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CARLOS DRUMMOND DE ANDRADE, poèmes

janvier 21, 2013

SECRET

La poésie est incommunicable.
Reste tort dan ton coin.
N’ aime pas.

J’ entends dire qu’il y a une fusillade
à la portée de notre corps.
Est-ce la révolution? l’ amour?
Ne dis rien.

Tout est possible, moi seul impossible.
La mer déborde de poissons.
Il y a des hommes qui marchent dans la mer
comme s’ils marchaient dans la rue.
Ne reconte pas.

Suppose qu’ un ange de feu
ait balayé la face de la terre
et que les hommes sacrifiés
aient demandé pardon.
Ne demande rien.
.
(Trad. Ilma Mendes dos Santos)
.
.
.

Documentaire

.

C’est à l’ Hôtel des Voyageurs qu’il va loger
incognito.
C’est n’est plus lui, , c’est un plus-tard
privé du droit d’utiliser sa ressemblance.
Il ne sort pas pour revoir, il sort pour voir
le temps futur
qui a desséché les acacias
et a élevé des pyramides de fer en poudre
là où une montagne, un clan, un enfant,
ont littéralement disparu
et où surgissent des equipments électroniques.
Il est en train de filmer
son après.
Le profil de la pierre
sans écho.
Les grandes demeures sans langage.
La pensée décharnée.
La nouvelle humanité qui glisse
libre de racines.
Parmi les codes à venir
la nébuleuse de lettres
indéchiffrables dans les écoles:
son nom familier
est un cri de souris
sans cave
dans la netteté du décor
sous-lunaire.
Il enregistre tout en noir et blanc
il écarte l’adjectif de couleur
la chansonnette de la mémoire
l’attendrissement disponible dans sa valise.
La caméra
regarde bien regarde encore
et capte
l’inexistence abyssale
déffinitive/infinie.
.
(Trad. Anne-Marie Quint)
.
.
.

Destruction

.
Ils s’aiment cruellement les amants
et, de tant s’aimer, ils ne se voient pas.
L’un s’embrasse sur l’autre, réfléchi.
Deux amants, que sont-ils? Deux ennemis.

Les amants, enfants par les gâteries
de l’amour abîmés, ne réalisent
comme à s’enlacer ils se pulvérisent,
et ce qui était monde au rien retourne.

Rien, personne. Amour, pur fantôme qui
les promène léger, comme serpent
s’empreint dans le souvenir de sa trace.

Et ils succombent mordus pour toujours.
Ils cessent d’exister, mais l’existé
continue à faire un mal éternel.
..
.
.

José

.
.
Et maintenant, José?
La fête est finie,
la lumière aussi,
la foule est partie,
la nuit a fraîchi,
et maintenant, José?
et maintenant, et toi?
toi qui es sans nom,
qui te moques d’autrui,
qui fais de la poésie,
qui aimes, qui te récries?
et maintenant, José?

Sans femme te voici,
sans mots te voici,
sans tendresse aussi,
tu ne peux plus boire,
ne peux plus fumer,
cracher ne peux plus,
la nuit a fraîchi,
le jour n’est pas là,
le tram n’est pas là,
le rire non plus,
non plus l’utopie
et tout a fini
et tout s’est enfui
et tout a moisi,
et maintenant, José?

Et maintenant, José?
Ta douce parole,
ton instant de fièvre,
ta faim et ton jeûne,
ta bibliothèque,
ton gisement d’or,
ta veste en viscose,
ton incohérence,
ta haine – et maintenant?

Tenant en la main la clé
tu veux ouvrir la porte,
il n’y a pas de porte;
tu veux mourir en mer,
mais la mer a séché;
partir pour le Minas,
le Minas n’est plus, las.
José, et maintenant?

Si tu t’écriais,
si tu gémissais,
si tu nous jouais
la valse viennoise,
si tu sommeillais,
si tu te lassais,
et si tu mourais…
Mais tu ne meurs pas,
José, tu es coriace!

Tout seul dans le noir
en ours mal léché,
sans théogonie,
sans la paroi nue
où te reposer,
sans monture noire
qui fuie au galop,
tu marches, José!
José, vers où?
.
.
.
Que peut une créature sinon,
entre créatures, aimer ?
aimer et oublier,
aimer et malaimer,
aimer, désaimer, aimer ?
aimer, et le regard fixe même, aimer ?

Que peut, demandé-je, l’être amoureux,
tout seul, en rotation universelle, sinon
tourner aussi, et aimer ?
aimer ce que la mer apporte à la plage,
ce qu’elle ensevelit, et ce qui, dans la brise marine,
est sel, ou besoin d’amour, ou simple tourment ?

Aimer solennellement les palmiers du désert,
ce qui est abandon ou attente adoratrice,
et aimer l’inhospitalier, l’âpre,
un vase sans fleur, un parterre de fer,
et la poitrine inerte, et la rue vue en rêve, et un oiseau
de proie.

Tel est notre destin : amour sans compter,
distribué parmi les choses perfides ou nulles,
donation illimitée à une complète ingratitude,
et dans la conque vide de l’amour la quête apeurée,
patiente, de plus en plus d’amour.

Aimer notre manque même d’amour, et dans notre sécheresse
aimer l’eau implicite, et le baiser tacite, et la soif infinie.
.
.
.

Le monde est grand

.
Le monde est grand et tient
dans cette fenêtre sur la mer.
La mer est grande et tient
dans le lit et la couche où s’aimer.
L’amour est grand et tient
dans le bref espace du baiser.
.
.
.

Amour, signal étrange

Je les aime trop, sans savoir que je les aime,
les filles en route pour la prière.
Tombée du jour.
Elles non plus ne se savent pas aimées
par le garçon aux yeux baissés mais attentifs.
J’en regarde une, j’en regarde une autre, je sens
le signal silencieux de quelque chose
que je ne sais définir — plus tard je le saurai.
Ce n’est pas seulement Hermînia, ou Marieta,
ou Dulce ou Nazaré ou Carmen.
Toutes, elles me blessent — doucement,
elles passent sans le remarquer. Le jour tombant
déjà décompose les silhouettes, moi-même
je suis une ombre à la fenêtre du premier étage.
Que faire de ce sentiment
que je ne puis même nommer sentiment?
Je suis en train de me préparer à souffrir
tout comme les jeunes gens étudient pour devenir médecin
ou avocat.
.
.
.
Une page sur Carlos Drummond de Andrade, avec d’autres textesici


carlos3

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