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Jeanine Baude, poèmes

octobre 24, 2012


C’EST AFFAIRE DE CORPS

C’est affaire de corps
c’est affaire de pas
cette route indicible
ce silence fortuit

Que faire de la page
et que faire du mot
dans cette vie qui sonne

sur des pavés de cendre

Le champ qui se déroule
en appelle au chant
le ciel de même
et pourtant
l’univers clos
se ferme encore
davantage et toujours

[…]

Ô soleil des soleils muet
―quand l’avenir se tait
le verbe se fourvoie ―
gronde avec véhémence

Largue les amarres
― les hommes ne voient plus
aube ni crépuscule―
étonne le jour neuf

D’un ricochet sur l’eau

trace le fil visible
celui de la juste révolte
et que leurs poings se lèvent

Comme la brume s’étend
sur le pré en jachère
pour rafraîchir l’humus
des terres épuisées

Jeanine Baude, Poèmes, Cahiers trimestriels Autre Sud, Mars 2009, n° 44, pp. 74-75.
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Extrait
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1/ Poème serait-il embellie
ou indignité

et verrouiller le mot veut dire
le déplacer son infime mesure
son infirmité

l’infini à sa porte
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extrait de L’adresse à la voix

2/
Accroître, seulement accroître d’une longueur de bras, le plus mince des
doigts, prouesses et chuchotements. A la seconde près épaves dessinent le lobe d’une oreille, la ceinture, les terres, la boucle, les hymnes reprennent et dorment sur le fascinant, la vision, la mer, ses pages, un baiser large ouvert sur le cou, la plénitude, la trinité. Bel étranger, viens, allons sur les champs, les routes, le phrasé, nos corps noués, nos cuisses ardentes cueillir à l’air libre étoiles et lumières, le son diffus de l’élégie.

Le Chant de Manhattan
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Tombeau pour Tristan

.
A Tristan Corbière

Le revenant, s’il en est sur la Terre, serait
Noir de suie, impeccablement sot et riant
De la foudre venue sur lui se déliant
Amère peur d’être le seul, le roturier

L’épitaphe tenue à bout de bras, soldée
Comme carême, jours maigres, sérénades.
L’impudeur, la pluie, la nuit, la bousculade
Jetés à l’encan, la vérole, les jours niais.

Laissez dormir l’idiot, le chantre, l’enragé
Pourquoi tout ce tracas, ces fanfaronnades ?
L’éternel féminin berce son corps usé.

Qu’on se le dise dans les ports. A la parade
Matelots, sans-logis, riches d’avoir été
De fiers crapauds enrubannés d’une ballade.
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Trois poèmes « pour Andrée »
.
Dans la démesure des torrents
dis-moi les jours faciles
ceux qui viennent de loin
soustraire les plis de la mémoire
à la mesure d’un pain chaud

la table servie, le poème en creux
dans cette soif, dans cette faim
le rythme quotidien, le pas sur la page
Il suffit d’aller et nous le savons bien
annexées à la mort, annexées à la terre

Dis-moi le livre, le chant, les radeaux
qui remontent le fleuve
les ombelles, les alcôves
la course folle vers l’estuaire
la course folle vers l’incendie

Si l’étoile devint l’étoile
dans le fracas dans l’ombre
du commencement

Dis-moi le sel son acidité
son érosion et l’implosion es rocs
là où se trame la vie
là où se trame la mort
sur la durée ses labours
son écorce

Dis-moi le redoublement des racines
la femme qui s’avance sans amarres
et sans peur debout dans la distance
celle qui écrit au revers des courants

celle qui pense sous la cognée
à l’arbre qui perdure
aux forteresses aux clôtures
pour mieux les cisailler

d’un poème tranchant
comme l’or au soir des certitudes
quand l’âme se délivre
de sa robe charnelle

et que liens se délient
comme fleurs sous l’orage

Le grain serré des morts
a tissé notre chair

Les femmes enlacées dans les flammes
ont crié

contre les rochers du soir
les douves du matin

la sueur perlée, l’aube drue
le bas du ventre

et gluantes, cernées de toute part
ont célébré

le centre blanc

si solstice il y a
quand bascule l’été

son cri de tourterelle

Extraits de Fleuve premier
inédits
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Le bureau, le rivage.

Y a-t-il une limite à ce corps, à cette table où tu écris ? Y a-t-il un instant de repos, de répit ? Devant l’usure du monde, sa défaite. Trouble et troublante, la peur. Les doigts gourds sur la page.  La saignée, non le lait, venue de la poitrine. L’enfant perdu.

Ouvre le vaste. Au-delà. Ne crains pas. Ta misère ne serait que signes confus. Que parcelle de toi, humain. De ta figure noble.

De la mer tire ta résonance comme galets roulent et frappent sous l’écume. La falaise creusée, les trous de la mémoire t’emportent comme vents déferlent et traces résistent dans ta nuit.

L’écran d’un futur dévasté, ta lutte face à face. Tu regardes cette main qui écrit, celle du laboureur d’idées, celui qui parcourt tout le champ des possibles.

Métamorphose. Tu gîtes comme navire. Tu rassembles.

Un rire d’eau te maintient. Et sueur perle à ton flanc. Celles des courbes. Tu caresses.

L’exil n’habite plus ton lit, ta demeure. Geindre serait mourir. La page te façonne. Tu traverses.

Océan, le défi pour durer. Le bureau, le rivage.

Habiter une planète de signes. Comme firmament, étoiles. Source dans le fracas des rocs ressurgit, apaise, dompte le feu, l’épouse dans le clair d’un ventre qui s’ouvre, donne la vie.

Les feuillets épars deviennent folioles, étranges fruits, arbres levés.

Tu cognes aux temps futurs. Paroi millénaire. Assise en tailleur sous la voûte. Tu parles aux anciens, aux pierres dressées, aux courants.

Rien de ta vision ne s’efface. Le sel sous le sable tient. La lente dérive des landes n’obscurcit pas sa lumière.

Femme, ô femme,
dans l’ailleurs et l’ici, rejoins ta démesure

.
.
Elle naît dans les Alpilles, un matin de feuilles rousses, à l’heure de l’Angélus. Aujourd’hui, elle vit à Paris. Elle aime à dire « j’écris avec mon corps, je marche avec mon esprit » de même que « je commets le délit d’écriture » ainsi explorer l’indéfinissable champ de la page, du corps et du monde.

Dernières publications, Poésie : Le Chant de Manhattan (Seghers, 2006) Juste une pierre noire (Bruno Doucey, 2010) ; Prose : Le Goût de Buenos Aires (Mercure de France, 2009)

Elle collabore à de nombreuses revues littéraires européennes et étrangères.
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Bibliographie

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Poésie :
Juste une pierre noire, Editions Bruno Doucey, 2010.
Le Goût de Buenos Aires, Mercure de France, 2009.
Le Chant de Manhattan, Seghers, 2006.
L’adresse à la voix, Rougerie, 2003.

Venise Venezia , Du Laquet, 2001.
Île corps océan, L’arbre à paroles / Écrits des forges / Phi, 2001, réédition bilingue (traduction de Porfirio M. Macedo), Île corps océan / Isla Cuerpo Oceano, L’Arbre à Paroles, 2007.
Labiales, avec Chague, Alain Lucien Benoit, 2000.
Incarnat désir, Rougerie, 1998.

Concerto pour une roche, Rougerie, 1995.
Océan, Rougerie, 1995.
C’était un paysage, Rougerie, 1992 (Prix Artaud 1993).
Parabole de l’éolienne, Rougerie, 1990.
Ouessanes, Sud, 1989.

Prose :
Emma Goldman : non à la soumission, Actes-Sud Junior, 2011.
Le Goût de Buenos Aires, Le Mercure de France, 2009.
New York is New York, Tertium Éditions, 2006.
Colette à Saint-Tropez, Langage et volupté, Images en Manœuvre Éditions, 2004.

Venise Venezia Venessia, Éditions du Laquet, 2001, rééd. 2002.
Venise Idylle, Rapport d’étape, Venise, 2002.

Essais :
• « Rêver Québec avec Danielle Fournier », in Revue l’Arbre à Paroles n° 140, juin 2008.
• « Andrea Zanzotto », in Revue H.i.e.m.s n° 9, 2002.

• « L’insoutenable légéreté du poème, (4 poètes slovaques, Turan,Bielik,Zbrúz,Litvak) », in Revue L’Arbre à paroles n° 109, 2000.
• « Venises sous les bois de la forêt de Cadore », in Revue L’Arbre à paroles n° 103, 1999.
• « Minéral Minimal », Revue Sud n° 110-111, 1995.
Correspondance René Char-Jean Ballard 1935-1970, préfacée et annotée, Rougerie, 1993.

Livres d’artistes :
Aspect 1, avec Maria Desmée, Desmée Édition, 2008.
La Parabole du visage, Le Livre Pauvre, 2007.
Le Fleuve trop longtemps, avec Maya Boisgallays, Éditions Transignum, 2005.
Le Bol du matin, avec Serge Plagnol, Éditions Tipaza, 2003.

Omphalos, avec Dominique Romeyer, Éditions Nan’Nigi, 2002.
Un Bleu d’équinoxe et Labiales, avec Michel Carlin et Jean-Paul Chague, Éditions A.B., 2001.
Hiéroglyphes, avec Jacques Clauzel, Éditions À Travers, 2000.

Jeanine Baude a collaboré à de nombreuses revues européennes et étrangères. Membre du comité l’édition de la revue Sud de 1992 à 1997. Membre du comité de rédaction de la revue L’Arbre à paroles. De nombreux extraits de ses œuvres ont été traduits en anglais, espagnol, italien,biélorusse et slovaque…

2008 : Grand Prix de Poésie Lucian Blaga décerné par l’Université de Cluj-Napoca pour l’ensemble de l’œuvre.
2006 : « Elle en île », dossier littéraire autour de l’œuvre de J.B., Revue Décharge n° 128.
2003 Printemps-été : revue Littéréalité, Toronto, Canada, publication d’une interview de John Stout (Université de Mac Master, Hamilton, Canada).

1997 : P.N. Review (Manchester, Angleterre) « Oceanic Feelings » par Roger Little (University Trinity College, Dublin, Irlande).
1995 : Dalhousie University, Halifax, N.S. Canada par Michaël Bishop, Contemporary French Poets, volume II,“from Hyvrard and Baude to Etienne and Albiach” Atlanta, Éditions Rodopi.

Membre du Comité du P.E.N Club français, Secrétaire générale du Prix du poème en prose.


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