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Mario URBANET « Couleurs Noir » Extraits

juin 6, 2017


chacun sa route

le crocodile
en forme de cercueil
glisse au fil d’une eau trouble
gondole convoyant un défunt inconnu
exode post mortem
croisière vers une vie rêvée
sous le vol planant des barbuzards

sur le fleuve de bitume ou de poussière
innombrables
l’un courant après l’autre
par paires ou seuls
les pieds
parcourent le destin africain

des existences progressent en noir et gris
d’une vignettes de bédé à une autre

ainsi cheminent
les révoltes intérieures de vies subies
en un concert de voix tues
qui font des pieds et des mains
pour laisser entendre
leur besoin vital non satisfait

s’en fout le président
dans son Palais blanc si blanc
et quand il en sort
à l’abris de vitres noires
dans sa limousine noire si noire

des gendarmes en tenue léopard
paradent tels des matamores
ici comme partout
le poids des barrettes sur les épaules
rend rigide la gent militaire

les chevaux des taxis hipomobiles
lèchent les lunettes arrières des automobiles
des chèvres en procession
traversent au péril de leurs cornes
elles seront en retard à la messe
des bébés circulent à dos de mères

dans une cour d’école
aux limites immatérielles
des enfants aux blouses vertes
courent en tous sens
après leur présent

de frêles adolescents
marqués de taches bleues
traînent ces signes du passage rituel
de l’enfant à l’adulte

sur la mer lagune
des pirogues s’allongent sur l’horizon
figurines noires
sur l’orangé du couchant

un vieillard
repose ses mains usées
sur le bâton passé derrière sa nuque
parti à l’aube vers son destin

des femmes longilignes
ayant tiré la corde au puits
portent comme de majestueuses coiffes
des outres pleines

la sueur nécessaire pour tirer l’eau
ou pour tourner un robinet
l’eau n’a pas le même goût partout
il faudrait prendre le temps de dessiner chaque arbre
pour comprendre la nature
et l’apprécier

la vie ordinaire
tue l’offrande faite au ciel

*
*


noire attitude

elle est terrible et froide la main nue
qui se tend
dans les rues de Dakar

le soleil indifférent attise la soif
brûle le corps
endort la vindicte
les doigts interrogent
les yeux sans vis-à-vis renoncent
l’abstinence du regard devient
habitude

la vie tient exactement
dans une boite de conserve

chaque matin questionne
quand finira l’avenir ?
la réponse viendra
dans la langueur des heures
ventre vide
regard vide
sébile vide
lassitude

quelques pièces tintent
qui sifflent la prolongation
comme l’arbitre au foot
l’avenir sera nourri un jour de plus
Dieu est grand

la misère recule d’une escarbille
venue du monde pourvu

le mendiant de couleur n’a pas de couleur
sa joue est creuse
comme la dent qui creuse la tombe
des mangeurs
dans les réserves pour blancs

la poussière des rues
habille les cœurs de néant

*
*

la kora mandingue

écoute la corde qui vibre
unique
sa mélopée grave obéit au doigt
et à la voix de l’homme
en modulations rauques
c’est la plainte des ancêtres
bannis de leur condition d’homme
extirpés de cette terre
pour mourir en mer
ou servir de biens mobiliers
en application du code noir

griots et sorciers furent inopérants
autant que les grigris
bagues amulettes et ceintures chargées

orpheline de tant de fils
la terre latérite
pleure des larmes rouges et sèches

les chèvres faméliques
seules à se croire en liberté
offrent leur sollicitude
au peuple noir

les baobabs
aux allures de bougeoirs éteints
en sont tout retournés
ils se sont mis la tête sous terre
pour que leurs racines
puisent des prières dans le ciel

fervente quête
aussi futile que le parfum d’encens
que sèment au vent les eucalyptus
en pure perte
*
*
*
Né à Saint-Germain-en-Laye en 1935, Mario Urbanet a grandi entre deux langues, celle du Frioul paternel et le français de sa mère. L’occupation allemande, les chantiers du bâtiment à quatorze ans, la guerre d’Algérie à vingt, et un fort engagement citoyen lui ont appris l’essentiel sur la vie. Les livres lui en ont dit les valeurs. Il tente de découvrir comment fonctionne ce monde étrange. Il appareille ses mots comme les pierres d’un mur où s’ouvre la fenêtre du vent, qui répète inlassablement : Pourquoi ?
Ses poèmes sont édités au Temps des Cerises, Le Serpolet, éditions Henri, l’Amandier, La lune bleue, Couleurs et Plumes, dans diverses revues et anthologies collectives. Ses contes sont publiés par Albin Michel, Glénat, Milan, Père Castor, L’Harmattan.
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« Couleurs noir » est disponible ici : http://www.editions-unicite.fr/auteurs/URBANET-Mario/couleurs-noir/index.php
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