Skip to content

Michel Deguy mis à nu ou le V du renouveau poétique

octobre 2, 2012

Source : Huffingtonpost 01/10/2012



Quand vous avez entre les mains un livre de Michel Deguy vous n’êtes plus la même personne, c’est comme ça, il faudra vous y faire, certains auteurs ont ce pouvoir-là surtout s’ils sont poètes ; et d’ailleurs j’aurai très bien pu titrer ce billet Ode à V. tant elle m’envoûte, elle aussi, et laisse flotter ce mystère qui favorise notre quête d’Absolu, oui, la lettre V est une bien curieuse fille, et ceux qui la connaisse disent qu’elle est apparue au début du siècle dernier, ici et là, pourchassant Stanley Stencil dans son journal intime, mais ce ne sera qu’en 1945 que Herbert, son fils, ira chercher ce qui se cache réellement derrière cette initiale, une bien mauvaise idée qui lui fera rencontrer Victoria, une anglaise violée au Caire, Véra, une danseuse allemande à tendance nazie, Véronique, un rat femelle des égouts de New York et un pays, le Vheissu, qui fait trembler les services secrets…

Mais tout ça c’est à (re)lire dans V. Le premier roman de Thomas Pynchon, initialement paru au début des années 1960, qui ressort au Seuil en octobre ; et c’est une autre histoire que l’on vous contera sous peu.

Le V ci-nommé ici se rapporterait plutôt à un signe triomphal qui célèbre les joies de la chose écrite dans tout ce qu’elle a de beauté magnifiée, de clairvoyance célébrée, de splendeur révélée : la poésie. Manifeste d’intégrité et de pureté dont nous avons diablement besoin depuis que les fondations de notre monde tremblent un peu plus tous les jours, car si le vœu du poème est bien l’architecture il n’en est désormais plus de même pour notre modèle de société bâtie sur du sable. Et quand tout part à vau-l’eau il faut savoir revenir à l’essentiel : l’amour, le plaisir, le sexe, la passion… quitte à ce qu’elle soit dévastatrice et que sur chaque charnier repousse, après le dernier râle, les fleurs éphémères qui donneront un sens à la nouvelle journée qui débute et mourront le soir venu dans le brasier des lamentations…

L’allongement du jour nous a privés de jours
Le jusant de la nuit nous détoure les nuits
Ô mon amour paradoxal ! Nous nous privions de poésie
Mais le courage sera de priver le poème
du goût de rien sur le goût de tout

Comprendra-t-elle que c’est une déclaration d’amour ? Que toute chose est lumière dès l’envoi de la housse de l’aube, chaque matin, à chaque lecture, transparence immanente pour toutes ces choses que l’on peut énumérer car le poème est omniprésent, omniscient et invisible, il est « la lueur spéciale de l’éclipse », ce qui rend perceptible l’impossible terreur tapie au fond de la gorge : le langage. Celui dont Michel Deguy nous fait don dans cette anthologie bâtie autour de longs textes en prose et de poèmes explosifs, quand il parle « de ce matin bleu léger frais d’automne », cette transformation qui saisit chaque homme au réveil quand la partie de chasse recommence encore une fois mais que l’amertume de la répétition est atténuée par « cette saveur pour soi, hors de tout mais faisant un tout, disjoint et diminutif. » Allons-nous le perdre ? Plutôt nous en priver comme dirait le père d’Albert Camus, car « un homme ça s’empêche »…

ÉTANT DONNÉE…

Étant donnée toi par mes soins trilobée Moi
Tige soignée par tes mains
L’haleine requérant un mot qui t’invagine
Je est un autre je aimant celle-ci
Par celle-ci un autre je simulant le semblable

Être un être qualifié comme un enfant
Bordé t’attributs de ta bouche
Aimant la supplication des langues remuantes
Le contrevent des faces liées à contresupplice
Ou la greffe de délices quand ton dos me regarde

Le poignet gauche évidait l’aine
L’étang nu de la sueur fraîchissait
T’ai-je abandonnée

Moi l’axe de l’assise
Toi le jardin suspendu

Ce livre précieux qu’il convient d’avoir sur soi toute la journée pour en picorer quelques saveurs le temps d’un retour aux sources, reprend les principaux écrits poétiques de Michel Deguy publiés entre 1980 et 2007, il les brasse et les mélange comme autant de bras d’honneur aux futurs chercheurs en académie qui s’arracheront les cheveux pour savoir qui de l’œuf ou… mais diable ! qu’avons-nous à faire de l’antériorité d’un texte l’autre quand nous touchons au sublime ? « Comment franchir la deuxième enceinte, passée l’ivresse du premier ciel et de la description du réel où les seins glabres se mirent ? »

La série des Gisants crucifie le lecteur dans le silence hypocrite de nos médias agonisants pour rappeler que l’essentiel est ailleurs, loin des villes et des taux de rentabilité : c’est en Utopie qu’il fait bon vivre, c’est en Poésie que le cerveau s’épanouit et que le cœur fait boum !

Treuil de là paume qui te lève

Pelvienne ce trente mai
Ton visage passe tout près
Méat de syllabes votives
Tu sèmes trois cierges avant
Que nous passions en revue la Seine […]

Faire l’amour et point la guerre, antienne démodée que bobos et traders s’évertuent à conspuer quand la vue du précipice qui se rapproche inciterait pourtant à s’enfermer dans des bras aimants puisqu’il y « a dans le fameux optatif faire l’amour l’injonction à deux d’inventer, en se conformant, quelque chose qui ne serait pas sans nous mais qui ne s’y réduit pas : l’amour qui se détache comme une œuvre, comme le silence qu’il fallait bien encore faire en faisant taire les bruits de la musique. »

Faire l’amour, oui, il en restera toujours quelque chose…

Michel Deguy, Comme si Comme ça – Poèmes 1980-2007, Poésie / Gallimard, septembre 2012, 448 p. – 12,50 €


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :