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« Défense du poète », de J. Sénac

avril 3, 2013

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Non, Messieurs, il ne porte pas des cheveux de quarante centimètres, ni le pli nostalgique au coin de la bouche. Il ne participe pas d’une planète invisible et monstrueuse mais de la vôtre ; et, s’il pose ses pieds sur la terre, il la sent, le poète. Oui, le Poète que vous honorez d’une majuscule et d’un sourire complaisant, n’est pas plus hors du temps et du lieu que vous hors des principes pantouflards. Vous souriez toujours. Votre conception bourgeoise, votre vision hermétique du monde n’admettront jamais qu’il puisse, le Poète (avec une majuscule, pour vous plaire), troquer sa vie contre autre chose que des réalités monnayables. Vous souriez ? La colère du Poète vous amuse. Ce cher homme, n’est-ce pas? Cette boîte à chimères. A chimères inutiles, bien sûr ! Quand vous tracez sur papier timbré le plan futur de colossales fortunes : réalité ! mais quand Louis Aragon vous annonce que « l’hiver prochain sera coupant comme un couteau », quand cet hiver devient celui de la Libération : chimère ! Mais oui, Messieurs ! ou bien, simple coïncidence.. . Et puis Aragon est le seul à être de son époque et de son peuple, etc. Valéry, Milosz, Eluard, La Tour du Pin, Luc Estang, Loys Masson, n’en parlons pas. Des rêveurs à la petite semaine. De pauvres types éthérés et  »difficiles ». Pauvres, oui, et types aussi, messieurs! Pauvres mais si riches et prodigues d’espoir, de courage, de grandeur ! Types, comme le paysan, l’ouvrier, l’employé, tous ces humbles, leurs amis et les sources de leurs livres.
« Ma patrie est la faim, la misère et l’amour », écrivait Aragon. La faim et la misère, vous les ignorez, quant à votre amour, c’est une fantaisie de lupanar.
Mais tout de même vous prétendez connaître la patrie du Poète, pis, vous la définissez ! Vous voulez – ah ça, on peut dire que vous y tenez, et presque autant qu’à vos petites aises – que le Poète soit un être particulier hors la loi, mi lutin, mi végétant ou minéral, que sais-je ! un timbré, un fou, quoi. Et nous sommes en plein vingtième siècle !

Encrassés d’idées préconçues vous n’accordez au Poète ni fonction ni place dans l’univers. Sachez pourtant, messieurs, que le poète (sans majuscule, vous permettez !) reste un homme identique aux autres sur tous les plans. A sa naissance, sa mère n’a été ni épouvanté, ni pleine de blasphèmes. Il travaille dans vos bureaux et vos usines – car il a besoin de se nourrir, de se vêtir, le poète. Il laboure parfois, comme Phileas Lebesgue. Il a des gosses, il se fait casser la gueule, comme Péguy, pour défendre vos millions. Il « s’engage », selon le mot à la mode. Ca, pour sa vie. Son œuvre ? mais idiots, c’est cette récitation qui apprend mieux que tous les résumés de morale l’honneur à vos fils, c’est cette ronde qui met la joie au cœur de vos gamines, c’est cette romance qui permet à vos ouvriers de sourire, ce cri de guerre qui soulève une nation derrière Rouget de Lisle, cet espoir et cette volonté de vaincre, messages de papier qui forment des héros. Le vers du poète, c’est le pain, l’eau, la fleur, la flamme qui donne un sens à la vie et perpétuent le geste d’un peuple. Bougres d’imbéciles qui ne qui ne comprenez que les mercuriales et les cours en bourses ! vous qui vous moquez si gentiment du poète, vous que le poète hait, car l’ouvrier, le paysan, les humbles, eux comprennent le poète et l’aiment s’ils ne le lisent pas Il est vrai qu’un cœur chaud et sincère bat dans leur poitrine – et non un coffre-fort – un cœur noble et sain avec toute sa gamme de sensibilité. Le poète ne fait qu’écrire ce qu’ils voient, ce qu’ils rêvent, ceux qu’ils vivent. Il chanta pour eux, avec eux. Mais ça, vous vous en foutez, vous qui ne chantez pas ou chantez faux, vous qui vivez d’or et de pus. Si le poète vit de chimères, elles sont azur et sang, messieurs, parce qu’il sait couleur dans les tristes réalités pour les rendre belles, un coin de ciel, de lumière, de joie, parc qu’il veut créer, en beauté, un univers à la mesure des hommes, ses frères.
Non, messieurs, il ne porte pas des cheveux de quarante centimètres, le poète, ou s’il le fait c’est pour vous obliger à sourire jaune, à étaler une fois de plus, avec vos dons en or, votre arrogante Bêtise.

(« Oran Républicain », 22 juillet 1947).

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