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Henry Bauchau, poèmes

janvier 15, 2013

LA GRILLE

Est-ce que l’amour est toujours devant cette grille
Arrêté par le temps le cœur trop bref et le désert
De l’âge abandonné par l’archange animal

Est-ce qu’il faut toujours déchiffrer et traduire
Amour dans le langage amer ?
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LE CANCER

Le cœur en maison de feu sombre
O désir labourant des cieux
Entends-tu le germe dans l’ombre
Prononcer le Nom silencieux ?

Enceinte d’un pas de danse
Amour est ma chambre forte
Où musique n’est pas morte
Sous l’étreinte du silence
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HANNAH

N’est-il pas plus dur
De recommencer ?

Œdipe en s’aveuglant
Est devenu aède, est devenu voyant
Sesf ils se sont entretués
Antigone en assurant
Les funérailles du vaincu
Que devaient dévorer les bêtes
Ne s’est pas inclinée
Devant la loi des mâles
Ensevelie vivante, emmurée
Elle demeure victorieuse
Son image et sa parole
Ont traversé les millénaires
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Les promeneuses du soir

Éloge

Éloge des sommeils d’amies

Éloge d’épouses de doges
Et de stratèges villes grèges
Ocrées de ceinturons de briques

Éloge à pas de somnambule
Des noctambules promeneuses
Noires cavales de bijoux
Plus grandes, couples sans époux
Que des reines prostituées
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E X E R C I C E D E L O U A N G E**

«Toute chose est louange, un instant, en un lieu.
Longues flèches d’amour des grandes profondeurs
Louanges à vos racines, dont je suis radicelle.
Nous sommes un peuple souterrain

Le vrai ciel est trop vaste pour être vu par nous
Et sa lumière filtre du très grand arbre
Qui perce plusieurs ciels en grandissant sans fin.

Tout ce que nous aimons
N’est que germe ou fragment de l’acte de louange.
Verbe qui dit l’indifférence superbe de l’Histoire
Tout ce qui doit surgir naît indomptablement

Louange à l’herbe, aux champs, au béton humilié
Et à tous ceux qui plantent ce que l’on voit à peine
Louange à l’art des cavernes
Louange à l’artisan
Je ne connais pas d’art profane
Tout est sacré».
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Éclaircies

Elle n’apporte pas d’éclaircissement sur le monde, l’Histoire, le ciel peu assuré du futur.
Incertain, brouillé, le ciel est là. Elle y suscite des éclaircies.
Les expliquer : comment ? Commenter son acte avec la lumière : pourquoi ? Vivre plutôt
avec elle l’éclaircie qu’elle suscite.
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Le mur des larmes

Les larmes de saint Pierre découvrant avec nous, sous son amour, sa foi, sa jactance, le
profond moteur de l’espérance : notre commune faiblesse.
Mur de la simplicité : pleurer comme tout le monde, soumis comme chacune et chacun à la naissance, au travail, au vieillissement.
Mur des larmes : nécessité du manque, activité de la perte.
Mur d’espérance ? Peut-être. Si l’on plonge assez profond, si on patiente assez longtemps
devant la porte qu’on ne voit pas.
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Dépendance amoureuse du poème

Survient un son, un rythme, une image, une intuition et j’ai soudain le désir, l’espérance d’écrire un poème. Je ne sais d’où viennent ces impressions inattendues, je vois seulement qu’elles sont en mouvement et que pour les retenir je dois me faire mouvant comme elles. Je m’avance dans la pesanteur et la limpidité des mots, j’entre dans leur jeu. J’entrevois que si je parviens à quitter mes chemins battus je pourrai, par attirances et dissociations, assonances et dissonances, découvrir entre eux des convenances et des ruptures qui me sont encore étrangères.

Je me sens guidé par un rythme d’abord confus mais auquel je dois me conformer, par un son de voix que je reconnais peu à peu pour le mien lorsque j’ai la fermeté suffisante pour l’attendre et pour l’écouter.

C’est un moment de bonheur où je communique avec une profondeur, avec un passé, tout en me dirigeant, de façon imprécise mais certaine, en avant. Ce bonheur, ce leurre offert à mon espoir par un amour véritable mais qui doit demeurer ignoré, est nécessaire pour que je continue à poursuivre mon entreprise, ou mon voyage, sans savoir où je vais. Car entretemps j’ai plus ou moins perdu de vue mes perceptions initiales. L’esprit n’est plus orienté vers un but mais par le désir de s’enfoncer – et peut-être de se perdre – dans une matière. Matière verbale, matière d’images, de sons et de sens. Matière de l’écriture elle-même qui est toujours pour moi matière féminine. Cette matière attire l’esprit, le capte, l’y attache. Il y entre pour renaître mais elle le lie à l’œuvre, à la table de travail et à la nécessité d’un intense loisir qui le force à mettre entre parenthèses toutes ses autres préoccupations. Je sens un vif désir de sortir au plus vite de cet état de dépendance quand l’inévitable apparition du désespoir m’y replonge. (…) La poésie dévaste la vie courante, elle la dénude, elle déborde le poète. (…)

C’est le moment de la patience, de la ténacité, d’un travail qui semble devenu vain. Il faut sonder, remettre en question, attendre, laisser se faire les gouffres, les ponts, les pertes et les liaisons nécessaires. (…)

Henri Bauchau, Poésie complète, p. 7, Actes Sud 2009, 392 p.Source
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Henry Bauchau sur le site Esprits Nomades
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Fonds Henry Bauchau


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