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Claude Pélieu et la parole déchirée

novembre 9, 2012

source : Mediapart 30/01/2011



«Je suis un cut-up vivant

Prolongeant cette remarque, le cut-up n’est pas seulement une technique d’écriture et de composition, c’est aussi une manière d’appréhender le monde, d’y vivre et parfois d’y succomber. La dislocation de l’écriture est comme le témoignage ou l’écho de la dislocation du monde et de ses dérives, principalement ici celle des villes, dont elle est la vision : « Il y a des bribes, des éclatements, des associations, des sons, des images, des notations, quelquefois une succession de visions qui se superposent ou s’annulent… c’est tout … ».

Ce qui était l’apanage de la littérature – monde plus ou moins ordonné, voire policé, où la logique ne faisait pas toujours défaut et son écriture, une organisation rationnelle justifiant le monde tel qu’il est – l’écriture de Claude Pélieu semble jeter sur la page des mots volés en éclats, désintégrant la grammaire, procédant principalement par juxtapositions, énumérations, aboutissant à des catalogues d’images, séries de propositions sans liens manifestes, accumulations de délires verbaux dont le texte réalisé tient lieu de ciment, comme serait une poésie du chaos, dans un monde à feu et à sang : « Le monde / vole en éclats / éblouissements / vertiges, spontanéité / J’écris en crachant / la sueur des mots, / à perdre haleine ». Violences verbales que le texte permet d’éructer et dont la lecture à voix haute vérifie la violence du souffle nécessaire à son expression et l’épuisement physique qui en découle. Il y a un halètement du texte comme il y a un viol des mots et des sens, capable de déchirer la bouche qui les façonne. Formes du cri longuement ululé face à notre monde où le capitalisme triomphant ne donne plus à voir que cet écartèlement, dont l’art contemporain ne cesse de témoigner, à l’image des poupées déchirées de Belmer, par exemple : « comme discontinuité et dissociation …/ comme l’éternelle poussière blindée de silence … / comme le capitalisme moderne /comme l’industrie kulturelle … / comme le discours sans dialogue des mass média / comme l’artiste mutilé refoulé … /comme ici on oublie toute raison langage univers … ».Dans ce monde où le poète tente d’en représenter l’âpreté et de ne considérer, en fin de compte, que les pourrissements à l’œuvre dans « l’infernale hypnose télévisée ». TERREUR SUR TOUTE LA TERRE où passent sans transitions tous les déchets d’un monde désorganisé et où « personne n’a plus la possibilité de raconter une histoire », en témoignage des combats de ses amis poètes américains de la Beat Generation qu’il a connus, fréquentés et traduits : « j’ai vu le vent …Et les lettres de feu que Kaufman jetait au-dessus de Grant Avenue… ». Monde où il n’y aurait plus d’Histoire, arrêtée qu’elle serait par sa propre déliquescence. Vide, haine, mensonges officiels, propagande, poisons administrés comme des potions, convoitises, richesses obscènes, spectacles ressassés jusqu’à la nausée, belles dents patentées, dans la lumière bleue.

Essentiellement urbaine, la poésie de Claude Pélieu est le lieu où il essaie de rassembler les bribes insensées qu’il trouve dans le bruit et la fureur. Il existe pourtant, dans cette œuvre, des plages de silence, des zones préservées, des grèves reposantes où l’écriture prend le temps d’écouter le vent par lequel « tout s’efface ». Où le poète s’arrête ailleurs que dans l’éructation et les crachats et signale tout de même l’importance d’aimer, comme dans les poèmes à Mary. Non comme un retour à l’on ne sait quel lyrisme suranné, désormais impossible et passé à la moulinette de la bêtise organisée : « Télé couleur – le speaker / trop maquillé dévide un flot / de paroles niaises … » qui en est la manifestation la plus visible et la plus intrusive. Des arbres pourtant, des fleurs, des respirations autres passent dans les poèmes de Claude Pélieu, comme des pauses dans le flux énervé des signes : « Allergie à tous / les discours, / messages remués / dans la brume / du soir, et le chat, / endormi sous l’érable, / près de la véranda,/ se transforme en fleur, / ses millers d’yeux / se baignant dans l’univers, / et en silence l’or du temps / brille dans les nuages ». Et, en définitive, « les fleurs chassent la peur ».

Un instant, on pourrait croire à une réconciliation des sens et des choses mais dans une perception quelque peu trompeuse et très passagère , car, pour finir, la tentation du silence est grande, ainsi qu’en témoignent ces textes « Poèmes éparpillés », publiés dans la dernière revue Diérèse et rassemblés par Bruno Sourdin, « vitesse engloutie par le silence » , « Je cherche la Voie, la Paix / ces ponts d’instantanéité et d’éternité ». Aux prises avec un monde devenu insupportable et avec la dislocation de la parole, Claude Pélieu ne cesse de poser cette question, qui est au cœur des préoccupations des poètes contemporains, dans le titre d’un de ses textes : « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? » , faisant écho à la question de Christian Prigent : « A quoi bon des poètes aujourd’hui ? ». ou même à ceux qui, comme Denis Roche, ont voulu en finir avec la poésie et dont on se souviendra de la mise en pièces.

Rimbaud déjà.

 

Bernard Demandre

 

 

 

TEXTES

 

UN DEFI A VOTRE EQUILIBRE PERSONNEL
[…] le monde est à feu et à sang, l’avenir du dollar est compromis, les deux super Etats se livrent une lutte d’influence sans merci, la Chine rouge va basculer dans l’impérialisme, vous êtes assis sur vos culs … tout le reste est dérisoire …

 

Tous nos points de repère se confondent … le petit écran de télévision ne nous impressionne pas … Playboy non plus … nous ne sommes là pour personne … si vous approchez, les gros revolvers rouges aboient …

Les « actes graves » que certains nous reprochent ne sont que les astérisques de nos névroses … d’ailleurs, s’ils continuent à jouer avec le temps et l’espace, ils ne feront pas long feu … ils finiront au THEATRE DES VARIETES.

Les atrocités commises au Vietnam ne doivent pas nous faire oublier le génocide quotidien, dont sont victimes les zombis de tous les pays … Tous les fétiches de nos sociétés sont liés à la mort télévisée …

Je n’ai pas d’histoire à vous raconter … personne n’a la possibilité de raconter une histoire …

Il y a des bribes, des éclatements, des associations, des sons, des images, des notations, quelquefois une succession de visions, qui se superposent ou s’annulent … c’est tout … au moins ce n’est pas de la littérature, encore moins un fade discours politique …

Frank la Banane est devenu maoïste … c’est son droit …après tout, pourquoi pas ? … La logique effarante des irréprochables ne tiendra jamais devant une dizaine de zombis, je veux dire « esclaves externes », très conscients de leur sort … Ils savent qu’ils n’en sortiront pas, ils savent qu’il n’y aura pas de révolution … Les autres, presque à l’unisson, se prennent au « jeu » … et ce jeu c’est la fin, c’est-à-dire le romanesque, le cinéma … […}

 

in Actuel n°7, avril 1971 ( L’Arachnoïde, 2003)

 

 

JEUX DE MOTS INUTILES

AU COEUR D’UN MONDE HOSTILE A LA POESIE

 

 

Le monde

vole en éclats,

éblouissements,

vertiges, spontanéité.

J’écris en crachant

la sueur des mots,

à perdre haleine.

Traversant les paysages

désolés où tout est à créer

& à recréer, j’écris dans les taudis,

dans les palaces, en temps de guerre,

en un temps de paix,, décrivant en direct

un dédale/univers d’angoisses

& de pleurs, enregistrant tout

ce qui se dit, et surtout

ce qui ne se dit pas, alors,

mes ennemis se lèvent,

et assiègent mon Labyrêve.

J’ai photographié

la réalité et je me suis accordé

aux énigmes, puis le rire invisible

du Très Haut me fit plier les genoux,

et le ciel se vida.

 

in Dust bowl motel poems, Bourgois, 1977 ( L’Arachnoïde, 2003)

 

 

GINSBERG ENTRE LE CAUCHEMAR ET L’EBLOUISSEMENT

 

Ginsberg outre-noir

Ginsberg rêvant ce qu’il voit

Ginsberg au ralenti

Ginsberg cheveux au vent

Ginsberg à Cuba à Prague

Ginsberg à Paris à Moscou à Calcutta

Ginsberg contre les harpies de la Gestapo

Ginsberg et sa religiosité

Ginsberg avec lui-même

Ginsberg présent devant le feu

Ginsberg et sa présence fraternelle

Ginsberg chantant Hare Krishna

Ginsberg Om Om en vrac

Ginsberg insulté par les fascistes

Ginsberg comme il est

Ginsberg comme il n’est pas

Ginsberg avec qui j’ai failli me fâcher

Ginsberg diffamé par les taupes parisiennes

Ginsberg traduit dans toutes les langues

Ginsberg la tête contre les murs

Ginsberg amical courant les rues

Ginsberg donne tout son fric

Ginsberg survole les 5 continents

Ginsberg refoulé par les flics mexicains

Ginsberg fouillé dans le cul

Ginsberg souriant et heureux et malheureux

Ginsberg provoqué par les narcos

Ginsberg si souvent imité

Ginsberg l’esprit est à la parole

Ginsberg tourmenté abattu

Ginsberg oubliant Kaufman

Ginsberg découvrant Kaufman

Ginsberg flamboyant au procès de Burroughs

Ginsberg berçant Corso & Hunke

Ginsberg sous la lune rousse à Big Sur

Ginsberg à Rockland regardant derrière lui [… ]

 

in Dernière minute électrifiée, Le Soleil Noir, 1969 (L’Arachnoïde, 2003)

 

 

QUE DIRE

 

Que dire un poème n’est jamais fini

Que dire d’une avalanche d’événements

que dire de l’envers de l’endroit du réel

que dire face aux arbrisseaux couverts de neige

Que dire aux baies rouges enrobées de glace

Que dire quand le vent du nord souffle par rafales

Que dire aux moineaux qui attendent en rangs serrés

Que dire aux flocons qui virevoltent dans l’air dur

Que dire à l’araignée des maisons qui tisse sa toile

Que dire captant les râles de ceux qui ont faim froid & peur

Que dire quand des lueurs jaillissent du miroir vide

Que dire dans la jungle de béton de néon de verre & d’acier

Que dire quand tout a été su et désappris

Que dire aux 3 premières minutes de l’Univers

Que dire c’est l’oeuvre & la vie des étoiles

Que dire ébloui par le lourd fracas des vagues

Que dire à l’homme qui va mourir embaumé suffocant

Que dire aux victimes des violences de l’espace & du temps

 

in La rue est un rêve, Le Castor Astral / Ecrits des Forges, 1999 (L’Arachnoïde, 2003)

 

 

HUIT POEMES POUR MARY

 

1

Les algues blondes

effacent la nuit

sans mémoire.

Les casseurs d’âme

sont à l’affût

dans la lumière

froide et crue.

 

2

Le vent nous fait signe

Un déluge de vérité

éclaire l’amour,

et le miracle a lieu :

les racines des étoiles

vibrent, s’évaporent,

et le vent

remplit nos yeux

de larmes

[…]

 

5

Etincelles mobiles

dans tes yeux attelés

aux érables rouges,

aux vagues

qui obligent

la lumière

à brouiller les pistes.

[…]

 

7

Iris blancs, violettes noires,

hawkeyes & primevères

boivent le lait bleu

qui échoue

sur ces murailles de pluie.

 

8

L’être prend corps

sur la Grève de Coeur.

Nous sommes au pied du mur, les jours diminuent,

le micro débranché rampe

dans la poussière, et les fleurs

se gorgent de nostalgie,

l’eau du temps se resserre.

 

in Dust bowl motel poems, Bourgois, 1977 ( L’Arachnoïde, 2003)

 

 

REQUIEM POUR 7 ASTRONAUTES

 

25 miliards d’années,

la vie d’une étoile.

La neige caresse

les nuages aux cinq couleurs.

 

25 milliards d’années,

le temps s’écoule, l’espace

se dilate, l’énergie devient matière.

 

25 milliards d’années

et 73 secondes – sur l’écran

tout est vide, 7 astronautes

ont cessé de vivre.

 

25 milliards d’années

au-delà de quoi rien n’existe.

coeur et intelligence

nous suivent en tous lieux.

 

25 milliards d’années

pour décrire le génie, la misère

et l’insignifiance de chacun.

 

25 milliards d’années

pour guider les vagues lointaines

en pilotant de nouvelles lunes.

 

25 milliards d’années

plus de frontières, les échos de la vie

voyagent à pas de loup.

[…]

25 milliards d’années

et 3 minutes de création,

tout s’éteint pour traduire l’impossible.

[…]

25 milliards d’années pour entendre

la flûte de jade entre les roues

d’arc-en-ciel, 1 minute de silence,

7 chamans disparaissent dans la rivière du ciel.

 

L’Arachnoïde, 2003

 

POEMES EPARPILLES

 

Télé couleur – le speaker

trop maquillé dévide un flot

de paroles niaises – haine,

mépris, mensonge, propagande,

publicité, poison, convoitise,

baratin religieux, avarice,

marchandise-sexe, spectacle,

violence, le rêve illimité

made in U.S.A – village global

infecté par les atomes sociaux,

irradié de bêtise et de mort.

Je cherche la clé de ce puzzle.

Je cherche la Voie, la Paix,

ces ponts d’instantanéité

et d’éternité – je cherche

ce qui est le Bouddha,

l’Anar Souriant du non-faire.

Echo-vision au-dessus

du ciel chargé d’étoiles.

 

in Diérèse, 2003

 

 

LE TEMPS DEBORDE

 

Assis dans la cuisine

sur la table melons poires pêches

cornichons pain de seigle

deux heures moins le quart

fromages et vin

le temps déborde

je pense à tout à rien

image dans l’image

singulière plurielle

alors perdre son temps

prendre son temps

c’est ainsi que je l’entends

Une pile de lettres et de magazines

alors tout recommencer, renaître

avec le babil des lacs et des rivières

loin de tout invisible soudain l’après-midi

 

in Diérèse, 2003

 

 

 

REPERES BIOGRAPHIQUES

 

 

Poète des ruptures s’il en est, Claude Pélieu est né à Beauchamp en 1934. Publie à 17 ans son premier poème, très inspiré par le surréalisme, rencontre Jacques Prévert, au début des années 50.

Emigre aux Etats Unis en 1963, avec sa femme (américaine) Mary Beach où ils côtoient de nombreux acteurs de la Beat Generation : William Burroughs, Bob kaufman, Allen Ginsberg, Timothy Leary, entre autres, qu’il fait découvrir en France, au Cahier de l’Herne et d’autres travaux dans de nombreuses revues underground sur San francisco. A la fin des années 60, il fréquente l’atelier d’Andy Warhol à New York. Allers-retours avec l’Europe, il publie une bonne vingtaine de livres aux Etats Unis et en France, chez Christian Bourgois.

Il développe la technique particulière du script vite, écriture rapide à la limite de la lucidité.qui lui permet de convoquer des images proches à la fois de l’écriture automatique et des textes cut-up. À partir de la fin des années 1960, son écriture se divise principalement en trois courants : un journal-poème, les poèmes en vers libres, des poèmes à formes courtes inspirés par la poésie japonaise .

Pour lui, ces poésies sont celles des ruptures et des découvertes :

 

 » … Mots d’ordre soumis à l’arrière-plan de l’orgueil de l’hystérie & de la mort
l’Amérique aux mains des robots et des hyènes du Big Business
l’Europe livide bouffie de nourriture navigue entre fourberie anémie & ébriété
les poètes ignorent les rêves de l’enfance courbent l’échine & se transforment en fonctionnaires & en conférenciers
seuls les nouveaux ménestrels chantent & disent… « 

 

Claude Pélieu est décédé à New York en décembre 2002.

 

 

REPERES BIBLIOGRAPHIQUES

 

Rendez-vous avec le sol, O. Tassard éditeur, Paris 1952 (son premier livre de poèmes)

Cahier de l’Herne n°9, Burroughs, Pélieu, Kaufman. Paris 1967

Ce que dit la bouche d’ombre dans le bronze-étoile d’une tête, suivi de Dernière minute électrifiée, Le Soleil Noir, Paris 1969

Le journal blanc du hasard, Bourgois, Paris 1969

Jukeboxes, 10/18, Paris 1972, Préface d’Allen Ginsberg

Dust Bowl Motel Poems, Bourgois, Paris 1977

Whistling Down The Wire, Cherry Valley Editions, New York, 1977

La rue est un rêve, Ecrits des Forges, Trois Rivières, Canada, 1989, puis en France en 1999, Le Castor Astral/Ecrits des Forges, Paris/Ottawa.

A signaler : l’Anthologie introductive à l’oeuvre de ClaudePélieu, l’Arachnoïde éditeur, 2003

et Poémes éparpillés dans la Revue Diérèse 50, textes inédits rassemblés par Bruno Sourdin, 2010

 

Nous n’avons pas indiqué ici les éditions de collages.


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