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Gaston Bachelard : « LA POÉTIQUE DE L’ESPACE » extraits (1ere Partie)

avril 24, 2017


Gaston Bachelard LA POÉTIQUE DE L’ESPACE extraits

INTRODUCTION (extraits)

« Il faut être présent, présent à l’image dans la minute de l’image : s’il y a une philosophie de la poésie, cette philosophie doit naître et renaître à l’occasion d’un vers dominant, dans l’adhésion totale à une image isolée, très précisément dans l’extase même de la nouveauté d’image. L’image poétique est un soudain relief du psychisme, relief mal étudié dans des causalités psychologiques subalternes. Rien non plus de général et de coordonné ne peut servir de base à une philosophie de la poésie. .La notion de principe, la notion de « base » serait ici ruineuse. Elle bloquerait l’essentielle actualité, l’essentielle nouveauté psychique du poème. Alors que la réflexion philosophique s’exerçant sur une pensée scientifique longuement travaillée doit demander que la nouvelle idée s’intègre à un corps d’idées éprouvées, même si ce corps d’idées est astreint, par la nouvelle idée, à un remaniement profond, comme c’est le cas dans toutes les révolutions de la science contemporaine, la philosophie de la poésie doit reconnaître que l’acte poétique n’a pas de passé, du moins pas de passé proche le long duquel on pourrait suivre sa préparation et son avènement. »
[…]
[…]
« Quand, par la suite, nous aurons à faire mention du rapport d’une image poétique nouvelle et d’un archétype dormant au fond de l’inconscient, il nous faudra faire comprendre que ce rapport n’est pas, à proprement parler, causal. L’image poétique n’est pas soumise à une poussée. Elle n’est pas l’écho d’un passé. C’est plutôt l’inverse : par l’éclat d’une image, le passé lointain résonne d’échos et l’on ne voit guère à quelle profondeur ces échos vont, se répercuter et s’éteindre. Dans sa nouveauté, dans son activité, l’image poétique a un être propre, un dynamisme propre. Elle relève d’une ontologie directe. C’est à cette ontologie que nous voulons travailler. »
[…]
[…]
« Le poète ne me confère pas le passé de son image et cependant son image prend tout de suite racine en moi. La communicabilité d’une image singulière est un fait de grande signification ontologique » […]Certes on peut, dans des recherches psychologiques, donner une attention aux méthodes psychanalytiques pour déterminer la personnalité d’un poète, on peut trouver ainsi une mesure des pressions — surtout de l’oppression — qu’un poète a dû subir dans le cours de sa vie, mais l’acte poétique, l’image soudaine, la flambée de l’être dans l’imagination, échappent à de telles enquêtes »
[…]
[…]
« L’image poétique est en effet essentiellement variationnelle. Elle n’est pas, comme le concept, constitutive. Sans doute, la tâche est rude — quoique monotone — de dégager l’action mutante de l’imagination poétique dans le détail des variations des images. Pour un lecteur de poèmes, l’appel à une doctrine qui porte le nom, si souvent mal compris, de phénoménologie, risque donc de ne pas être entendu. Pourtant, en dehors de toute doctrine, cet appel est clair : on demande au lecteur de poèmes de ne pas prendre une image comme un objet, encore moins comme un substitut d’objet, mais d’en saisir la réalité spécifique. Il faut pour cela associer systématiquement, l’acte de la conscience donatrice au produit le plus fugace de la conscience : l’image poétique »
[…]
[…]
« L’image, dans sa simplicité, n’a pas besoin d’un savoir. Elle est le bien d’une conscience naïve. En son expression, elle est jeune langage. Le poète, en la nouveauté de ses images, est toujours origine de langage »
[…]
[…]
« Mais puisqu’une philosophie de la poésie doit recevoir toutes les puissances du vocabulaire, elle ne doit rien simplifier, rien durcir. Pour une telle philosophie, esprit et âme ne sont pas synonymes. En les prenant en synonymie, on s’interdit, de traduire des textes précieux, on déforme des documents livrés par l’archéologie des images. Le mot âme est un mot immortel. Dans certains poèmes, il est ineffaçable. C’est un mot du souffle . À elle seule l’importance vocale d’un mot doit retenir l’attention d’un phénoménologue de la poésie. Le mot âme peut être dit poétiquement avec une telle conviction qu’il engage tout un poème. Le registre poétique qui correspond à l’âme doit donc rester ouvert, à nos enquêtes phénoménologiques. »
[…]
[…]
« En bien des circonstances, on doit reconnaître que la poésie est un engagement de l’âme. La conscience associée à l’âme est plus reposée, moins intentionnalisée que la conscience associée aux phénomènes de l’esprit. Dans les poèmes se manifestent des forces qui ne passent pas par les circuits d’un savoir. Les dialectiques de l’inspiration et, du talent s’éclairent si l’on en considère les deux pôles : l’âme et l’esprit. À notre avis, âme et esprit sont indispensables pour étudier les phénomènes de l’image poétique, en leurs diverses nuances, pour suivre surtout l’évolution des images poétiques depuis la rêverie jusqu’à l’exécution. En particulier, c’est en tant que phénoménologie de l’âme que nous étudierons, dans un autre ouvrage, la rêverie poétique. À elle seule, la rêverie est une instance psychique qu’on confond trop souvent avec le rêve. Mais quand il s’agit d’une rêverie poétique, d’une rêverie qui jouit non seulement d’elle-même, mais qui prépare pour d’autres âmes des jouissances poétiques, on sait bien qu’on n’est plus sur la pente des somnolences. L’esprit peut connaitre une détente, mais dans la rêverie poétique, l’âme veille, sans tension, reposée et active. Pour faire un poème complet, bien structuré, il faudra que l’esprit le préfigure en des projets. Mais pour une simple image poétique, il n’y a pas de projet, il n’y faut qu’un mouvement de l’âme. En une image poétique l’âme dit sa présence. »
[…]
[…]
« Et, c’est ainsi qu’un poète pose le problème phénoménologique de l’âme en toute clarté. Pierre-Jean Jouve écrit: « La poésie est une âme inaugurant une forme ». (Pierre-Jean JOUVE, En miroir, éd. Mercure de France, p. 11) L’âme inaugure. Elle est ici puissance première. Elle est dignité humaine. Même si la « forme » était connue, perçue, taillée dans les « lieux communs », elle était avant la lumière poétique intérieure un simple objet pour l’esprit. Mais l’âme vient inaugurer la forme, l’habiter, s’y complaire. La phrase de Pierre-Jean Jouve peut donc être prise comme une claire maxime d’une phénoménologie de l’âme. »
[…]
[…]

«Puisqu’elle prétend aller aussi loin, descendre aussi profondément, une enquête phénoménologique sur la poésie doit dépasser, par obligation de méthodes, les résonances sentimentales avec lesquelles, plus ou moins richement — que cette richesse soit en nous ou bien dans le poème — nous recevons l’œuvre d’art. C’est ici que doit être sensibilisé le doublet phénoménologique des résonances et du retentissement. Les résonances se dispersent sur les différents plans de notre vie dans le monde, le retentissement nous appelle à un approfondissement de notre propre existence. Dans la résonance, nous entendons le poème, dans le retentissement nous le parlons, il est nôtre. Le retentissement opère un virement d’être. Il semble que l’être du poète soit notre être. La multiplicité des résonances sort alors de l’unité d’être du retentissement. Plus simplement dit, nous touchons là une impression bien connue de tout lecteur passionné de poèmes : le poème nous prend tout entier. Cette saisie de l’être par la poésie a une marque phénoménologique qui ne trompe pas. »
[…]
[…]
« C’est le retentissement que nous pourrons éprouver des résonances des répercussions sentimentales, des rappels de notre passé. Mais l’image a touché les profondeurs avant d’émouvoir la surface. Et cela est vrai dans une simple expérience de lecteur. Cette image que la lecture du poème nous offre, la voici qui devient vraiment nôtre. Elle prend racine en nous-mêmes. Nous l’avons reçue, mais nous naissons à l’impression que nous aurions pu la créer, que nous aurions dû la créer. Elle devient un être nouveau de notre langage, elle nous exprime en nous faisant ce qu’elle exprime, autrement dit elle est à la fois un devenir d’expression et un devenir de notre être. Ici, l’expression crée de l’être. »
[…]
[…]
« Ainsi l’image poétique, événement du logos, nous est personnellement novatrice. Nous ne la prenons plus comme un « objet ». Nous sentons que l’attitude « objective » du critique étouffe le « retentissement », refuse, par principe, cette profondeur où doit prendre son départ le phénomène poétique primitif. Et quant au psychologue, il est assourdi par les résonances et veut sans cesse décrire ses sentiments. »
[…]
[…]
« Nous en arrivons donc toujours à la même conclusion : la nouveauté essentielle de l’image poétique pose le problème de la créativité de l’être parlant. Par cette créativité, la conscience imaginante se trouve être, très simplement mais très purement, une origine. C’est à dégager cette valeur d’origine de diverses images poétiques que doit s’attacher, dans une étude de l’imagination, une phénoménologie de l’imagination poétique. »
[…]
[…]
« une image poétique, rien ne la prépare, surtout pas la culture, dans le mode littéraire, surtout pas la perception, dans le mode psychologique.

Nous en arrivons donc toujours à la même conclusion : la nouveauté essentielle de l’image poétique pose le problème de la créativité de l’être parlant. Par cette créativité, la conscience imaginante se trouve être, très simplement mais très purement, une origine. C’est à dégager cette valeur d’origine de diverses images poétiques que doit s’attacher, dans une étude de l’imagination, une phénoménologie de l’imagination poétique. »
[…]
[…]
«Quant à nous, adonné à la lecture heureuse, nous ne lisons, nous ne relisons que ce qui nous plaît, avec un petit orgueil de lecture mêlé à beaucoup d’enthousiasme. Alors que l’orgueil se développe d’habitude en un sentiment massif qui pèse sur tout le psychisme, la pointe d’orgueil qui naît de l’adhésion à un bonheur d’image, reste discrète, secrète. Elle est en nous, simples lecteurs, pour nous, rien que pour nous. C’est de l’orgueil en chambre. Personne ne sait qu’en lisant nous revivons nos tentations d’être poète. Tout lecteur, un peu passionné de lecture, nourrit et refoule, par la lecture, un désir d’être écrivain. Quand la page lue est trop belle, la modestie refoule ce désir. Mais le désir renaît. De toute façon, tout lecteur qui relit une œuvre qu’il aime sait que les pages aimées le concernent.»
[…]
[…]
« Du moins, le lecteur participe à cette joie de création que Bergson donne comme le signe de la création . Ici, la création se produit sur le fil ténu de la phrase, dans la vie éphémère d’une expression. Mais cette expression poétique, tout en n’ayant pas une nécessité vitale, est tout de même une tonification de la vie. Le bien dire est un élément du bien vivre. L’image poétique est une émergence du langage, elle est toujours un peu au-dessus du langage signifiant. À vivre les poèmes on a donc l’expérience salutaire de l’émergence. C’est la sans doute de l’émergence à petite portée. Mais ces émergences se renouvellent ; la poésie met le langage en état d’émergence. La vie s’y désigne par sa vivacité. Ces élans linguistiques qui sortent de la ligne ordinaire du langage pragmatique sont des miniatures de l’élan vital. »
[…]
[…]
« Ainsi, à côté des considérations sur la vie des mots telle qu’elle apparaît dans l’évolution d’une langue à travers les siècles, l’image poétique nous présente, dans le style du mathématicien, une sorte de différentielle de cette évolution. Un grand vers peut avoir une grande influence sur l’âme d’une langue. Il réveille des images effacées. Et en même temps il sanctionne l’imprévisibilité de la parole. Rendre imprévisible la parole n’est-il pas un apprentissage de la liberté ? Quel charme l’imagination poétique trouve à se jouer des censures ! Jadis, les Arts poétiques codifiaient les licences. Mais la poésie contemporaine a mis la liberté dans le corps même du langage. La poésie apparaît alors comme un phénomène de la liberté. »
[…]
[…]
«Mais la poésie est là, avec ses milliers d’images de jet, d’images par lesquelles l’imagination créatrice s’installe dans son propre domaine.

Chercher des antécédents à une image, alors qu’on est dans l’existence même de l’image, c’est, pour un phénoménologue, une marque invétérée de psychologisme. Prenons, au contraire, l’image poétique en son être. La conscience poétique est si totalement absorbée par l’image qui apparaît sur le langage, au-dessus du langage habituel, elle parle, avec l’image poétique, un langage si nouveau qu’on ne peut plus envisager utilement des corrélations entre le passé et le présent. Nous donnerons par la suite des exemples de telles ruptures de signification, de sensation, de sentimentalité, qu’il faudra bien nous accorder que l’image poétique est sous le signe d’un être nouveau.

Cet être nouveau, c’est l’homme heureux.

Heureux en parole, donc malheureux en fait, objectera tout de suite le psychanalyste. Pour lui, la sublimation n’est qu’une compensation verticale, une fuite vers la hauteur, exactement comme la compensation est une fuite latérale. Et aussitôt, le psychanalyste quitte l’étude ontologique de l’image ; il creuse l’histoire d’un homme ; il voit, il montre les souffrances secrètes du poète. Il explique la fleur par l’engrais.

Le phénoménologue ne va pas si loin. Pour lui, l’image est là, la parole parle, la parole du poète lui parle. Nul besoin d’avoir vécu les souffrances du poète pour prendre le bonheur de parole offert par le poète — bonheur de parole qui domine le drame [13] même. La sublimation, dans la poésie, surplombe la psychologie de l’âme terrestrement malheureuse. C’est un fait : la poésie a un bonheur qui lui est propre, quelque drame qu’elle soit amenée à illustrer.»
[…]
[…]
« La poésie, dans sa surprenante démarche actuelle surtout, (ne peut) correspondre qu’à des pensées attentives, éprises de quelque chose d’inconnu et essentiellement ouvertes au devenir. » (« Pierre-Jean JOUVE, En Miroir, éd. du Mercure de France)

Dès lors, une nouvelle définition du poète est en vue. C’est celui qui connaît, c’est-à-dire qui transcende, et qui nomme ce qu’il connaît. » « Il n’y a pas poésie s’il n’y a pas absolue création. » (« Pierre-Jean JOUVE, En Miroir, éd. du Mercure de France)

Une telle poésie est rare . En sa grande masse, la poésie est plus mêlée aux passions, plus psychologisée. Mais ici la rareté, l’exception, ne vient pas confirmer la règle, mais la contredire et instaurer un régime nouveau. Sans la région de la sublimation absolue — quelque restreinte et élevée qu’elle soit, même si elle semble hors de portée à des psychologues ou à des psychanalystes — qui n’ont pas, après tout, à examiner la poésie pure — on ne peut révéler la polarité exacte de la poésie.»
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[…]
« En poésie, le non-savoir est une condition première ; s’il y a métier chez le poète c’est dans la tâche subalterne d’associer des images. Mais la vie de l’image est toute dans sa fulgurance, dans ce fait qu’une image est un dépassement de toutes les données de la sensibilité. »
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« Mais, touchant plus simplement les problèmes de l’imagination poétique, il est impossible de recevoir le gain psychique de la poésie sans faire coopérer ces deux fonctions du psychisme humain : fonction du réel et fonction de l’irréel. Une véritable cure de rythmanalyse nous est offerte par le poème qui tisse le réel et l’irréel, qui dynamise le langage par la double activité de la signification et de la poésie. Et dans la poésie, l’engagement de l’être imaginant est tel qu’il n’est plus le simple sujet du verbe s’adapter. Les conditions réelles ne sont plus déterminantes. Avec la poésie, l’imagination se place dans la marge où précisément la fonction de l’irréel vient séduire ou inquiéter — toujours réveiller — l’être endormi dans ses automatismes. Le plus insidieux des automatismes, l’automatisme du langage ne fonctionne plus quand on est entré dans le domaine de la sublimation pure»
[…]
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« Mais les images ne s’accommodent guère des idées tranquilles, ni surtout des idées définitives. Sans cesse l’imagination imagine et s’enrichit de nouvelles images. C’est cette richesse d’être imaginé que nous voudrions explorer. »

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