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Alain Veinstein : « Toujours différer la fin dans l’inaccomplissement »

octobre 2, 2012

Source : poésie immediate 25/09/2012



Alain Veinstein connaît bien ce chemin ambigu qui sépare et rapproche en même temps la voix de l’écriture. Dans la vie publique, s’il fait profession d’intervieweur, c’est souvent grâce au silence qu’il obtient les meilleurs mots de ses interlocuteurs. Dans son émission de radio quotidienne sur France-Culture, « Du jour au lendemain », qu’il anime depuis 1985 (il a reçu plus de 5 000 auteurs), Alain Veinstein ne se pose pas en critique littéraire, c’est-à-dire en expert : on a le sentiment que sa compréhension d’un livre passe avant tout par son regard intérieur. Car il semble être toujours connecté à sa propre curiosité poétique. Il écoute, plus qu’il ne parle. Et ses questions, comme le dit son ami Yves Bonnefoy, sont comme des « amorces de réponses ».

Depuis quelques années, l’écriture de ses livres semble s’être précipitée. Il faut dire qu’il a aussi longtemps considéré la création littéraire « entre refus et fascination », confie-t-il. D’où de longues périodes sans publication. Dans son nouvel ouvrage, Scène tournante, qui est un texte de poésie dont la forme narrative se rapproche du Développement des lignes (2009) et de Voix seule (2011), l’urgence a mis la peur en veilleuse. Entretien.

Dans votre désir de dépouiller la langue, vous la chargez aussi de clichés sortis de la parole commune. Ces mots sont-ils venus naturellement dans votre écriture ? Quelle est leur signification ?

Au début, je ne savais pas trop où j’étais, j’avais franchi une terre étrangère sans en connaître un traître mot de la langue. Je ne pouvais que me mettre à l’écoute, tenter, au moins, de capter les sons, et surtout les mots, les faire miens progressivement, et, peut-être, les distribuer dans une langue qui finirait par m’adopter. Ce que mon oreille percevait dans son écoute, ce n’étaient pas les mots pris isolément, mais déjà enserrés dans une histoire, faite de ces phrases toutes faites, ces clichés, ces lieux communs, ces bas-fonds de la langue, qui l’ont privée de ses couleurs, le plus souvent à l’insu de ceux qui la parlent. Une misère, au fond, qui est devenue le champ de mon écoute, la terre que je n’ai cessé de travailler pour lui faire rendre un autre son, avec l’arrière-pensée de restituer aux mots un peu de leur dignité. La poésie tient pour moi toute entière dans cette restitution.

Le danseur, le chanteur et l’acteur rappellent sensiblement L’artiste du jeûne de Kafka. Ce texte a-t-il compté pour vous ? Pensez-vous souvent à Franz Kafka lorsque vous écrivez ?

Ce texte a compté pour moi, comme chaque ligne laissée par Kafka, depuis que, très jeune, au mépris des conseils de mon entourage, qui n’y voyait qu’hermétisme et ennui, je me suis plongé dans la lecture de La Métamorphose. C’était comme si un livre, tout d’un coup, sortait du rang des livres. Ou plutôt, sortait ses griffes pour vous les enfoncer dans la chair. La « culture », en somme, pliait le genou face à la vie, telle qu’elle surgit de l’écriture. Je m’étais emparé de l’un des plus fameux trophées de chasse du patrimoine littéraire et je me retrouvais nez à nez avec la bête sauvage… Du même coup, c’était la « littérature » qui devenait fréquentable à mes yeux. Kafka s’en était saisi et la rendait au lecteur dans toute la splendeur de son intensité. J’ai lu aussitôt tout ce que j’ai pu trouver de Kafka, avec l’impression, chaque fois, que je pourrais cosigner la moindre de ses lignes. En même temps, tout était là, dans ses livres, et je n’avais plus rien à écrire. Il m’a donc fallu oublier Kafka, faire en sorte que je ne le croise plus jamais sur mon chemin, pour tenter, à mon tour, de risquer quelques mots.

Le geste de l’écriture a quelque chose de performatif dans ces poèmes-récits. Parler à la radio et écrire relèvent-ils d’un défi comparable ? D’un tour de force ?

Sans cesse répéter, se reprendre, sur le métier remettre son ouvrage, et toujours différer de soi… Toujours différer la fin dans l’inaccomplissement… Parler et écrire relèvent sans doute d’une misère commune que je peux me donner l’illusion de faire plier à force d’excès : écrire jusqu’à épuisement avec le moins de mots possibles sans presque jamais se rejoindre, multiplier les enregistrements, l’un après l’autre, sans presque jamais rejoindre l’interlocuteur face à soi… Presque jamais, donc, dans tous les cas… Mais je sais que chaque pas gagné – et il faut faire beaucoup de chemin pour faire un pas : je me dis même parfois qu’une vie n’y suffira pas – est en lui-même un tour de force, sinon –  je ne vois pas d’autre mot – un miracle.

Vous partez de votre histoire pour évoquer la figure de votre mère, mais cette histoire est clairement irrécupérable. Du coup, le lecteur n’est animé par aucune curiosité biographique à l’égard du texte. Est-ce intentionnel ?

 Si seulement ce que j’écris pouvait m’apprendre quelque chose de ma vie, laissait, à force d’écoute, passer des révélations… Au point d’ignorance où je suis, mes personnages sont des figures auxquelles je prête une intériorité en laissant se rejoindre des lignes venues de nulle part autant que de mes souvenirs. Chaque phrase me crie que je ne suis pas le fils de ma mère. Tout au plus, peut-être, celui d’une langue d’emprunt qui m’a appris effectivement à parler et à marcher, avant de m’inciter à prolonger la marche et la parole par la danse et le chant, loin du monde factuel.

La difficulté n’est jamais surmontée, car il n’y a aucun triomphalisme de la littérature sur la vie. C’est ce que j’entends en vous lisant. Y a-t-il cependant une libération possible par l’écriture ?

 Dans ma relation avec la littérature, la confiance n’a pas toujours régné. Je me suis longtemps partagé entre refus et fascination. Puis j’ai cherché à trouver prise avec les mots en acceptant que la littérature – et la poésie en particulier – pouvait ne pas être un art. Au contraire, je l’ai considérée comme une nécessité, une voie – la seule – hors du mutisme oppressant ou du fracas qui prétend l’oublier. Il s’ensuit que je serais malvenu d’opposer la littérature à la vie. Telle que je cherche à la pratiquer, elle est l’épreuve de la vie, la parole vivante, en même temps que le seul accès au sens. En écrivant, j’ai donc cédé à cette passion qui est la difficulté même. J’ai envie de me comparer à un acteur qui mettrait toutes ses forces, toute sa passion, dans les répétitions en vue d’une lointaine « première », tout en craignant qu’elle n’ait jamais lieu.

 Scène tournante d’Alain Veinstein, Seuil, « Fiction & Cie », 230 p., 19,30 €.


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