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Ginsberg éthique

janvier 2, 2013


Le Journal d’Allen Ginsberg est une œuvre littéraire comparable à ses œuvres poétiques. Lorsque commence ce journal, en 1952, Ginsberg a 26 ans et n’a pas encore publié. Mais il interroge ce qu’est pour lui l’écriture, et l’on peut lire dans les pages de ce livre des ébauches de poèmes publiés ultérieurement ainsi que des réflexions sur la poésie où s’affirme la logique que développera son œuvre : « j’aimerais y faire tenir le monde entier et ses mystères si denses et si visibles ».

Ce programme est déjà celui du Journal dans lequel est omniprésent le souci du monde, du rapport entre l’écriture, soi et le monde. Cet agencement — le rapport à soi, aux autres, au monde — n’est pas pour Ginsberg réductible à un objet littéraire : il correspond à la logique d’une éthique, exposée dans le Journal : un mode d’existence s’y développe, la vie.

Dans le cas de Ginsberg, le journal comme forme littéraire dit ce qu’est sa poésie : rapport au monde où celui-ci est défini comme « mystères si denses et si visibles » ; écriture définie comme ce qui permet de rassembler ou d’accueillir « le monde entier », de faire exister le monde comme « mystères » ou « grand mystère » (« Le grand mystère est celui de l’Etre ») ; soi défini comme écrivain et être de langage – celui qui, dans le Journal, à la fois écrit et « est écrit », arpenteur singulier d’un monde étrange, paradoxal, en même temps externe et interne, présent et passé, ici et infini…

Alors qu’il ne cesse de voyager, de rencontrer de nouveaux pays, de nouvelles villes, de nouvelles personnes, qu’il est en relation avec des amis, des amants ou amantes, Ginsberg insiste sur sa solitude. De fait, il entreprend ses voyages souvent seul ou se retrouve en situation d’être ou de se sentir isolé. Cependant, il ne s’agit pas seulement de constater son  isolement, voire de s’en plaindre. Cette solitude serait impliquée par le projet éthique et poétique qui est le sien : volonté de ne pas s’alourdir, de ne pas s’encombrer, d’être disponible à ce qui vient – amant ou chemin ou page d’écriture improvisée ou rêve ou… Volonté aussi de se rapporter au monde sans présence humaine (« pas une âme dans la rue ») qui appellerait des significations et des usages déjà éprouvés, connus – d’où l’intérêt pour les paysages, les ruines, l’enfoncement solitaire et nocturne dans la forêt mexicaine : à chaque fois est recherchée l’occasion d’un monde, de pensées, de sensations vierges de toute signification déjà codée par l’homme. Même le connu devient inconnu, étrange ou étranger (« vie étrangère de Brooklyn »). Il s’agit pour Ginsberg d’être disponible au monde dans sa nouveauté, sa réalité toujours recommencée. La solitude serait impliquée par ce recommencement. Le monde ne cesse de recommencer et c’est le recommencement perpétuel du monde que Ginsberg recherche à travers les rencontres, les voyages, les drogues, les pages écrites en toute occasion, et les rêves. Le recommencement incessant du monde suppose que le poète ne soit jamais installé dans ni avec : mobile à travers un monde perpétuellement nouveau dont la rencontre, à chaque fois recommencée, implique qu’il en soit sans cesse exclu.

Le monde ou l’Etre comme « mystère » signifie un monde inconnu, étranger, qu’il faut maintenir tel – et, en un sens, produire – afin d’être en rapport avec cet infini qu’il est, irréductible aux catégories, aux expériences, à la raison, « un immense Dieu Insondable ». S’il y a dans l’œuvre de Ginsberg une forme de mysticisme, celui-ci est débarrassé de la métaphysique réductrice qui accompagne ses formes instituées. Il s’agirait plutôt d’un mysticisme situé à la racine de celui-ci : une expérience de l’infinité du monde (c’est celle-ci que Ginsberg appelle « Dieu »), une contemplation du monde qui ouvre cette infinité partout, à tous les niveaux, défaisant les limites et partages selon lesquels la réalité  est d’ordinaire appréhendée (« la contemplation du ciel révèle l’existence lointaine du dense infini céleste » ; « j’ai des visions de fleuve Jaune montant vers le ciel »). Les limites constitutives du monde habituel et clos, celles de la pensée et de la subjectivité disparaissent au profit d’une immanence où tout ce qui est habituellement séparé, ordonné, hiérarchisé se trouve emporté dans le continuum du monde ou de l’Etre. OU BIEN est remplacé par ET, l’Etre devient une série infinie de ET. Dans le Journal comme dans la poésie de Ginsberg, c’est ce travail d’effacement des limites, de contemplation de l’immanence et de l’infinité du monde qui est en jeu.


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