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Alexandre Blok, poèmes

octobre 4, 2012

SUR LES CHAMPS DE KOULIKOVO

I

Le fleuve morne étale et roule sa paresse,
Il baigne ses rivages,
L’argile triste et roux de ses falaises et la détresse
Des meules dans la steppe.
O ma Russie, ma femme, dans la douleur qui sèche
M’apparaît notre long chemin.
Jadis la volonté Tartare d’une flèche
Nous l’a tracé en perçant notre sein.
Notre chemin va dans le désespoir des plaines,
Russie, dans ton désespoir
Mais de l’obscurité nocturne où va la haine
Je ne crains plus le noir.
Qu’il fasse nuit. Nous arrivons, scintille
La steppe de nos feux de camp
Dans la fumée, notre bannière brille
Face aux épées du Khan.
C’est l’éternel combat! La paix, dans la poussière
Et le sang n’est qu’un rêve falot.
La cavale sauvage, écrasant la bruyère
Passe au galop.
Course sans fin. Verstes et précipices …
Arrête-toi, attends!
Et passent des nuées épouvantées et glissent
Sur l’horizon sanglant.
L’horizon est sanglant. Et la douleur ravage
Mon cœur ! Pleure, pleure à sanglots,
Il n’y a pas de paix! La cavale sauvage
Passe au galop.

(7 juin 1908)
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II

Nous nous sommes arrêtés dans cette plaine
Il n’est plus question de reculer.
Et des cygnes ont crié derrière le fleuve,
Les voilà qui se reprennent à crier.
Sur la route – une blanche pierre
Nous présage un malheureux destin
L’ennemi est là – notre bannière
Ne flottera plus dans le matin.
Et penchant sa tête vers la terre
Mon ami me dit « Prépare-toi
Comme moi fourbis ton cimeterre
Pour lutter dans notre Saint Combat ».
Je ne suis ni le premier, ni le dernier
Mon pays sera longtemps en peine.
Mon épouse portera le deuil
D’une mort prématurée, mais non pas vaine.

(8 juin 1908)
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III

À nouveau sur le champ de Koulikovo
S’étend l’obscurité morose de la nuit.
Et comme d’un nuage menaçant
Elle a enveloppé le jour naissant.
Dans ce silence sans espoir et sans réveil,
Derrière la nuit, on n’entend pas, on ne voit pas,
Ni les échos tumultueux de la bataille,
Ni les éclairs des merveilleux combats.
Mais je reconnais très bien les signes
Des journées fatidiques et cruelles.
J’entends à nouveau les cris des cygnes
Au-dessus du camp des infidèles.
Et je ne peux plus dormir en paix
Lorsque tant d’orages nous menacent.
Mon armure pèse sur mon cœur.
Mon heure est venue. Il faut prier.

(23 décembre 1908)

(Traduction de Gabriel Arout, copyright Seghers)

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Je traîne, je traîne ma vie,
ma vie insensée et sourde
Aujourd’hui, sereinement, je souris,
Demain, je pleure et je chante.
Mais, si imminente est ma fin.
Si derrière mon dos, immobile, se tient
Celui qui de son immense main
Recouvre, tout entier, le miroir.
Alors, la glace jette comme un feu,
Et, plein d’horreur, fermant les yeux,
Je recule dans ce domaine de la nuit,
D’où jamais on ne revient plus …

(27 septembre 1910)
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Danses macabres

NUIT, rue, pharmacie, réverbère.
Une lumière absurde et terne.
Même si tu vis encore un quart de siècle
Tout sera pareil. Il n’y a pas d’issue.
Puis, tu mourras et tout reprendra du début.
Tout se répétera comme avant :
Nuit, rides glacées du canal,
Pharmacie, réverbère, vent.

(10 octobre 1912).

(Traductions de Sophie Laffitte, copyright Seghers)
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Ceux qui sont nés dans ces années obscures

Ceux qui sont nés dans ces années obscures
ne se rappellent plus de leur chemin,
et nous enfants des années terribles de la Russie,
ne pouvons rien oublier.

Oh ces années qui nous ont réduits en cendres !
avez-vous apporté folie ou un rayon d’espoir ?
en ces jours de guerre et de liberté
une lueur rouge sang est apparue sur nos visages.

nous avons grandi muets ; le tocsin
nous a forcé à fermer nos lèvres.
Dans nos cœurs, jadis débordants de ferveur,
ne gît plus qu’un grand néant résigné…

Et laissez donc les croassants corbeaux s’envoler
au-dessus de nos lits de mort –
Dieu, oh Dieu, sans doute ceux-là sont-ils plus dignes
de Ton Royaume !

(8 septembre 1914)
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Je préfère la magnifique liberté

Je préfère la magnifique liberté
et je m’envole vers les pays de la grâce
Là où dans les vastes et claires prairies,
tout est bon, comme rêves et choses désirées.
Là du riz, du trèfle lumineux,
et les épis tendrement s’entrelacent,
et ici toujours doucement se dit :
« les oreilles s’inclinent… Prends ton chemin ! »
dans l’immense mer du juste,
seul un des brins s’incline.
Tu ne le vois pas dans la brume de l’air
moi je l’ai vu, il sera mien !
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L’INCONNUE (Neznakomka)

Après le dîner, sur les restaurants,
L’air visqueux brûle, glauque, étouffant,
Et le printanier esprit putrescent
Surnage des cris rauques de soûlards.

En haut de la rue sale à peine luit
L’enseigne d’or de la boulangerie,
Et dans l’ennui des villas de banlieue,
L’on entend geindre un enfant qui crie.

Chaque soir, derrière les barrières,
Se promènent les filous, les roublards,
Leur chapeau melon en arrière
Avec les dames près des caniveaux.

Sur le lac grincent les tolets des rames,
Retentit le cri strident des femmes.
La lune blasée là-haut dans le ciel
Fait grimacer son disque sans raison.

Soir après soir, au fond de mon verre
Vient se refléter mon unique ami,
Par l’âpre et mystérieuse moiteur,
Coi comme moi, comme abasourdi.

Tandis qu’aux tables voisines passent
Des serveurs somnolents qui paradent,
Quelques ivrognes aux yeux de lapins
Qui braillent leur « In vino veritas ! »

Pourtant, chaque soir, à la même heure,
(ou bien n’est-ce là qu’un de mes rêves ?)
Forme élancée de soie enroulée,
Bouge au-delà d’une fenêtre embuée.

Et, lentement, parmi les gens ivres,
Sans compagnie, toujours solitaire,
Respirant les parfums et les fumées
Elle vient s’asseoir près de la fenêtre.

Et les croyances anciennes remuent
Ses onduleuses soies élastiques,
Et son chapeau aux plumes endeuillées,
Et dans ses bagues ses doigts effilés.

Captivé d’étrange proximité,
À travers son obscure voilette,
J’entrevois des rivages enchantés,
De bienheureux lointains émerveillés.

D’obscurs mystères me sont révélés.
À moi l’on confie tout l’or de quelqu’un.
Et tous les rayons d’or de mon âme
Sont noyés dans l’âpreté du vin fort.

Les plumes d’autruche toutes courbées,
Balancent en mon cerveau allumé.
Et les yeux bleus où je vais me noyer
Fleurissent sur des rivages lointains.

Dans mon âme repose un trésor,
Je suis le seul à en avoir la clé.
Eh ! tu as raison, — monstre ivre-mort !
Je sais — dans le vin est la vérité !
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Il est dur de marcher parmi les hommes
Et de faire semblant qu’on n’est pas mort,
De raconter le jeu tragique des passions
Devant ceux qui n’ont pas vécu encore.
De trouver, en scrutant le cauchemar des nuits
Un ordre dans le chaos fou des émotions
Pour que l’art fasse voir par ses pâles reflets
Quel brasier est la vie qui se détruit.
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Au carrefour

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Au carrefour
Où s’est posé le lointain,
Je croise le printemps avec une gaieté triste.
La première petite herbe a percé

La terre rude encore.
Et, parmi les dentelles du bouleau,
Au loin, dans les profondeurs,
Violette, la pente des ravins.

Elle a commencé à faire des signes,
Cette terre déserte !
Au couchant rouge de froid,
C’est le soleil, comme le casque de cuivré

Du guerrier dont le triste visage est tourné
Vers d’autres horizons,
Vers d’autres temps..
Et le heaume absorbe avec ses plumes blanches

Les nuées d’or,
Au-dessus de la splendeur insolente
De mes guenilles vespérales.
Et mes ailes navrées

Ailes d’épouvantail à corbeaux
Flamboient comme un casque solaire
Dans les reflets du soir
Et dans ceux du bonheur..

Les croix, les fenêtres lointaines,
Les cimes de la forêt crénelée,
Tout respire la mesure,
Paresseuse et blanche,

Du printemps.
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Un article sur Alexandre Blok et d’autrs poèmes,sur le site Esprits Nomades
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Un article sur Alexandre Blok ici


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