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Jean Sénac, poèmes

avril 4, 2013

LES LECONS D’EDGARD

Simplement un instant pouvoir poser ma tête Sur ton cœur et penser que tout n’est pas si sain, Et me réconciliant avec des joies honnêtes, Oublier que l’amour trompe plus
que le vin.

Approcher lentement mon désir de tes lèvres, Les effleurer, garder ton haleine sur moi, Agrandir ta pupille au-delà de la fièvre Et que ton oeil si grand soudain paraisse
étroit.

Tu fuis, ta gentillesse est nerveuse et complice De mon geste qui donne à ta peau son éclat. Tous les ruisseaux du Sud ont couru sur tes cuisses Et l’ongle de la mer a
lacéré tes bras.

Poulain des sables francs, tu mords et tu rutiles, Tu gambades, naïf aux rires de copeaux, Ton corps est ce long golfe où ma raison s’exile, O toi qui ris lorsque je dis que tu es
beau !

L’aube va se lever avec ses coups de pioche, Chacun de son côté s’enchaîne à son travail. Mais moi je porterai ton regard d’eau de roche, Et toi, garderas-tu ma main sous
ton chandail ?

Tu reviens de la mer avec des cicatrices Au genou. Saoul de sel et de soleil tu fonds. Après cette journée d’absence ta voix crisse, Ton visage m’échappe et gagne les grands
fonds.

Dans le car tu mettais ta tête sur les cuisses

D’une fille légère. Oh, ne raconte plus

Ces histoires d’enfant que les Grâces ravissent !

Je suis jaloux. Tes mots dans mon cœur font du pus.

Cybèle pour Atys brûlait d’un feu néfaste. Ainsi l’amour connaît la misère et le faste, L’âme quitte les bords où fleurit le lilas.

J’essaie de retenir une mémoire verte. J’étouffe tes rumeurs, ô monstre, dans mes bras Et je m’égare au point de désirer ta perte !

Je crois te retenir immobile. Tu dors. Je marche émerveillé dans les jours de la face. Je dénombre les lieux où bientôt la grimace Viendra nous rappeler la misère
et la mon.

Je souffre. Je voudrais qu’un instant tout s’arrête. Que ce sommeil de loup soit ta cire et ton vol, Que rien ne se délie, et des cheveux au col. Que plus jamais ne bouge un trait de
cette tête.

Nous sommes sans répit de seconde en seconde Un homme différent dont l’honneur s’amollit,

Étranger au suivant, un horizon sans lit. Notre nom seul échappe à cette obscure ronde.

Ainsi demain déjà le pli de tes narines Aura tourné, ta joue aura bosses ou creux.

Imperceptiblement le temps refait nos yeux. En te mieux connaissant, tout cela je devine.

Oh non ! Pouvoir ici fixer ta force intacte

D’un geste ! Il suffirait d’un artiste assassin

Pour arrêter le cours féroce et les essaims

De Dieu qui font leur miel avec nos moindres actes.

Je n’ai pu demeurer loin de toi pour ta fête. Avant-hier je t’ai dit : «Adieu. Séparons-nous. Mon amour est trop grand. Ce n’est qu’une amusette Pour toi, je le sens bien quoique
mon cœur soit fou. »

J’ai pleuré, j’ai traîné deux nuits mon imposture En suppliant le ciel de casser ma fureur. Ta gentillesse au fond de ma détresse dure. Mon oreille n’entend qu’un nom,
qu’une rumeur.

« C’est fini ? Au revoir ! » Désinvolte, tu siffles. Ta richesse m’accable et ta gaieté me gifle. Dans l’exil des néons ton ombre me soutient.

Capricieux amour ! Sans que tu m’aperçoives Je te mange des yeux, te souhaite du bien, Tandis qu’avec tes compagnons tu fais le zouave.
.
.
.

LE POEME

Je parle pour boucher les trous de ton étoffe

amour

je continue mon sommeil animant

Si tu ne viens pas

que sera ma strophe

un rail de plainte interminable

hache de sanglots contre mes lecteurs

Le centre du temps est un arbre atroce un arbre de sable où germent les clous le cœur est torture véloce un mot nous broie les genoux

Si tu ne viens pas je parle et j’existe

quel feu donnera

ce bois d’orgue triste

j’écris pour appeler un temps plus beau que nous

Et pour les transparents qui souffleront l’argile.
.
.
.

>Quelqu’un

Le bruit des pages tournées…
Non, c’est un rêve.

Entre deux portes l’air…
Non (reprends ta lecture).

Cette paille qui tremble sous le toît…
Rentre tes mains. Réchauffe-les.

Ce bruit…
C’est un réveil.
Cet autre…
Le cheval.

La nuit coule, froide, blanche,
entre l’oreille et le coeur.
.
.
.

Le Galet tatoué

Ta présence
Eut anéanti le poème?
Le monde a-t-il tellement besoin de poèmes?
N’a-t-il pas besoin d’hommes heureux
D’un bonheur silencieux furibond sans axe?
De tes lèvres à mes lèvres
Le poème ne serait qu’un paraphe
Sans postérité sur l’espace fantastique
Le temps émerveillé
La mort vaincue
Toi et moi devenus vie
Serions création continue
Nul besoin de trace.
Corpoème, qu’en ferions-nous?

Athènes et Jérusalem Conjuguées (Conjurées)
.
.
.

Au fond de chaque amour des cancrelats som…

Au fond de chaque amour des cancrelats sommeillent.
Sont-ce des cancrelats, mon coeur, ou des abeilles ?
Et lentement, tandis qu’en amande les yeux
S’éternisent, dans le désir, le bruit soigneux
De la noire légion dévore nos oreilles.

Rien n’y fait, nos soupirs ni nos gémissements
Ni le lin délirant dont nous vêtons nos contes,
Rien, et quand la beauté nous attache et nous ment
Les cancrelats sont là qui nous troublent et montent
Avec notre bonheur et son double, la honte.

[…]

Si chanter mon amour c’est aimer ma patrie,
Je suis un combattant qui ne se renie pas.
Je porte au coeur son nom comme un bouquet d’orties,
Je partage son lit et marche de son pas.

Sur les plages l’été camoufle la misère,
Et tant d’estomacs creux que le soleil bronza
Dans la ville le soir entrelace au lierre
Le chardon de douleur, cet unique repas.

[…]

.
.
.
Source : Poezibao
Jean Sénac naît à Béni-Saf en Oranie (Algérie française) le 29 novembre 1926. Originaire de Catalogne, son grand-père maternel, Juan Comma, était venu en Algérie travailler à la mine de fer de Béni-Saf. Jean Sénac qui n’a pas connu son père, peut-être gitan, porte le nom de sa mère, Jeanne Comma (1887-1965), jusqu’à l’âge de cinq ans et sa reconnaissance par Edmond Sénac. Son premier poème date de février 1941 et sa première publication de novembre 1942. 
Il est assassiné à Alger dans la nuit du 29 au 30 août 1973, son meurtre demeurant non élucidé. 
(source de ces informations, Wikipédia, où l’on peut lire une biographie beaucoup plus détaillée) 
 
« Algérien ou Français ? Algérien à coup sûr si on considère que cette nationalité fut par Sénac revendiquée. Il chante la lutte révolutionnaire en qui il met toute son espérance par sa capacité de créer un monde de beauté et de fraternité, dans une Algérie ouverte à toutes les cultures. Il y associe son propre combat : recherche d’identité profonde, à la fois personnelle et culturelle, et sa lutte pour faire accepter son homosexualité : « Ce pauvre corps aussi/ Veut sa guerre de libération ». (source
 
 
Éléments de bibliographie 
voir celle de Wikipédia très complète 
Poèmes, avant-propos de René Char, collection Espoir dirigée par Albert Camus, Gallimard, 1954; Actes-Sud, avec des notes de Jean Sénac et un dessin de couverture de Pierre Gamin, 1986 
Matinale de mon peuple, suivi de fragments du Diwan de l’État-Major et du Diwan espagnol, Subervie, 1961 
Citoyens de beauté, Subervie, 1967, La Bartavelle éditeur, 1997. 
Avant-Corps, précédé de Poèmes iliaques et suivi du Diwan du Noûn, Gallimard, 1968 
Les Désordres, Librairie Saint-Germain-des-Prés, 1972; rééd. dans Jean Sénac vivant, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1981 
A-Corpoème, recueil de poèmes inédits, suivi de Les Désordres, précédé de Jean Sénac, Poète pour habiter son nom, essai de Jean Déjeux, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1981  
Dérisions et Vertiges, trouvures, Actes Sud, 1983 
Le Mythe du sperme – Méditerranée, Actes Sud, 1984 
Œuvres poétiques, préface de René de Ceccatty, postface de Hamid Nacer-Khodja, éditions Actes/Sud, 1999 [Rassemble l’ensemble des recueils publiés, soit quinze titres]. 
 
Abdelkrim Bahloul a consacré un film à Jean Sénac, Le soleil assassiné, 85 mn, coproduction Franco-Belge,Pierre Grise Productions, 2004. (article de Noël Blandin dans la République des Lettres) 


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