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William Cliff, poèmes

octobre 18, 2012


24.
ce lit me tue et l’amant qui s’y trouve
aussi ce lit chevalet d’insomnie
sous la lucarne d’une lune rouge
me roule avec toi dans une infinie
lenteur Conrad ta vie n’est pas finie
puisque depuis un mois tu vis en moi
je te vois marcher j’entends les crachats
que tu soutirais du fond de ta gorge
pour les cacher au pli d’un vieux mouchoir
qui retournait se tasser dans ta poche

25.
« tu vis en moi » c’est si facile à dire !
as-tu conscience que tu vis en moi ?
aucune vie en moi ne pourrait vivre
sans me venir d’un en-dehors de moi
aujourd’hui la neige est tombée cela
me rappelle ma vie adolescente
âge divin et très dur et très tendre
où je cherchais dans la forêt l’endroit
sans neige d’un sapin pour m’y étendre
sous sa ramure et de ce cercle étroit

26.
laissé sur le sol à l’abri des neiges
je rêvais en écoutant les bruits sourds
qui montent d’un pays pris dans le piège
de la blancheur tombée sur les labours
je sentais le froid peu à peu engour-
dir mon corps étendu et l’avenir
semblait si loin qu’il n’aurait dû venir
que dans un siècle entièrement nouveau
je vivais hors du temps la rêverie
seule éclairait le cours de mes travaux

*

10.
à mon retour d’Amérique tu vis
venir à mes tempes des mèches blanches
« William tu n’as guère changé » me dis-
tu « sauf ces mèches blanches sur tes tempes »
mon voyage au-delà de l’écumante
mer Atlantique à rechercher ta trace
fut-il tant éprouvant ? ça me tracasse
très peu cette blancheur de mes cheveux
qu’elle soit blanche ou noire ma tignasse
m’importe peu car c’est Toi que je veux

William Cliff, Autobiographie, suivi de Conrad Detrez, coll. La petite vermillon, La Table Ronde, 2009, p. 194 et 210. 8,50 €.
24, 25 et 26 sont extraits du ″Chant III″ et 10 de ″Envoi″ de Conrad Detrez. Poezibao
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un garçon (i)

j’étais un garçon solitaire oui
rien de ce qui plaisait aux autres ne
trouvait grâce pour moi très à l’écart
je cultivais des fleurs dans mon jardin
mais craignant qu’elles ne soient piétinées
je les tenais cachées fleurs vénéneuses
rarement belles rarement suaves
je les portais comme un secret maudit
dont les racines plongeaient dans mon cœur
pour le ronger de leur succions barbares
et j’en avais des maux de tête alors
pour essayer de refroidir ma fièvre
je posais mon front nu contre un poteau
de fer supportant le poids du préau
et restais ainsi pendant que les autres
s’amusaient à leurs jeux qui m’ont paru
toujours contraignants toujours ennuyeux

j’aurais voulu comme les chevaliers
couverts de fer parcourir à cheval
les contrées sans culture grandes landes
où le pas de la bête est amorti dans l’herbe
où le regard s’égare sans entrave
enfourché sur la peau de l’animal
avec entre mes cuisses son pelage

allant à travers ces landes bourrues
j’avançais sans savoir pourquoi j’allais
dans cette espèce de midi perpétuel
fait de soleil fraîchi de faible brise
et de bruit de feuillage remué
et d’herbe couchée et de gros cailloux
roulés par le sabot de la monture
(c’est étrange que comme dans les films
on n’a jamais faim ni soif dans les rêves
et qu’on peut vivre des jours infinis
sans un bout de pain dans son sac ni d’eau
dans un bidon pour se désaltérer)

j’avais encore en ce temps-là un nez
qui respirait puissamment les odeurs
et donc la transpiration du cheval
entrait profondément dans mes narines
et de la sentir j’avais de l’ivresse
une ivresse un peu lourde un peu maussade
comme en ont les garçons les jours d’été
qui sont trop longs et où il fait trop chaud

c’était dans le beau temps de la jeunesse
où l’on n’a pas le soin des choses borgnes
monarque prince on peut l’être à cet âge
simplement en allant sur un cheval
qui vit fièrement dans un paysage
de landes rêvées de ciel éternel
on n’avait pas à se soucier des forces
elles étaient en soi blotties vivantes
on les savait devoir fleurir bientôt
par une grâce inconnue attendue
plus sûrement que la venue du jour
lequel sans déroger revient toujours

vous avez déjà senti sur la peau
de vos jambes le pelage dur d’un
cheval ? cette chaleur ? cette présence ?
et en été pourtant ah ! quel ennui !
quelle poisse cette sueur ah ! comme
cela colle désagréablement
sur la peau des jambes serrant la bête !

cependant quand on se rêve à cheval
comment ne pas imaginer qu’on doive
un jour ou l’autre arriver quelque part ?

William Cliff, Épopées, Editions de La Table ronde (Collection l’usage des jours animée par Jean-Claude Pirotte), 2008, p. 109.
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Lahore

je me suis fait monter du thé je vis
ici comme un vieux colonial anglais
les gens avec moi sont charmants c’est tel-
lement rare pour eux de voir un Blanc
qui se paie en plus le luxe de leur
sourire les garçons sont beaux les vieil-
lards admirables il n’y a pas ici
de nos hideux bourgeois bouffis de graisse
hélas la crasse et la poussière le
bruit l’encombrement Lahore Lahore
dans ce sous-continent tu vis pourtant
mieux que nombre d’autres villes demain
je prends le train pour Amritsar où les
Sikhs révoltés répandent la terreur

William Cliff, « Lahore », 7, in En Orient [Gallimard, 1986] ; America suivi de En Orient, Éditions Gallimard, Collection Poésie, 2012, page 117.
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Cape Cod
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Thoreau dit qu’il a longtemps cheminé
dans le Nauset au long des longues plages
et voyant souvent le sable encombré
de bateaux déchirés par les naufrages
certains humains solitaires et sauvages
vêtus d’affreux manteaux tout rapiécés
erraient dit-il pour ce bois ramasser
et s’en servir aux baraques et aux barques
ce Cap n’ayant pas d’arbres grands assez
l’homme est ainsi à l’homme un loup rapace

William Cliff, « Cape Cod », America, Éditions Gallimard, Collection blanche, 1983, page 95.
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Poète belge  de langue française, né à Gembloux en 1940, William Cliff a fait ses études de Philosophie et Lettres à Louvain.

Il eut la chance et le mérite d’être découvert par Raymond Queneau qui le publia chez Gallimard. Ce fut immédiatement la consécration pour ce poète écorché vif, désespéré et romantique que l’on compare pour le climat de sexualité exacerbée à Baudelaire, à Verlaine et à Rimbaud. Cliff revendique son homosexualité et pas mal de ses poèmes sont inspirés de ses aventures charnelles, réelles ou fantasmées.

Sur le plan stylistique le poète est très surprenant en raison du recours fréquent aux enjambements et à des rythmes inattendus. Son vocabulaire est parfois cru et ses images dures.

Il a notamment publié :

Poésie et romans

U.S.A. 1976, La Table Ronde, 2010,

Autobiographie suivi de Conrad Detrez, Postface de Jean Claude Pirotte, La Table Ronde 2009,

Épopées, La Table Ronde, 2008,

Immense Existence, Gallimard, 2007

Le Pain quotidien , La Table ronde, 2006 (Grand Prix SGDL de Poésie 2006 pour l’ensemble de l’œuvre , à l’occasion de cette parution)

L’Adolescent, Le Rocher, coll. Anatolia, Monaco 2005,

Passavant la Rochère, Virgile, 2004,

La Dodge, Le Rocher, coll. Anatolia, Monaco, 2004

Le Passager, Le Rocher, coll. Anatolia, Monaco, 2003

Adieu patries, Le Rocher, coll. Anatolia, Monaco, 2001,

Écrasez-le, réédition précédé de Homo sum, Gallimard 2002,

La Sainte Famille, La Table Ronde  2001,

 

 

L’état belge, La Table Ronde, 2000,

Traductions :  

Jaime Gil de Biedma, Un corps est le meilleur ami de l’homme, Le Rocher, coll. Anatolia,

 Gabriel Ferrater, Les Femmes et les Jours, Le Rocher, coll. Anatolia, Monaco 2004.


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