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Michel Butor, poèmes

septembre 28, 2012


Pour Anne Walker
.
Les ténèbres de l’espace
s’irisent à notre approche
d’algues et de filaments
où se dessinent des astres
dont certains sont habités
d’animaux inattendus
dans des forêts déroutantes

Parfois l’on croit reconnaître
des espèces disparues
sur notre propre planète
allosaures stégosaures
même l’archéoptéryx
au milieu des sigillaires
et des lépidodendrons

Comme si le temps s’était
décalé tout est plus jeune
dans quelques millions d’années
peut-être on verra des hommes
avec campements villages
des villes des autoroutes
et des crises financières

Ou c’est qu’ils ont échappé
à ce qui les a détruits
chez nous peste ou météore
ils ont poursuivi leurs voies
en toute tranquillité
et les petits mammifères
n’ont pu se développer

Ici ce sont des insectes
géants qui règnent en maîtres
édifiant des termitières
de textiles et cristaux
les papillons communiquent
en inscrivant sur leurs ailes
de mouvants idéogrammes

Ils ont appris à chanter
mais dans un autre registre
que nous ne pouvons entendre
il nous faut des décodeurs
que nos informaticiens
s’efforcent de mettre au point
dans leurs usines volantes

Ce que nous cherchons en vain
depuis des siècles de quêtes
c’est une autre humanité
ayant connu nos problèmes
et les ayant résolus
mais la narquoise Nature
veut que nous trouvions tout seuls
.
.
.

Randonnée 1

.
En continuant ce chemin
toujours la mer à sa droite
on rencontre l’embouchure
du petit fleuve frontière
le pont franchi on se trouve
dans un pays où l’on parle
une langue d’autrefois

On sait qu’elle était parlée
depuis plus longtemps qu’aucune
autre langue européenne
avant l’invasion des celtes
avant l’empire romain
l’inondation germanique
les arabes ou les huns

On la parle encore un peu
de ce côté-ci du fleuve
jadis c’était interdit
on voulait centraliser
mais la globalisation
a changé les stratégies
des gouvernements en place

On est déjà en Espagne
avec ses architectures
la langue de Cervantès
le vin qu’adorait Falstaff
on reconnaît les étapes
des pèlerins vénérant
Saint Jacques de Compostelle

Si l’on continue encore
par montagnes et vallées
on arrive au Portugal
avec les azulejos
nouvelle route des Indes
par la pointe de l’Afrique
et conquête du Brésil

Et de nouveau la frontière
pour parvenir jusqu’aux ports
d’où un gênois obstiné
féru de Marco Polo
est parti pour le Japon
sans pouvoir y parvenir
empêché par l’Amérique

Un rocher se dresse enfin
avec un drapeau britannique
si l’on franchit le détroit
voici le luth andalou
si l’on continue encore
c’est la méditerranée
que l’on maintient à sa droite
.
.
.

Randonnée 2

.
En continuant ce chemin
toujours la mer à sa gauche
les élégances anciennes
les landes avec leurs pins
la Gironde avec ses vins
la Saintonge avec ses huîtres
les villes des négriers

Puis le pays du granit
alignements et dolmens
la forêt de Brocéliande
avec Merlin l’enchanteur
les chalutiers et pardons
dentelles pluies et lichens
le cidre et les fruits de mer

Après le pays des Celtes
voici celui des Normands
venus de Scandinavie
qui ont traversé la Manche
pour conquérir l’Angleterre
la broderie de la reine
plages du débarquement

La baie de Somme aux oiseaux
avec les Flandres commence
la grande plaine du Nord
filant indéfiniment
sous les vents de Sibérie
ses canaux et ses marais
jusqu’au château d’Elseneur

Les ruines d’Uraniborg
construit par Tycho Brahé
pour mieux mesurer le ciel
ce dont profita Képler
espion en astronomie
pour assurer la faillite
du système de son maître

L’enfance de Buxthude
Les rêveries d’Andersen
Les détroits et les sirènes
Les souvenirs de la Hanse
La ville sur la Neva
Avec l’immense Ermitage
Les poissons de la Baltique

Puis les lacs de la Finlande
En allant jusqu’au grand Nord
Avec ses troupeaux de rennes
Ses taïgas et toundras
Ses aurores boréales
Et le Soleil de minuit
La mer toujours sur la gauche
.
.
.

LES MAINS DU GUITARISTE

pour Joël Leick

Glissant le long du manche
pour chercher les accords
bâtir la mélodie
faire vibrer la note
avant de la signer
par une griffe d’or

Dans les rues du faubourg
de bistrot en bistrot
roulant sur le trottoir
en évitant les bornes
cueillant dans les vitrines
une inspiration neuve

Les reflets sur les jeans
les couleurs des enseignes
les numéros gagnants
les affiches brûlées
la donne de la pluie
sur le tapis des vitres

Les rayons dans l’orage
le choral des camions
les clochers le beffroi
sur le clavier des toits
la chanson des marchés
le murmure des chambres

Dans l’ombre qui mûrit
les trilles des fantômes
au verso des discours
les joyaux de la grève
l’étoile des arpèges
et l’ongle du bonheur
.
.
.

SOUFRE

.
J’ai cueilli des fleurs minérales
au bord des bassins des geysers
pour alimenter mes vergers
alchimiques en greffons drus
afin d’obtenir les agrumes
dont se délectent les dragons
veillant autour de mes trésors
convoités par les gens en place
que leurs espions ont alertés

J’ai cueilli des cendres vivantes
au bord des fusées retombées
des feux d’artifice en l’honneu
des dernières libérations
pour fumer les terreaux safran
des prés où joueront les enfants
des griffons nés dans les cavernes
que m’ont léguées les anciens maîtres
pour y mûrir mes talismans

J’ai cueilli les interminables
minutes des accouchements
au bord des scènes et des vies
pour en tisser l’allongement
des cases du calendrier
en plages d’immortalité
à l’abri de toutes les taxes
l’or des ans le citron des vagues
pour ouvrir les geôles du temps

J’ai cueilli des flux d’étincelles
au bord d’alambics électriques
dans les discrets laboratoires
où s’élabore l’élixir
qui dissoudra canons et tanks
épaulettes cravaches morgue
dans les piscines des gymnases
où s’exerceront les dauphins
pour explorer les autres règnes

J’ai cueilli les éclairs d’été
au bord des forêts et banquises
pour creuser dans les nuits des pôles
des galeries en draperies
s’enroulant autour de l’essieu
de notre planète et donnant
sur des trous noirs ou bien couleur
de la raie du sodium pour rendre
Vénus habitable et Pluton

J’ai cueilli dans les hôpitaux
les ongles des vieillards griffant
le bord des draps teints de leur bile
pour en épaissir mes fureurs
pour cristalliser mes humeurs
dans ce jaune au-delà de l’or
sur les ramages des rameaux
qui délient les verrous des langues
les cadenas des agonies

J’ai cueilli les palpitations
des trilles batteries arpèges
au bord des silences conquis
sur les ronflements de nos villes
pour traduire à nos surdités
les rumeurs perdues des savanes
les grincements des migrations
parlers des mangeurs de coquilles
les veillées des cités d’antan

J’ai cueilli les soies et nervures
au bord des grains du tournesol
dans les royaumes des monnaies
dans les pupilles des pumas
dans les franges des dalmatiques
essuyant les dalles et marches
de Byzance Assur ou Memphis
pour en diffuser la fragrance
dans les remugles de nos gouffres

J’ai cueilli plumes vibratiles
au bord des ailes des phénix
qui nichent sur les bananiers
des hespérides ou atolls
qui apparaissent quand se lève
l’étoile des bergers ou celle
des rois mages puis se diluent
dans les corolles de l’écume
aux remous de l’actualité

.


.
Un entretien avec Michel Butor, ici
.


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