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Pour la poésie, toute la poésie

mars 29, 2013

Source Mediapart 26/09/2012 Par Yvan Najiels



« Whitman animé par son peuple, Hugo appelant aux armes, Rimbaud aspiré par la commune, Maïakovski exalté, exaltant, c’est vers l’action que les poètes à la vue immense sont, un jour ou l’autre, entraînés. Leur pouvoir sur les mots étant absolu, leur poésie ne saurait jamais être diminuée par le contact plus ou moins rude du monde extérieur. La lutte ne peut que leur rendre des forces. Il est temps de redire, de proclamer que les poètes sont des hommes comme les autres, puisque les meilleurs d’entre eux ne cessent de soutenir que tous les hommes sont ou peuvent être à l’échelle du poète.

Devant le péril aujourd’hui couru par l’homme, des poètes nous sont venus de tous les points de l’horizon français. Une fois de plus la poésie mise au défi se regroupe, retrouve un sens précis à sa violence latente, crie, accuse, espère. »

Paul Eluard, Préface à L’Honneur des poètes, 1943.

 

 

La poésie française, semble-t-il, a définitivement opté pour le chant minéral, les paysages éternels sans hommes et dépourvus de mouvements. Ainsi Philippe Jaccottet par exemple, très grand poète néanmoins (comme en général les poètes de feu L’Ephémère), donne-t-il comme titre à l’un de ses recueils en prose Paysages avec figures absentes. Il y chante sa Drôme d’adoption, les paysages et les variations de la lumière de Grignan.

C’est cette poésie surtout, en rupture avec le surréalisme (contre le culte de l’image, des jeux de mots supposés gratuits où à la fin, dit encore Jaccottet, il n’y a plus que des mots), qui tient – exclusivement ou presque – lieu de poésie, qui représente, incarne l’incandescence de cet art.

Ce n’est pas la beauté des poèmes de Jaccottet qu’il s’agit de remettre en cause mais seulement de plaider pour une poésie du monde tel qu’il est ou plus exactement pour une poésie des mondes qui constituent le monde. Penser que la poésie et la lyre ne peuvent chanter que les paysages éternels, le vent berçant les blés et l’or du soir qui tombe revient à prononcer malgré Rimbaud, Maïakovski, Brecht, Aragon ou Nazim Hikmet une impuissance de la poésie. Pire, il n’est pas exclu que cette tendance-là rende vie à la beauté fanée injuriée par Rimbaud. Il faut reparler au(x) poète(s) à propos de fleurs.

Dans leur rejet – à certains égards justifié – du surréalisme, les poètes de L’Ephémère ont rendu néanmoins possible une fuite du monde courant, commun à des millions de gens. Le refus du surréel bretonien – je pense à la fin des Vases communicants sur la vision du monde depuis l’infâme Sacré-Coeur le matin, admirée à juste titre par Julien Gracq – aurait ouvert sur son inverse, guère mieux et, rompant avec les contrées poétiques ouvertes par Apollinaire, relancé l’idée aussi évidente que discutable des sujets poétiques.

Du reste, Benjamin Péret – pourtant surréaliste orthodoxe et fidélissime compagnon d’André Breton – dans Le déshonneur des poètes n’est pas exempt de cette idée, reprochant à l’auteur de Zone d’avoir traité de la guerre en poésie.

Du point de la poésie, nous voilà, en ce début de XXIème siècle – et cette chronologie ne doit pas tout au hasard – revenus avant le XXème dont il est bien possible que là comme ailleurs, tout soit fait pour l’évacuer. A cette aune, si le monde fait la poésie, la poésie fait aussi le monde dont elle est, à sa manière, comptable. Pour nous, il serait temps et même urgent qu’elle fasse émerger un monde, un seul monde comme dirait Alain Badiou, comme elle incarnait celui de la fraternité prolétarienne et populaire pendant une grande partie du siècle dernier dont Alain Badiou – encore – dit qu’il fut celui de la passion du réel.

Ce qui demeure, les poètes le fondent, dit Hölderlin dans Mémoire. On pourrait ajouter que s’il est juste de soutenir qu’il faut habiter la terre en poète, ce qu’est cette terre – ce qu’est le monde – repose au moins partiellement sur les épaules des poètes et de la poésie et que taire le vaste réel prononcera tôt ou tard la faiblesse de la poésie et l’impossibilité du monde.

S’il n’y a pas de sujets poétiques, alors il est possible de chanter les zones périurbaines en déshérence et les couloirs du métro avec des salariés usés et révoltés en silence contre la vie sans vie qui leur est faite. On ne cesse de nous seriner dès qu’arrive une catastrophe avec le deuil, l’importance de la parole, du dire… Mais quel dire plus pur que la poésie, quelle parole plus parlante ?, pour reprendre partiellement Martin Heidegger.

Une fois encore, cette poésie-là a existé. De grands noms l’ont portée, indépendamment d’ailleurs d’un engagement politique de gauche : on peut penser à Pessoa (Ode maritime), à Claudel pour sa poésie diplomatique aux frontières vastes comme la terre ou à Saint-John Perse. Mais aussi, évidemment, aux poètes communistes comme Aragon, Eluard, Pasolini ou Neruda qui chantèrent le monde réel, beau et triste, épique et sordide.

Que cette poésie se soit tue efface un monde pourtant réellement existant pour lequel la politique officielle n’a aucun regard. Hugo chantait l’amnistie des Communards. Il ne serait pas absurde ni incongru ni laid qu’un poète ou une poétesse chantât les insurgés d’Amiens ou les prolétaires sans-papiers en grève.

C’est que le monde et la poésie sont liés et que la parole poétique a évidemment à nous dire et à nous dévoiler l’invisible du monde. Nul ne songe à reprendre les refrains de la poésie rouge du XXème siècle mais il n’empêche que la poésie a la tâche urgente de (re)constituer ce qui est éclaté et jugé indigne d’intérêt. C’est l’éternel combat initié par Victor Hugo puis Arthur Rimbaud, le carnaval renversant par le pouvoir des mots et la réalité rugueuse à étreindre.

 

ANGINE DE POITRINE

Si la moitié de mon cœur est ici, docteur,
L’autre moitié est en Chine,
Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune.

Et puis tous les matins, docteur,
Mon cœur est fusillé en Grèce.

Et puis, quand ici les prisonniers tombent dans le sommeil
quand     le calme revient dans l’infirmerie,
Mon cœur s’en va, docteur,
                                             chaque nuit,
                                             il s’en va dans une vieille
                                             maison en bois à Tchamlidja

Et puis voilà dix ans, docteur,
que je n’ai rien dans les mains à offrir à mon pauvre peuple,
rien qu’une pomme,
                          une pomme rouge : mon cœur.
Voilà pourquoi, docteur,
et non à cause de l’artériosclérose, de la nicotine, de la prison,
j’ai cette angine de poitrine.

Je regarde la nuit à travers les barreaux
et malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine,
Mon cœur bat avec l’étoile la plus lointaine.

 

Nazim Hikmet, poète communiste turc, 1948


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