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Bernard Noël, poèmes

octobre 17, 2012

TGV 3

la nuit vient lente et grise un virus en air
le regard cherche à sentir son invasion
une fumée trois maisons un trait de neige
comment voir la pénétration de l’image
son reflux quand les mots la jettent dehors
mais rien et rien et rien un rond de lumière
quelques formes à peine vues dans la vitesse
langue balayée par la ventée du temps
le noir a déjà imbibé tout l’espace
chaque chose ainsi réduite à sa fumée
la solitude s’étend sur la fenêtre
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(: « TGV » in « Le reste du voyage », POL, 1999)
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toi qui es dans mon tu

mon présent est une pierre
tu la jettes dans mes yeux

la page de verre monte
le visage éclate dedans

je tète le blanc
le linge du regard volé

le lit du temps coule
au milieu de la bouche

dans L’ombre du double, éditions P.O.L, page 30
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Grand arbre blanc

à l’Orient vieilli
la ruche est morte
le ciel n’est plus que cire sèche

sous la paille noircie
l’or s’est couvert de mousse

les dieux mourants
ont mangé leur regard
puis la clef

il a fait froid

il a fait froid
et sur le temps droit comme un j
un œil rond a gelé

grand arbre
nous n’avons plus de branches
ni de Levant ni de Couchant
le sommeil s’est tué à l’Ouest
avec l’idée de jour grand arbre
nous voici verticaux sous l’étoile

et la beauté nous a blanchis

mais si creuse est la nuit
que l’on voudrait grandir
grandir
jusqu’à remplir ce regard

sans paupière grand arbre
l’espace est rond
et nous sommes
Nord-Sud
l’éventail replié des saisons
le cri sans bouche
la pile de vertèbres grand arbre
le temps n’a plus de feuilles
la mort a mis un baiser blanc
sur chaque souvenir
mais notre chair
est aussi pierre qui pousse
et sève de la roue

grand arbre
l’ombre a séché au pied du sel
l’écorce n’a plus d’âge
et notre cour est nu
grand arbre

l’œil est sur notre front
nous avons mangé la mousse
et jeté l’or pourtant
le chant des signes
ranime au fond de l’air

d’atroces armes blanches qui tue
qui parle le sang
le sang n’est que sens de l’absence
et il fait froid grand arbre
il fait froid
et c’est la vanité du vent

morte l’abeille
sa pensée nous fait ruche
les mots
les mots déjà
butinent dans la gorge

grand arbre
blanc debout
nos feuilles sont dedans
et la mort nous lèche
est la seule bouche du savoir

*

dans le ciel buée blanche au levant buée
rose au couchant Vénus marque le plus haut
la bouche d’ombre a mangé saint jean et moi
chassé par le noir de la chapelle grecque
je suis seul sur la passerelle de planches
j’attends la fin et l’autre commencement
le Blanc est gris un fantôme ourlé d’écume
grand silence partout puis un grillon gratte
sa crécelle pas de pensée la présence
du présent tout à coup un roulis d’averse
dans la proche montagne un torrent d’air
qui n’est plus qu’un souffle en arrivant ici
trois étoiles pointent je leur prête des noms
elles sont en fait le timon du chariot
une lueur grandit derrière l’église
mon visage attend son flot avec ferveur
ô qu’il baigne dans mes yeux la vie passante
et que cette lune soit la renversante
qui fera venir le corps au bout du nom
mille étoiles à présent et le bleu noircit
on dirait que le plus profond fait surface
et met sur elle ce qu’il gardait dessous
la lune est cachée derrière une coupole
la corniche en fait rejaillir la lumière
comme fait une pierre sous un jet d’eau
l’aplat des planches est un velours de chaleur
je m’allonge dessus la nuque posée
sur un morceau de marbre et vient le sommeil

quand la pleine lune perce mes paupières
elle est au milieu du ciel et c’est un point
une roue d’or un œil au sommet du Blanc
mais qui lune ou roc fait jaillir l’aura blanche

Le Reste du voyage, © P. 0. L.
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nuno
pourquoi un poème est-il
un poème voilà un problème
non de technique ni de théorie ni de lieu
on met sa langue dans sa bouche d’enfant

jour de congé pour la main à plume
une petite peur pleut sur les lèvres
de la vieille blessure à moins qu’une ombre
inconnue ne descende l’escalier de la gorge
c’est que l’innocence n’est jamais
entière elle doit encore et encore céder au temps

mais qu’est-ce qu’une image à côté des mots qui
écrivent les traits de sa présence
Déjà le regard retourne le jour à la nuit
il tire de cette opération une encre blanche
toute la sympathie qu’il faut pour jeter

au fond du poème le secret
toujours qui restera à déchiffrer
ignorance vaut mieux qu’intention
on ne saurait monnayer l’inaccessible
ni le sens qui souffle dans la chambre du mourant

si la soif de réponse pouvait s’apaiser
un fantôme dormirait sur notre langue
rien qu’un ronflement au bout du vers
dans les jambages de nos lettres circule un
entre deux qui n’est ni du je ni du tu
simple ouverture offerte à quelque

rumeur d’être mais existe-t-il
un autre mouvement une autre vérité
infime assez pour construire avec
notre haleine cette chose d’âme
et de présent
sans quoi la vie est pure perte
[…]

Bernard Noël, Lettres verticales, 1973-2000, Éditions Unes, 2000, p. 165

à Nuno Judice
-lettre verticale XXIX (33 ex. signés, gravure de Guy Malabry), Hôtel Continental, 1999.
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Poème de La Havane

toutes ces langues que j’entends un peu
quelques mots ou davantage
toutes ces langues dont je n’entends rien
quelques sons une musique
dans chacune de la pensée s’anime
parle prend forme devient
la nature de la pensée est-elle partout
la même sous la différence d’expression
ou bien la langue change-t-elle le sens
en le conditionnant

langue ressentie soudain comme un double
une doublure et non cette bulle externe
nourrie de souffle mais un corps
engagé dans le corps une épaisseur
interne pénétrante et charnelle

désir à présent très ancien de voir
cette chair pensante sous la langue
fumant des mots vers la bouche
d’en saisir enfin toute l’empreinte
avec une farine semée à contre-flot
de la sueur verbale

mais tout cela ne sera jamais qu’une image
alors que tu en éprouves pourtant la réalité
une brèche à l’instant vide le présent
une fuite où se perd la volonté d’être
cet écorché sans autre corps
que le corps de sa pensée

donc des mots seulement et par eux
le désir de remonter vers leur provocation
et chaque fois un échec inlassable
à croire que l’échec ouvre plus d’avenir
que son contraire et en effet que faire
de l’absolu sinon périr en lui
d’une indigestion d’être

mais qu’en est-il en nous de la langue d’en bas
celle qui va comme le vent sans retenir
même l’instant de sa caresse longue
la perception retombe ici dans sa source
et tant pis si le cœur ne va pas jusqu’aux lèvres

parfois une clarté mûrit au plus profond
sa goutte de lumière jaillit du noir
on ne sait qui de l’instinct ou de la sensation
qui a changé la place de la bouche

Bernard Noël, L’outrage aux mots, Œuvres II, éditions P.O.L., 2011, p. 501 à 503.
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Bernard Noël sur Remue.net
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Bernard Noël Chez P.O.L. éditeur
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Un dossier sur Bernard Noël chez Esprits Nomades
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Bibliographie :

Romans, récits, poésie, essais…
Extraits du Corps, Éditions Unes, 1958
La face su silence, Flammarion, 1967
Le Château de Cène, sous le pseudonyme d’Urbain d’Orlhac, Éditions Jérôme Martineau, Paris, 1969
(Rev. et corr. sous le nom de Bernard Noël, Pauvert, Paris, 1971)
Une messe blanche, Fata Morgana, 1970
Dictionnaire de la Commune, Flammarion, 1971
Le lieu des signes, Pauvert, 1971
Souvenirs du pâle, Fata Morgana, 1971
La peau et les mots, Flammarion, 1972
Les Premiers Mots, Flammarion, coll. «Textes », 1973
Deux lectures de Maurice Blanchot, Fata Morgana, 1973
Le livre de Coline, Fata Morgana, 1983
Treize Cases du je, Flammarion, 1975
Magritte, Flammarion, 1976
Le double Jeu du tu, (avec Jean Frémon), Fata Morgana, 1977
Gustave Moreau, Fernand Haza, 1977
Lectures du chilom, Brandes, 1977
Le Château de Hors, Fata Morgana, 1977
Le 19 octobre 1977, Flammarion, coll. «Textes», 1979
URSS. Aller-Retour, Flammarion, 1980
D’une main obscure, Fata Morgana, 1980
Bruits de langue, Talus d’Approche, 1980
La moitié du geste, Fata Morgana, 1982
L’Été langue morte, Fata Morgana, 1982
Jardins et squares, avec des photos d’Edouard Boubat, Éditions A.C.E., 1982
Matisse, Éditions Hazan, 1983
La Chute des temps Flammarion, 1983
Poèmes 1, Flammarion, 1983
Peter Klasen, Autrement, 1983
L’Enfer, dit-on, Herscher, 1983
Olivier Debré, Flammarion, 1984
Le Sens, la Sensure, Éditions Talus d’approche, 1985
Trajet de Jan Voss, André Dimanche, 1985
Marseille New York, Ryoan-Ji, 1985
Fables pour ne pas, Unes, 1985
La rencontre avec Tatarka, Talus d’Approche, 1986
La Rumeur de l’air, Fata Morgana, 1986
Le Nu, photo poche, Centre national de la photographie, 1986
A la recherche de François Lunven, Calligrammes, 1987
Christian Jaccard : le Roman des nœuds, Éditions de la Différence, 1987
Suite Fenosa, éditions Ryöan-Ji, 1987
Sur un pli du temps, Les Cahiers des Brisants, 1988
Olivier Debré, Éditions AREA, 1988
Portrait du monde, P.O.L, 1988
Mathias Pérez : le Roman des corps, Éditions de la Différence, 1988
Zao Wou-Ki, les Encres, Éditions Séguier, 1988
Bertrand Dorny, Ubacs, 1988
Journal du Regard, P.O.L, 1988
Onze romans d’œil, P.O.L, 1988
David, (Les Maîtres de l’Art Moderne), Flammarion, 1989
Olivier Debré, dessins, Adam Biro, 1990
Géricault, (Les Maîtres de l’Art Moderne), Flammarion, 1991
Le Dieu des poètes, Paupières de Terre, 1991
Arbre, portrait, Éditions Argraphie, 1991
Genèse de l’arbre, (avec des photos de Boris Lejeune), Éditions de la Différence, 1992
Les Peintres du désir, Belfond, 1992
André Masson : la chair du regard, Gallimard, 1993
La Chute des temps (Poèmes 2), Collection Poésie,/Gallimard, 1993
L’Ombre du double, P.O.L, 1993
Le Syndrome de Gramsci, P.O.L, 1994
L’Espace du désir / « Le Cri et la figure » / «L’Amour blanc », Éditions L’Écarlate, 1995
La Maladie de la chair, Petite Bibliothèque Ombres, 1995
Le Roman d’Adam et Ève, Stock, Paris, 1996
Le sens, la Sensure, Talus d’Approche, 1996
La castration mentale, P.O.L, 1997
Le reste du voyage, P.O.L, 1997
Fred Deux, Éditions du Cercle d’Art, 1997
Site transitoire, Éditions du Scorff, 1997
Vers Henri Michaux, Unes, 1998
Correspondance avec Georges Perros, Unes, 1998
La Langue d’Anna, P.O.L, 1998
Magritte, P.O.L, 1998
Treize cases du Je, P.O.L, 1998
L’espace du poème, P.O.L, 1998
Le tu et le silence, Fata Morgana, 1999
Lettres verticales, Éditions Unes, 2000
Quelques guerres, Éditions Talus d’Approche, 2000
Zao Wou-Ki, Grands formats Cercle d’Art, 2000
Ligier Richier, Serge Domini éditeur, 2000
Portrait d’un regard devant la fin, avec Pierre Ouellet, Trait d’Union, 2000
Euphrate, le pays perdu, photographies de Hugues Fontaine, Actes Sud, 2000
Ombres, photographies de Alain Volut, Electa, Naples
La Maladie du sens, P.O.L, 2001
La Face de silence, P.O.L, 2002
La Peau et les mots, P.O.L, 2002
Vieira da Silva, Ateliers des Brisants, 2002
Un certain accent, anthologie de poésie contemporaine, Atelier des Brisants, 2002
Roman d’un regard, P.O.L, 2003
Le roman des postures, Fata Morgana 2003
Artaud et Paule, Lignes-Manifeste, 2003
Le Vide après tout, la Dragonne, 2003
Un trajet en hiver, P.O.L, 2004
Les Yeux dans la couleur, Éditions P.O.L, 2004
Roman sans angles, l’atelier de Maria Desmée, Éditions de l’inventaire, 2004
Le Sillon des sens, Fata Morgana, 2005
Portrait de l’Aubrac, Presses du Languedoc, 2005
La Vie en désordre, l’Amourier, 2005
Le Sillon du Sens, Fata Morgana, 2005

Théâtre
La Reconstitution, P.O.L, 1988
La Nuit des Rois, traduction et adaptation d’après Shakespeare, Gallimard, 1991
Adam et Ève, adaptation d’après Mikhaïl Boulgakov, Éditions Dumerchez, 1993
Onze Voies de fait / Héloïse et Abélard, Éditions L’Atelier des Brisants, 2002
Le Retour de Sade, Éditions Lignes Manifeste, 2004

A signaler aussi aux Éditions de l’Amourier

Traces du temps (avec Alain Freixe, Raphaël Monticelli, Leonardo Rosa)

Source : Poezibao



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