine est une liqueur précieuse, un poison plus cher que celui des Borgia, – car il est fait avec notre sang, notre santé, notre sommeil, et les deux tiers de notre amour ! Il faut en être avare !

DE L’ÉREINTAGE

L’éreintage ne doit être pratiqué que contre les suppôts de l’erreur. Si vous êtes fort, c’est vous perdre que de vous attaquer à un homme fort ; fussiez-vous dissidents en quelques points, il sera toujours des vôtres en certaines occasions.

Il y a deux méthodes d’éreintage : par la ligne courbe, et par la ligne droite qui est le plus court chemin.

On trouvera suffisamment d’exemples de la ligne courbe dans les feuilletons de J. Janin. La ligne courbe amuse la galerie, mais ne l’instruit pas.

La ligne droite est maintenant pratiquée avec succès par quelques journalistes anglais ; à Paris, elle est tombée en désuétude ; M. Granier de Cassagnac lui-même me semble l’avoir trop oubliée. Elle consiste à dire : «M. X… est un malhonnête homme, et de plus un imbécile ; c’est ce que je vais prouver», – et de le prouver ! primo – secundo – tertio, – etc. Je recommande cette méthode à tous ceux qui ont la foi de la raison, et le poing solide.

Un éreintage manqué est un accident déplorable ; c’est une flèche qui se retourne, ou au moins vous dépouille la main en partant, une balle dont le ricochet peut vous tuer.

DES MÉTHODES DE COMPOSITION

Aujourd’hui, il faut produire beaucoup ; – il faut donc aller vite ; – il faut donc se hâter lentement ; il faut donc que tous les coups portent, et que pas une touche ne soit inutile.

Pour écrire vite, il faut avoir beaucoup pensé, – avoir trimballé un sujet avec soi, à la promenade, au bain, au restaurant, et presque chez sa maîtresse.

E. Delacroix me disait un jour : «L’art est une chose si idéale et si fugitive, que les outils ne sont jamais assez propres, ni les moyens assez expéditifs». Il en est de même de la littérature ; – je ne suis donc pas partisan de la rature ; elle trouble le miroir de la pensée.

Quelques-uns, et des plus distingués, et des plus consciencieux, – Édouard Ourliac, par exemple, – commencent par charger beaucoup de papier ; ils appellent cela couvrir leur toile. – Cette opération confuse a pour but de ne rien perdre. Puis, à chaque fois qu’ils recopient, ils élaguent et ébranchent. Le résultat fût-il excellent, c’est abuser de son temps et de son talent. Couvrir une toile n’est pas la charger de couleurs, c’est ébaucher en frottis, c’est disposer des masses en tons légers et transparents. – La toile doit être couverte – en esprit – au moment où l’écrivain prend la plume pour écrire le titre.

On dit que Balzac charge sa copie et ses épreuves d’une manière fantastique et désordonnée. Un roman passe dès lors par une série de genèses, où se disperse non seulement l’unité de la phrase, mais aussi de l’oeuvre. C’est sans doute cette mauvaise méthode qui donne souvent au style ce je ne sais quoi de diffus, de bousculé et de brouillon, – le seul défaut de ce grand historien.

DU TRAVAIL JOURNALIER ET DE L’INSPIRATION

L’orgie n’est plus la soeur de l’inspiration : nous avons cassé cette parenté adultère. L’énervation rapide et la faiblesse de quelques belles natures témoignent assez contre cet odieux préjugé.

Une nourriture très substantielle, mais régulière, est la seule chose nécessaire aux écrivains féconds. L’inspiration est décidément la soeur du travail journalier. Ces deux contraires ne s’excluent pas plus que tous les contraires qui constituent la nature. L’inspiration obéit, comme la faim, comme la digestion, comme le sommeil. Il y a sans doute dans l’esprit une espèce de mécanique céleste, dont il ne faut pas être honteux, mais tirer le parti le plus glorieux, comme les médecins de la mécanique du corps. Si l’on veut vivre dans une contemplation opiniâtre de l’oeuvre de demain, le travail journalier servira l’inspiration, – comme une écriture lisible sert à éclairer la pensée, et comme la pensée calme et puissante sert à écrire lisiblement ; car le temps des mauvaises écritures est passé.

DE LA POÉSIE

Quant à ceux qui se livrent ou se sont livrés avec succès à la poésie, je leur conseille de ne jamais l’abandonner. La poésie est un des arts qui rapportent le plus ; mais c’est une espèce de placement dont on ne touche que tard les intérêts, – en revanche très gros.

Je défie les envieux de me citer de bons vers qui aient ruiné un éditeur.

Au point de vue moral, la poésie établit une telle démarcation entre les esprits du premier ordre et ceux du second, que le public le plus bourgeois n’échappe pas à cette influence despotique. Je connais des gens qui ne lisent les feuilletons, – souvent médiocres, – de Théophile Gautier, que parce qu’il a fait La Comédie de la Mort ; sans doute ils ne sentent pas toutes les grâces de cette oeuvre, mais ils savent qu’il est poète.

Quoi d’étonnant, d’ailleurs, puisque tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours, – de poésie, jamais ?

L’art qui satisfait le besoin le plus impérieux sera toujours le plus honoré.

DES CRÉANCIERS

Il vous souvient sans doute d’une comédie intitulée : Désordre et Génie !. Que le désordre ait parfois accompagné le génie, cela prouve simplement que le génie est terriblement fort ; malheureusement, ce titre exprimait pour beaucoup de jeunes gens, non pas un accident, mais une nécessité.

Je doute fort que Goethe eût des créanciers ; Hoffmann lui-même, le désordonné Hoffmann, pris par des nécessités plus fréquentes, aspirait sans cesse à en sortir, et du reste il est mort au moment où une vie plus large permettait à son génie un essor plus radieux.

N’ayez jamais de créanciers ; faites, si vous voulez, semblant d’en avoir, c’est tout ce que je puis vous passer.

DES MAÎTRESSES

Si je veux observer la loi des contrastes, qui gouverne l’ordre moral et l’ordre physique, je suis obligé de ranger dans la classe des femmes dangereuses aux gens de lettres, la femme honnête, le bas-bleu et l’actrice ; – la femme honnête, parce qu’elle appartient nécessairement à deux hommes, et qu’elle est une médiocre pâture pour l’âme despotique d’un poète ; – le bas-bleu, parce que c’est un homme manqué ; – l’actrice, parce qu’elle est frottée de littérature et qu’elle parle argot. – Bref, parce que ce n’est pas une femme dans toute l’acception du mot, – le public lui étant une chose plus précieuse que l’amour.

Vous figurez-vous un poète amoureux de sa femme et contraint de lui voir jouer un travesti ? Il me semble qu’il doit mettre le feu au théâtre.

Vous figurez-vous celui-ci obligé d’écrire un rôle pour sa femme qui n’a pas de talent ?

Et cet autre suant à rendre par des épigrammes au public de l’avant-scène les douleurs que ce public lui a faites dans l’être le plus cher, – cet être que les Orientaux enfermaient sous triples clés, avant qu’ils ne vinssent étudier le droit à Paris ? C’est parce que tous les vrais littérateurs ont horreur de la littérature à certains moments, que je n’admets pour eux, – âmes libres et fières, esprits fatigués, qui ont toujours besoin de se reposer leur septième jour, – que deux classes de femmes possibles : les filles ou les femmes bêtes, – l’amour ou le pot-au-feu. – Frères, est-il besoin d’en expliquer les raisons ?

Emily Dickinson, choix de poèmes

mai 2, 2017


Poèmes d’Emily Dickinson, traduction : Charlotte Melançon






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