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Les fous du loup à l’oeuvre

janvier 11, 2013


Tristan Cabral fut bien davantage qu’un invité de marque lors de la première édition du festival Les Fous du Loup en mars 2012. Il y fut introduit tel l loup dans la bergerie , Joker imprévisible attisant le feu de la parole, témoin engagé dans la résistance mondiale des peuples contre l’infamie des sur-possédants, mais surtout conteur émerveillé d’un monde qui n’existe pas encore, ou mieux, de ce « pays où l’on n’arrive jamais » selon l’écrivain André Dhôtel que j’avais fréquenté à la fin des années 70.
Nous l’avions déjà reçu, en compagnie du poète belge Christian Erwin Andersen, autre grand passant insurgé, pour un Printemps des Poètes mémorable  à La Colle s/ Loup et à Nice en mars 2010. Entre Tristan et moi qui suis de 10 ans son cadet, une longue et belle histoire d’amitié n’a cessé de se tisser, de croître et de se parfaire au fil des ans. Il m’a appris de façon exemplaire ce que signifie profondément la résilience, non le mot lui-même mais la pure lumière qui en découle.
 Vers l’âge de vingt deux ans, j’étais tombé « comme par hasard » sur son premier recueil « Ouvrez le feu ! » (1976) abandonné parmi des piles de livres sans intérêt sous un des tréteaux poussiéreux d’une vieille échoppe de livres d’occasion, à Paris. Dès les premières lignes, je fus frappé par la foudre, je jubilais, je dansais sur place avec des larmes brûlantes dans les yeux car selon la préface  rédigée par Yann Houssin, son ami et condisciple d’école, Tristan Cabral s’était suicidé  après avoir expédié son manuscrit à l’éditeur Millas-Martin. C’est Pierre Drachline lui-même qui fit publier ce petit frère de Rimbaud aux éditions Plasma.
 Il y a des livres qui nous sont donnés au moment crucial où nous en avons besoin et où nous sommes totalement disponibles pour les recevoir. A cette époque, je lisais, Rimbaud, Lautréamont, Alfred Jarry, Réverdy, Dada, Apollinaire, Cendrar, André Breton et les surréalistes, Henri Michaud …etc … Je venais aussi de découvrir le petit recueil initiatique  d’André Laude intitulé, d’après un vers de Federico Garcia Lorca, « Un temps à s’ouvrir les veines ». Par la suite mon chemin d’université dans les rues de Paris croisa de plus en plus souvent celui d’André que je côtoyais pour la première fois à la fin des années 70 accoudé au comptoir de « La Tartine », un bar réputé pour y déguster des vins de pays, situé sur la rue de Rivoli, à quelques pas de la Tour Saint Jacques. Avec le recul, je me revois intimidé – ô combien – attablé en face de lui dans son quartier général au Bar des Amis. N’était-il pas naturel que parmi la liste des poètes qu’il me conseilla de fréquenter en vue de « parfaire mon éducation poétique » soit mentionné celui de Tristan Cabral parmi les noms prestigieux du turc Nazim Hikmet, du palestinien Mahmoud Darwich, du syrio-libanais Adonis, du breton Xavier Grall et tant d’autres de ses illustres compagnons de déroutes et de révolte. 
 Ainsi que le miraculeusement rescapé  Tristan Cabral (Yann Houssin étant le nom d’état civil de Tristan Cabral), dont le suicide n’avait été qu’un acte éminemment et désespérément symbolique, André faisait partie de cette génération éperdue marquée dans le vif de sa chair par l’échec du Grand Soir de mai 68. Pour ces deux poètes réfractaires qu’unissait la terrible utopie d’une commune en perpétuelle devenir, il était hors de question d’excuser les trahisons et les lâchetés à répétition commises par les syndicats avec la complicité des partis de gauche (socialistes, communistes, trotskystes) et de ces enragés de l’intellect qui rentrèrent dès la première opportunité dans les rangs de ceux-là même qu’ils avaient combattu. Tandis que André, déjà affreusement traumatisé par la guerre d’Algérie où il avait subi la torture, décida de se retourner douloureusement en lui-même dans d’obscures méditations cernées de malédictions, Tristan prit le grand large et partit à la rencontre des peuplades terrestres en souffrance. On le vit, étoile filante de sang et de feu, au Larzac, au pays basque, en Irlande, en Amérique du sud, en Palestine occupée, à Jérusalem, en Turquie, en Yougoslavie… Plus tard, il fut, avec André Laude, l’un des principaux rédacteurs du manifeste de poésie international  « Hora zero » (1979) qui est tout à la fois une  virulente déclaration de guerre sans merci à l’ordre établi des Arts et des Lettres et un  plaidoyer pour une poésie révolutionnaire. Je conserve « pieusement » dans un classeur une des toutes premières versions de ce document dactylographiée et annotée au stylo ( je la publierai peut-être dans un des prochains numéros de la revue La Voix des Autres) qui me fut offerte par Tristan lors d’une de mes haltes, chez lui, à Montpellier ).
 Dès le milieu des années 1990, Tristan Cabral agita son drapeau rouge et noir hérissé de frissons fraternels dans la sphère politique de l’hexagone et fut quelques années plus tard un des principaux instigateurs de l’Appel pour une VIe République, auquel participa vigoureusement Arnaud de Montebourg, au temps où, jeune Rastignac en herbe, il ne se privait pas de critiquer, de l’intérieur et de l’aile la plus à gauche, le déjà très politiquement correct Parti Socialiste condamné, après la disparition de son mentor Mitterrand, à hanter les allées du pouvoir, à l’écart des forces vives des luttes prolétaires. Il milita, et continue aujourd’hui ce combat, pour la libération des prisonniers politiques et l’amélioration des conditions carcérales des détenus.
 Dans son dernier livre, « Juliette ou le chemin des immortelles », un récit poétique autobiographique dédié à sa mère qui fut tondue et traitée de putain et de salope à la Libération pour avoir aimé inconditionnellement un médecin militaire allemand (« Ils s’aimaient en plein soleil. Ils ne se cachaient pas comme si la guerre n’existait pas« ), Tristan raconte avec une émouvante pudeur, les étapes alchimiques de son existence mouvementée, revient sur ces années d’enfance dans la Ville d’Hiver d’Arcachon en face du Casino Mauresque, à « Bordeaux la Laide » (« l’esclavagiste, la collabo« ), sur le chemin des immortelles qui traverse les landes devant le mur de l’Atlantique, sur la révélation éclatante du secret de sa naissance et, plusieurs vies plus tard, sur la rencontre avec ce père mythique agonisant, Heinz R., dans la Forêt Noire. Il décrit pour la première fois, avec la verve et la fraîcheur d’un adolescent, ses premiers amours et parle de ses premières lectures (Hugo, Vigny, Baudelaire, Cesbron, Bernanos, Saint Augustin, Nerval, Kierkegaard, Nietzsche, Rimbaud). Chaque chapitre relate une expérience décisive : des lieux mystérieux échappant à la fuite du temps, son amour du cirque et des funambules, l’école de Sarlat où un professeur extraordinaire surnommé Toutoune lui fit découvrir la poésie. Après l’Occitanie des Cathares et des bergers, il entraîne son lecteur à travers les événements de Mai 68 vécus à coups de formules magiques, à Istanbul et sur la Corne d’Or et poursuit son récit haletant avec son incarcération de six mois à la Santé pour démoralisation de l’armée, sa quête d’humanité dans un monastère du Mont Athos, ses illuminations parmi les indiens des Andes, ses déchirements dans la Jérusalem mystique et les territoires occupés de Palestine. Il dit l’essentiel, jusqu’à son naufrage prophétique au-delà des Passes, entre Arguin et la Dune : « Le temps sera venu de revenir à l’océan. Je serai Yann du banc d’Arguin, le passeur de silence ! ».

André Chenet
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