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Rouben Melik, choix de textes

avril 24, 2017



Comme une enfant sourde et muette
Dans l’air quels signes traçais tu ?
Suivais tu le vol d’alouette
Ou le nuage au vent têtu ?

Que longtemps la main fut vivante
A former tout le poids d’un mot…
Quelle absence dans la voix chante
Et change le cri en sanglot ?

A travers l’épaisseur des vitres
Où tu répandais tes cheveux
Tu divisais en ses chapitres
Un défilé silencieux.

Les gens longtemps passaient sans gestes
Et tu ne les comprenais pas
Cherchant après eux ce qui reste
La trace invisible des pas…

Tu posais tes doigts sur la bouche
Comme sur le froid d’un miroir
Aucune image ne les touche
Ni vient en eux s’y recevoir.

Au coeur pourtant cette parole
Qui jamais en saura l’accord ?
Dans tes yeux la lumière folle
Pour en finir avec la mort.


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Poème extrait de Accords du monde

De longs jours
J’ai dormi de longs jours, frères mes mains sont blanches,
De longs jours sans malheurs cassés par de longs murs,
Et les nuits, j’ai joué, frères mes mains sont blanches,
J’ai joué le sourire aux sourires plus purs
Et si mahaine est à son comble et ma colère,
Et si la terre est à son comble et mon amour,
Et si le ciel est à son comble et ma colère,
J’ai laissé ma parole aux barreaux du désert,
Et les nuits, j’ai laissé, frères vos mains sont blanches,
Le pauvre a son silence et le riche a ses fers,
J’ai marché de longs jours, frères vos mains sont blanches.

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Extrait de à l’Opéra de notre joie …

On ne peut pas tuer la vie
On ne peut pas tuer une âme
Voyez mes mains elles sont nues
Elles étaient pour les caresses
Mais meurtriers ce qui me tue
Ne pourra pas tuer mon âme.

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Poème extrait de Accords du monde, 1946

Rêve
Ce rêve entre vos cils, vos mains vont le saisir;
Entre vos lèvres l’ombre est à peine un désir
A peine un baiser l’heure où la nuit commence
A peine un souvenir l’heure de ce silence

C’est à peine une plaine où vos mains vont mourir
Au bout de l’horizon où tremblent vos paupières,
Mais c’est à peine encore un geste de lumière
Ce rêve inaperçu devenu souvenir.

Du côté paresseux de l’ombre agonisante
Les villes vont cacher vos mains, ma pénitente,
Ces rires nus aux pas des inconnus,
A peine entre vos mains, ces souvenirs perdus.

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Poème extrait du recueil « Sonnets d’un pays nocturne »

Au delà du miroir, autre part qu’un visage
Le bris d’une coquille, un tremblement de vide
Un regard apeuré sur l’apprêt d’une ride
Et le balancement soudain d’un paysage

Chemins tant parcourus, escaliers par étage
Tant montés que le souffle est un peu plus aride,
Pas dans les pas comptés sur la marche timide
Et le vertige d’être enfermé dans la cage.

Un coeur n’est plus le même à battre sans mesure
Dans le corps accepté qui forme son usure
Sur les murs agrandis du même appartement.

La chaise basculante où le chat se prépare
A sauter sur l’horloge approche et puis sépare
Une main d’une main, un corps d’un corps aimant.

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Extrait du poème « Le veilleur de pierre »

« Tout un peuple est en moi depuis l’évènement
Que l’histoire a marqué comme un fatal emblème,
Depuis la clameur sourde où s’éleva dément
Comme un chant de douleur le cri de l’anathème

Peuple en moi que je porte en sa diversité,
Son nom le dit, qui vient des pages du vieux livre,
De retourner au temps, non à l’éternité,
Le long murissement du mal qui le délivre.

J’en sais, mon no le dit, autant qu’ils ont pleuré
En marche lentement dans les déserts ultimes
Où plus rien ne les guide autrement figuré
Que par la faim, la soif, sans rien qui les ranime,

Sans rien pour les couvrir autrement qu’un linceul
Largement étendu comme un troupeau qui beugle
Au coucher du soleil de se sentir plus seul.
Autant qu’ils ont pleuré mes yeux en sont aveugles.

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ÉLÉGIE 12

Sois la semblance en moi de l’amour que tu fus
Sans passé ma vivante à jamais à ne croire
Où sera de t’attendre après quoi le refus
Après toi me rassemble au passé sans mémoire

À n’être en moi que toi. Sois la semblante en moi
De qui ne meurt ne sait de quel amour pour quelle
Attente que sera l’autre amour sans mémoi
re après moi sans passé. Qui sera l’autre qu’elle

À quel moment de moi la double part de la
Mémoire où je la traîne en moi ? Sois le partage
En moi la ressemblance et la mort au-delà
D’avoir été sans l’autre amour et ni l’otage

Après moi de ta mort. Je me viendrai de toi
Par des chemins de terre où tu seras passée
Avant cela qui fut un tremblement d’étoi
le à travers ton absence et la mort caressée

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Amicale des travailleurs

C’est entre gens du voisinage
À se passer le pain le sel
Dans cette offrande et ce partage
Que l’amitié se fait noël

Pour le plaisir de la rencontre
Où la parole est de bon jour
Sans regarder l’heure à sa montre
À chaque instant pour couper court

Et s’en aller, en sourde oreille
À qui raconte un peu son cœur
En murmurant peine pareille
Que depuis hier il est chômeur

..
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Amicale de la Résistance

C’est entre amis dans la cellule
Où sont parqués les partisans
Que se murmure et que s’y brûle
La lettre écrite avant le temps

Que dos au mur, les yeux bandés,
Soit fusillé leur camarade
La tête haute en sa parade
Où sont au jeu jetés les dés

Sur le plateau d’une balance
Où la justice est sans raison
De mettre au feu les mots que lance
Un chant montant de la prison

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HIVER

 

Ce bruit de portes ma mémoire

Comme on s’y fait de vivre mal.

Que ce soit l’orgue d’une foire

Ou la fleur de tulle d’un bal

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Rouben Mélik

Né en 1921 à Paris, d’ascendance arménienne. Ses poèmes des années 1942-1984 ont été réunis dans La procession (1984). Il a publié depuis Ce peu d’espace entre les mots (1989), L’ordinaire du jour (1989), Un peu de sel sous les paupières ( 1994).

Son père, Levon Mélik Minassiantz, arrive en France avec sa famille en 1883, à l’âge de cinq ans. Il est issu d’une famille d’orfèvres arméniens anoblis à la cour du Shah de Perse (Mélik : prince en persan). Levon est prisonnier de guerre pendant la guerre de 1914-1918. La mère de Rouben, Eraniak (espérance en arménien), professeur en Géorgie, accompagne son mari en France après son mariage en 1920. La famille, qui bénéficie d’une certaine aisance, s’installe à Montmartre (XVIIIe arrondissement), quartier où naît Rouben l’année suivante.

 

Dès juillet 1940 à la Sorbonne, circulent des textes et des tracts contre la collaboration, signés par l’Union des Étudiants et Lycéens communistes, .

Son ami Olivier Souef est arrêté en novembre 1940 ; il mourra en déportation à Auschwitz en 1942. L’Université, les étudiants et les professeurs sont sous haute surveillance. Il fallait « mettre au pas l’intelligence française »

En 1944 Rouben Mélik est membre du Comité de Libération du 18e arrondissement de Paris aux côtés des communistes.

En 1945, il est l’un des fondateurs de la Jeunesse Arménienne de France regroupant les associations arméniennes issues de la Résistance ; il en est le premier secrétaire national et dirige le journal Arménia.

Rouben Mélik nous a quittés, certes, mais il est là plus que jamais par son chant continu qu’il nous a dispensé généreusement de poèmes en poèmes, d’ « A l’Opéra de notre Joie » à « Christophe Colomb », de « Lynch » à « Le Veilleur de Pierre », de « Le Poème Arbitraire » à « La Procession » (Poésie 1942-1984) et les poèmes de 1989 à 1994 réunis dans le recueil « En Pays Partagé », et d’autres encore… Tout ce flux, ce chant continuellement repris, cette harmonie souveraine, c’est aussi notre patrimoine, comme celui de tous.

Poèmes

Variations de triptyques, Les Cahiers de France (1941)
Accords du monde, Debresse (1945)
Passeurs d’horizons, Journal des Poètes (1948)
Madame Lorelei avec un dessin d’Edgar Melik, Réclame (1949)
À l’Opéra de notre joie, Seghers (1950)
Christophe Colomb, S.N.E (1952)
Lynch, avec des dessins d’O. Harrington, Seghers (1954)
Où le sang a coulé, avec un dessin de Jansem, Seghers N.E.D (1955)
Le temps de vie, Rougerie (1957)
Le chant réuni, choix de poèmes, Seghers (1959)
Le veilleur de pierre, avec une gravure d’Abram Krol, Oswald (1961)
Saisons souterraines, avec une gravure et des dessins d’Espinouze, Rougerie (1962)
Le poème arbitraire, avec une gravure d’Orlando Pélayo, Rougerie, (1966)
Le chant réuni II, choix de poèmes, Seghers (1967)
Ce corps vivant de moi, avec des dessins d’Abram Krol, Temps Actuels, collection « La Petite sirène » (1976)
Christophe Colomb, avec une gravure et des dessins d’Abidine, tirage en sérigraphie, Qui Vive (1983)
La Procession – Poésies 1942-1984, Messidor / Temps Actuels et Rougerie (1984)
L’ordinaire du jour, avec une gravure de Robert Groborne, Motus (1989)
Ce peu d’espace entre les mots, avec dessin et gravure de Carzou, Europe Poésie / Écrits des Forges (1989)
Un peu de sel sous les paupières, avec une gravure d’Abram Krol, Rougerie (1996)
En pays partagé – Poèmes 1989-1994, avec des dessins d’Eugénie Ajamian, Le Temps des Cerises(2000)

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