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« J’ai 17 ans et crois en la force de la poésie « 

avril 10, 2013

Source : La Nouvelle République 08/04/2013


Marie-Gabrielle, 17 ans, lycéenne à Tours, a voulu fêter son anniversaire en nous envoyant un texte sur l’utilité de la poésie, dans un monde « fonctionnel ».

Marie-Gabrielle a le verbe ciselé et la formule qui aime faire choc, pour provoquer la réaction, le débat, et éviter l’endormissement. Lorsqu’elle avait 16 ans, elle avait dépecé le phénomène  »
Megaupluoad » ; et aussi porté
un regard sans concession, et désabusé, sur les élections présidentielle et législatives. Après avoir soufflé sa seizième bougie, elle réclame plus de poésie. Et aussi des réactions, bienvenues en commentaire !

Lettre ouverte aux « productifs »  

> Étant passionnément éprise de l’art poétique sous toutes ses formes et n’hésitant jamais à faire sa promotion, j’ai été confrontée à bien des réactions de la part de mes interlocuteurs petits et grands ; mais une réponse en particulier, la plus récurrente, ne peut être laissée éternellement sans réponse : « la poésie est inutile ». Ce raisonnement, bien que relativement primaire, ne peut être ignoré puisque tant d’autres le suivirent avant vous : en effet, de Platon aux sociétés africaines, les poètes suscitèrent de tous temps la méfiance car – le poète étant un artisan des mots et technicien de la beauté visant la perfection d’une forme difficile – on a longtemps pensé que le propre et la grandeur du poète était de se détourner de l’utilité immédiate et de refuser l’engagement social. Arrivant à la même conclusion, vous avez certainement abouti à la question suivante : un genre qui se définit par la recherche du Beau peut-il servir dans une société dominée par la recherche du Rentable et du Fonctionnel ? Je serais presque tentée de vous dire que vous avez raison, la poésie ne sert à rien aujourd’hui… Mais non, je ne le dirai pas ! Je pense même qu’elle est plus que jamais une nécessité de premier ordre. Laissez-moi vous dire pourquoi.

> D’abord, vous avez sans doute remarqué que le monde dans lequel nous vivons ne nous laisse guère le temps de nous attarder sur sa sublime, complexe mais néanmoins envoûtante beauté. A moins de radicaliser notre mode de vie en assumant d’être ostracisé par un système basé sur le formatage des masses, la seule possibilité qui s’offre à nous à l’heure des choix professionnels est celle de rentrer dans une infinie et ridicule course en rond consistant à travailler pour acheter de quoi « vivre mieux », et à nouveau travailler pour acheter de quoi « vivre encore mieux » etc… la philosophie, la méditation, la contemplation, le vagabondage de l’esprit ne sont (à mon grand regret) encouragés ni par l’Éducation Nationale durant notre enfance, ni plus tard par l’État ! On nous confine perpétuellement dans les activités concrètes, rentables, au seul nom de la productivité et du progrès tout en nous offrant comme unique horizon et seul accomplissement possible celui de pouvoir consommer encore plus de biens matériels périssables et épuisables (alors que les spires de l’imagination sont gratuites et sans limites). Cette consommation frénétique et addictive, qui nous cloisonne encore plus dans les rouages d’un système en pleine faillite, finira par nous entraîner tous dans une chute inexorable dont nous voyons apparaître les prémices.

> Or la poésie nous offre un temps indispensable lorsqu’on souhaite se soustraire aux engrenages de la « machine infernale » dans laquelle la civilisation Occidentale est emprisonnée : le temps d’une scission, d’une pause, l’occasion d’une distanciation en somme, par rapport à la course contre le temps effrénée et perdue d’avance pour laquelle nous sommes formatés depuis notre naissance. Ces précieuses minutes d’oisiveté, la poésie les met à profit pour dévoiler, dans toute la force du terme : elle montre nus, sous une lumière qui ébroue la torpeur angoissée qui nous habite, les mondes merveilleux qui nous environnent et que nos sens enregistrent machinalement. En nous restituant la présence, la consistance, la saveur du monde sensible, en nous enseignant à le regarder, la poésie nous rend présent à l’instant, à la sensation, au prodige même de l’existence. Éloignée de toute rationalité, elle explore la part irréductible de notre humanité et, par conséquent, transcende toute notion de temps, de logique et de tangibilité et, se constituant outil philosophique, dépasse et décrypte les apparences en y voyant les signes d’un ailleurs. La poésie, en somme, établit les liens entre ici et un au-delà.

« Effleurer le mystère de l’indicible »

> D’ailleurs, vous qui semblez épris de rationalité, abonderez certainement dans mon sens quand je dis que si le langage est l’outil le plus banal de la communication, il constitue aussi la forme la plus haute de la spécificité humaine. L’instrument du poète est de ce fait très proche de chacun d’entre nous, mais nous avons tous l’intuition du fait que les mots, au-delà de leur utilité dans le quotidien, sont magiques : lorsque nous donnons un nom à quelque chose ou à quelqu’un, nous lui donnons en quelque sorte naissance, et nous reconnaissons son existence ; enfin, la capacité qu’a le poète de faire vibrer cette part « non-utile » du langage se traduit également par une forme de virtuosité. Le poète énonce des idées ou des images surprenantes – et il les formule dans une langue qui, puisant pourtant dans le même dictionnaire que le langage de l’échange quotidien, s’en écarte pourtant. Il est celui qui fait rimer les mots entre eux, qui fait chanter la phrase selon un rythme : il redonne aux mots leurs sonorités, et leur beauté. Tandis que le langage courant confond le mot et la chose, le langage poétique fait retrouver aux mots les plus banals leur « image sonore ». Et c’est pourquoi le langage des grands poètes se soucie peu du temps qui passe ; il s’inscrit dans la conscience des civilisations comme le stylet dans le marbre, parce que, grâce à son universalité, il réussit à interroger de manière intemporelle l’immémoriale inquiétude de l’être.

> N’allez pas penser pour autant que la poésie est déconnectée de la réalité car ils sont nombreux, les poètes qui cherchent à s’approprier par les mots le mystère du monde matériel et sensible. Chez eux, la poésie cherche au contraire à rendre compte du monde moderne et à s’ancrer dans son époque et son identité culturelle. Elle devient alors manifeste, parole rebelle, engagée dans les combats contre toutes les atteintes à la liberté.

« Pourquoi ne pas dire tout cela simplement ? », me demanderez-vous enfin, du haut de votre foi inébranlable en la logique fonctionnelle. Parce que le discours poétique parvient à effleurer le mystère de l’indicible, à se faire écho du rythme musical originel, à faire résonner le murmure d’une conscience collective au-delà de la seule conscience du poète mais aussi à donner, à voir et à toucher les images écœurantes ou sublimes de la pourriture et de la mort.

> Cette définition personnelle mais néanmoins convaincue de la poésie m’amène à vous proposer un dernier argument en sa faveur : la poésie, de par son absolue liberté, est omnipotente, elle peut s’emparer du monde et le reconstruire à sa manière, devenir un espace dans lequel s’invente ou se réinvente le langage… Voilà, quelques exemples de l’utilité de la poésie dans notre monde actuel.

Espérant malgré tout avoir fait vibrer quelque chose en vous, je vous adresse mes salutations les plus poétiquement correctes.


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