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Poétique/Politique, par Claude Ber

mars 19, 2013

Mediapart 08/03/2013



Le poétique est à la fois dépendant et antagoniste du politique; il suppose une Cité organisée qui en rende l’expression possible, mais il interroge à son tour le politique, le dérange souvent, travaille le symbolique, les représentations que l’homme se fait de lui-même, sa mémoire.

Le choix du poétique est choix politique quand de la Cité platonicienne à notre contemporanéité, tout pouvoir tente cycliquement de l’en exclure ouvertement ou subrepticement.

Les dogmatismes le persécutent. Des bûchers nazis de « l’art dégénéré » à l’exil des Chalamov en Sibérie, des anathèmes inquisitoriaux aux fatwas, tous les régimes dictatoriaux redoutent un poétique qui transgresse l’interdit de la parole vive. A l’interdiction du rire, suspecté de satanisme par la doxa religieuse du Moyen-âge chrétien, fait écho la condamnation du poétique par un islamisme, qui, au mépris de la contradiction, le déclare l’apanage des hommes et l’accuse de féminiser les virils guerriers…c’est dire si toute forme en est aussi malvenue que le féminin qui en est à la fois coupable et censément dénué, tous deux inexorablement voués au double rôle de repoussé et de repoussoir.

Il faut supposer bien puissant le poème pour que l’œuvre d’un poète du XIème siècle (Aboul Alaa El-Maari) soit interdite au Salon International du Livre d’Alger en 2007 ou que le 29 novembre dernier, le poète qatari Mohammed al-Ajami, alias Ibn al-Dhib soit condamné à la prison à vie…

L’ultra-libéralisme, lui, marginalise le poétique ou le confine à l’insignifiance ; à quelques exceptions près, qui méritent d’être saluées, le poétique est sous la chape du silence médiatique ou réduit à une joliesse sentimentale et ornementale sans conséquence. C’est qu’il est antithétique de la « com » ; à elle le minimum de sens sur le maximum de surface, au poétique le maximum de sens sur le minimum de surface ! A la « com » l’adresse à un tous, qui ne signifie plus personne. Au poétique l’adresse à n’importe qui à travers ce que nous avons chacun de singulier quand c’est, paradoxalement, la singularité du poétique qui le rend universalisable et la généralité de la communication qui la rend insignifiante.

A l’opposé de « l’universel bavardage », pour reprendre l’expression de Mallarmé, le poétique questionne la langue commune et ce que parler veut dire… Moins dépôt de signification qu’œuvre ouverte productrice de sens, il transgresse et subvertit en cela fondamentalement la clôture du discours idéologique qui tient sa puissance d’asservissement de son immobilité dogmatique ou de son inanité.

Le poétique ne sauvera pas le monde – pour inverser la phrase de Dostoïevsky « la beauté sauvera le monde » -, mais il en dérange les ordres établis et participe de l’invention de cette humanité, dont Jaurès, disait déjà qu’elle n’existe qu’à peine

 

Claude Ber a publié de nombreux ouvrages notamment en poésie et en théâtre, dont, parmi les derniers parus et réédités aux éditions de l’Amandier, La Mort n’est jamais comme, Prix International de poésie Ivan Goll, Sinon la Transparence, La Prima Donna suivie de L’Auteurdutexte, Orphée Market ; elle participe à des publications collectives ou en collaboration avec des plasticiens, à de nombreuses revues et sites de poésie ainsi qu’à de multiples lectures et conférences (recueillies dans Libres paroles éd. chèvrefeuille étoilé) en France et à l’Etranger. Agrégée de lettres, elle a enseigné en Lycée et à l’Université.


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