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Eugénio de Andrade, poèmes

octobre 25, 2012

LE PETIT PERSAN

C’est un petit persan
bleu le chat de ce poème.
Comme n’importe quel autre, mon amour
pour cette âme ténue est maternel :
une caresse lèche son pelage,
une autre met le soleil entre ses pattes
ou une fleur à la fenêtre.
Avec griffes, dents et obstination,
il fait une fête de ma vie.
Je veux dire, ce qui me reste d’elle.
.
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LA PUPILLE NUE

La lumière est toujours la même, toujours :
Furtive au flanc des chèvres,
Cruelle dans la couronne des chardons,
Frémissant dans l’herbe
Rasante de ton corps et dans les dunes,
Toujours la même, la pupille nue.
.
.
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J’ENTENDS COURIR LA NUIT

J’entends courir la nuit par les sillons
Du visage – on dirait qu’elle m’appelle,
Que soudain elle me caresse,
Moi, qui ne sais même pas encore
Comment assembler les syllabes du silence
Et sur elles m’endormir.
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« Il n’y a pas d’autre manière d’approcher
de ta bouche : tant de soleils et de mers
brûlent pour que tu ne sois pas de neige :
corps

ancré dans l’été : les oiseaux de mer
couronnent ton visage
de leur vol : musique inachevée
que les doigts délivrent :

lumière répandue sur le dos et les hanches,
encore plus douce au creux des reins :
pour te porter à ma bouche, tant de mers
ont brûlé, tant de navires. »

Eugénio de Andrade, Blanc sur blanc, Gallimard, Collection Poésie, page 164.
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LE SOURIRE

Je crois que c’était le sourire,
Le sourire qui a ouvert la
porte.
C’était un sourire avec
beaucoup de lumière
et dedans, donnait envie
de lui entrer dedans, de se déshabiller,
et rester
nu dans ce sourire.
Courir, naviguer, mourir
dans ce sourire.
..
.
..
Jeune est la main sur le papier
ou sur la terre !
Jeune et patiente : quand elle écrit
et quand au soleil
elle se transforme en caresse.

Le poids de l’ombre III.
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C’était septembre
ou bien tout autre mois
propice à de petites cruautés :
Que veux-tu encore ?
Le souffle des dunes sur la bouche ?
La lumière presque nue ?
Faire du corps entier
un lieu en marge de l’hiver ?

Le poids de l’ombre XXXVI.
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AVEC LA MER

J’apporte la mer entière dans ma tête
De cette façon
Qu’on les jeunes femmes
D’allaiter leurs enfants;
Ce ne qui ne me laisse pas dormir,
Ce n’est pas le bouillonnement de ses vagues
Ce sont ces voix
Qui, sanglantes, se lèvent de la rue
Pour tomber à nouveau,
Et en se trainant
Viennent mourir à ma porte..
.
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Eugénio de Andrade écrivit ses premiers poèmes en 1936 et publia son Narciso (Narcisse) en 1939, à l’âge de seize ans. Après avoir vécu à Lisbonne de 1932 à 1943, il partit pour Coimbra afin d’y accomplir son service militaire, rencontrant à cette occasion Miguel Torga et Eduardo Lourenço. Enfin, il déménagea à Porto en 1950, où il vécut le restant de sa vie, travaillant en tant qu’inspecteur au ministère de la Santé.

En 1948, après la parution de As mãos e os frutos (Les Mains et les Fruits), il devint célèbre dans son pays, son œuvre ayant été très bien accueillie par des critiques tels que Jorge de Sena et Vitorino Nemésio. Auteur prolifique, il publia des dizaines de livres et aborda tous les genres littéraires. De son œuvre poétique, signalons Escrita da Terra (Écrits de la terre), 1974 ; Matéria solar (Matière solaire), 1980 ; O sal da língua (Le Sel de la langue),1995 ; et O Peso da sombra(Le Poids de l’ombre). En prose, on peut d’abord retenir Os afluentes do silêncio (1968), Rosto precário (1979) et À sombra da memória (1993). Sans oublier ses contes pour enfants : História da égua branca (1977) et Aquela nuvem e as outras (1986).

Malgré sa renommée, qui dépassait les frontières du Portugal, Eugénio de Andrade est resté un homme solitaire, fuyant les mondanités ; il expliquait ses rares apparitions publiques par « cette faiblesse du cœur qu’on appelle l’amitié ». De son vivant, il reçut d’innombrables distinctions, parmi lesquelles : le Prix de l’Association internationale des Critiques littéraires (1986), le Grand Prix de Poésie de l’Association portugaise des Ecrivains (1989) et le Prix Camões en 2001.

Il mourut le 13 juin 2005, à Porto, à la suite d’une très longue maladie neurologique.
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Bibliographie :

Œuvres traduites en français

Vingt-sept Poèmes d’Eugénio de Andrade, trad. de Michel Chandeigne, Paris, 1983.
Une Grande, une Immense Fidélité, trad. de Christian Auscher, Paris, Chandeigne, 1983.
Le Poids de l’ombre, trad. de Mª Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier, Paris, La Différence, 1987.
Matière solaire (Matéria solar), trad. de Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier, avant-propos de Michel Chandeigne, éd. bilingue, Paris, La Différence, 1986.
Écrits de la terre (Escritas da Terra), trad. de Michel Chandeigne, éd. bilingue, Paris, La Différence, 1988.
Femmes en noir, trad. de Christian Auscher, postface de João Fatela, photographies de Claude Sibertin-Blanc, Paris, La Différence, 1988.
L’autre nom de la terre (O outro nome da terra), trad. de Michel Chandeigne et Nicole Siganos, éd. bilingue, Paris, La Différence, 1990.
Versants du regard et autres poèmes en prose, trad. de Patrick Quillier, éd. bilingue, Paris, La Différence, 1990.
À l’approche des eaux, trad. de Michel Chandeigne, Paris, Phébus, 1991, rééd. La Différence, 2000.
Office de la patience (Ofício de paciência), trad. de Michel Chandeigne, éd. bilingue, Bruxelles, 1995.
Le Sel de la langue (O Sal da língua), trad. de Michel Chandeigne, Paris, La Différence, 1999.
Les Lieux du feu (Lugares do fogo), trad. de Michel Chandeigne, L’Escampette, 2001.
Matière solaire suivi de Le Poids de l’ombre et de Blanc sur blanc, trad. de Michel Chandeigne, Patrick Quillier et Maria Antónia Câmara Manuel, préface de Patrick Quillier, Paris, Poésie/Gallimard, 2004.


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