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À la découverte des deux dernières parutions de la collection de poésie Orphée

mai 13, 2013

Source


Pour
cinq euros t’as plus rien ? Ben si ! Bien plus qu’un
sandwich mayonnaise. Un livre de poésie. Ben oui ! Bilingue en
plus, que demander d’autre ? Tu révises ton roumain ou ton
polonais par la même. Merci qui ? Les éditions de la
Différence. Portent bien leur nom, d’ailleurs. Et cela fait un
moment qu’elles secouent le monde endormi des Lettres françaises.
On saluera donc cette nouvelle audace : publier de la poésie,
quelle folie. Enfin, seulement si on écoute les Cassandre. Car si
l’on regarde les chiffres de vente, hé bien, patatras ! Le
mensonge s’évente. Fffuit ! Il demeure, quoiqu’on en dise,
un amour, une curiosité, un engouement pour les poètes.

Tudor Arghezi (1880-1967), qui
est bien réveillé n’en déplaise à son rigolo prénom, se doit
d’avoir une meilleure place aux yeux des lecteurs francophones. Or,
depuis 1963 et l’anthologie que Seghers lui consacra, aucune
réédition pour rappeler qu’il est le plus grand poète de la
Roumanie, avec Eminescu. On le taxa d’intraduisible pour mieux
l’oublier. Excuse un peu facile. Voyons alors de quoi il en
retourne.

Dès
1927, avec Mots
jumeaux
, mais surtout
à partir de 1931 et la parution des Fleurs
de moisissure
, le ton
s’imposait. Kyrielle de condamnés, prostituées, larrons sans foi
ni loi qui peuplent les poèmes. Et nomment donc les choses sans
détour. Scandale ! Auquel vint s’ajouter celui de la syntaxe.
Tous les mots sont convoqués. Latins, slaves, les archaïsmes
régionaux, l’argot, etc. qui déroutent le lecteur. Mais avec
attention on savoure les vers parfois finement ciselés, parfois
violemment martelés…

Banni
puis réhabilité en 1954 par les autorités, célébré, reconnu,
Tudor Arghezi traîne encore quelques casseroles.
Les vers de 1907 –
Paysages
et Hymne
à l’homme
, une
poésie jugée subversive (sic). Mais la poésie ne l’est-elle pas
par définition ?

Langueur

[…]
Fillette alitée se sent mal,

Toute
fragile, somnolant,

Comme
sur un plateau d’argent

La
tubéreuse pâle.

Je
n’étais pas au premier jour

Pour
te modeler sur le tour

Et
te façonner de mes doigts,

Entre
étoile et anneau de choix !

Pour
te mettre, chassant les pleurs,

Paupières
de lotus en fleur,

Yeux
en grains de rosée des champs

Ou
lunaison de verts luisants.

Pour
encoquiller en deux perles

Tes
seins, tels des petits de merle.
[…]

Aleksander
Wat (1900-1967) était poète, mémorialiste, prosateur, critique
littéraire, rédacteur, éditeur, bref, un homme occupé. Mais qui
garda la fronde qui le fit participer, dans sa jeunesse, à de
scandaleux happenings poétiques futuristes. On lui doit aussi la
traduction en polonais des
Frères Karamazov
.

Sa
poésie associait plusieurs variations, déployées selon une technique
singulière. Thèmes et affaires, allusions et constations, érudition
et sensualité. Écriture axée sur la transcription phonétique. Car
l’ouïe était probablement le sens le plus important pour Wat. D’ailleurs,
sa principale œuvre en prose, Mon
siècle
, est un
« mémoire parlé ». Une transcription d’une conversation
avec Milosz.

Wat
est le créateur d’un nouveau genre poétique de nature acoustique.
Ses « chuchotements magnétophoniques » sont de cours poèmes
dans un raccourci saisissant, composés le plus souvent pendant ses
insomnies.

Papier
pourri, rongé par le temps et les mites.

À
la cave les écarlates et le bâton du quêteur d’aumône,

et
aussi les auréoles déchirées de tous les mots

et
nue elle aussi la dépouille ancienne d’Adam.

Lu
à haute voix, ce poème révèle la cadence de chaque vers. Et
s’achève sur une haute note : le nom d’Adam.

En
tant que poète, Wat est sensible au processus matériel de création,
à la couleur et à l’odeur du papier, à l’apparence des
instruments d’écriture.
Fasciné par la littérature française,
il mène une aventure débutée à l’adolescence avec Racine qui s’achève
par un poème de Scève, datant de la Renaissance. « Le verbe
étranger qu’il fit sien en le certifiant par sa douleur et sa
souffrance et en en pénétrant son sang et sa mémoire, est la clé
qui permet d’ouvrir les obsessions, les engorgements et les
blocages », nous précise Jan Zielinski dans sa préface.

Wat
prit donc part à ce mouvement constant de la culture universelle
vers la poésie personnelle. Sa voix est originale et s’inscrit
dans les Lettres modernes par son travail d’interprétation des
expériences psychosomatiques particulières. 

Deux petits livres à découvrir…

Annabelle Hautecontre

Tudor
Arghezi, Chanter
bouche close
, traduit
du roumain et présenté par Benoît-Joseph Courvoisier, La
Différence, coll. « Orphée », février 2013, 128 p. –
5,00 €

Aleksander
Wat, Les quatre murs
de ma souffrance
,
traduit du polonais par Alice-Catherine Carls et présenté par Jan
Zielinski, La Différence, coll. « Orphée », février 2013,
128 p. – 5,00 €


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