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Alexandre Kojève, la fin de l’Histoire « Une vie, une oeuvre » par Jean Daive 10 novembre 1990

septembre 27, 2012

Alexandre Kojève par Jean Daive (transcription radio) dans Kojève Kojève-300x300

La lecture de Hegel ne va pas sans une certaine fascination. Elle relève de ces expériences intellectuelles particulièrement décisives que les difficultés de traduction ont pu rendre cependant rares ou austères. Le Séminaire de Kojève était devenu de ce fait une bénédiction pour toute une génération. Alexandre Kojève, que nous allons d’ailleurs entendre précisément en conférence, s’était en effet avec une intelligence presque diabolique proposé de donner à lire, à entendre, le pensum qu’est la Phénoménologie de l’esprit. Jean-Pierre Brunet, haut-fonctionnaire, Bernard Clapier, gouverneur de la Banque de France, Edgar Faure, Président du Conseil, Nina Kousnetzoff et Denyse Harari, Simone Martinet et Jean-Michel Rey, philosophe, ont témoigné en 1990, au micro de Jean Daive. Alexandre Kojève aura fasciné lui-même tant de nombreux intellectuels, philosophes, sociologues, psychanalystes, que de hauts dirigeants de l’Administration française. Il s’agit bien ici d’une vie et d’une œuvre, d’un penseur et d’un acteur essentiel du XX ème siècle français, dont il est en plus rarissime d’entendre un enregistrement.

Alors, voyez-vous,{…} et vous pouvez aussi tout nous dire {…}, alors, qu’est-ce qu’il fait ? {…} n’est-ce pas ? Qu’est-ce que vous obtenez ? {…} Voyez-vous, c’est ça la dialectique {…}.

Pour lui il y avait deux catégories de personnes, il y avait les croyants qui cherchaient un Dieu en dehors d’eux-mêmes et les athées qui voulaient devenir Dieu eux-mêmes. Alors, bon, lui, un peu en riant il disait que lui il était athée et il avait réussi à devenir presque comme un dieu, quoi. Et de temps en temps dans les circonstances vraiment de la vie courante sans importance, il se référait à Dieu en disant « le collègue », comme ça, pour rire.

Une vie, une œuvre, Alexandre Kojève, la fin de l’histoire, une émission de Jean Daive.

On saisit dans la postérité immédiate de Kojève, chez des gens comme Merleau-Ponty, chez des gens comme Bataille, à la limite même chez quelqu’un comme Lacan, on saisit bien quel est le poids que peut avoir cette idée de fin de l’histoire, enfin, c’est-à-dire comment chacun de ses élèves ou auditeurs doit d’une certaine manière se situer par rapport à cette question. Et tout le débat, par exemple, qu’il y a chez le jeune Bataille dans les années 30 précisément à la limite mystique de la politique a quelque chose à voir avec cette rationalité qu’engendre Kojève. C’est-à-dire la pensée de Kojève en tant qu’elle avait une sorte de poids politique.

Personnage de roman, Alexandre Kojève tout d’abord commente Hegel et fascine une génération. 1933-1939 : premier acte.

Je lui avais dit, j’avais lu naturellement le fameux cours sur Hegel et je lui avais dit, ce qui est merveilleux pour quelqu’un qui ne suis pas philosophe comme moi, c’est qu’on a l’impression d’avoir la carte Michelin pour un pays qu’on ne connaît pas. Et c’est vrai, c’est un livre absolument extraordinaire, et donc il savait, et je crois que ça lui faisait plaisir de penser qu’il n’ignorait pas ce qu’il avait écrit. Je m’y intéressais.

1945-1968 : deuxième acte. Kojève soupçonne la fin de l’histoire, et veut en instruire le dernier homme, c’est-à-dire lui-même. Il sera donc le citoyen de l’Etat final. Kojève devient conseiller secret auprès de deux haut-fonctionnaires, et {…} son rêve d’un Etat supra-national. Le commentaire fait place à la négociation. Le marché commun est né.

Tous les membres de l’Administration française, tous les fonctionnaires qui avaient un rôle à jouer en ce qui concerne la formulation de la politique économique extérieure de la France, et j’étais de ceux-là pendant les années 50 et 60, ont tous connu Alexandre Kojève qui avait un rôle tout à fait particulier, je dirai, sans précédent, dans l’Administration française, d’être celui venait s’adresser à l’ensemble des fonctionnaires ainsi d’ailleurs qu’aux ministres, avec des idées neuves et originales et la plupart du temps ayant un caractère de provocation. Et ceci irritait beaucoup mais en même temps nous obligeait à toujours nous remettre en question et à, bien souvent d’ailleurs, modifier notre attitude à la suite de remarques qu’il faisait.

C’était en effet une double personnalité. C’était un homme absolument charmant, agréable, et je ne regrette qu’une chose c’est de ne pas m’être lié davantage avec lui. Ce qui aurait pu se trouver. Mais j’ai mis longtemps à comprendre que c’était le même homme – celui des ouvrages philosophiques. Je n’étudiais pas spécialement la philosophie, et quand j’ai eu l’occasion de voir sa conférence on m’a dit, Vous savez, Kojève est un grand philosophe. C’est uniquement après, quand je me suis occupé de Hegel, que je suis tombé sur le livre de Kojève, qui a été publié à ce moment-là, il n’avait pas voulu le publier lui-même.

« La science est un cycle, et le livre est le résultat de l’action du sage qui est aussi homme et citoyen de l’Etat universel. Le livre intègre notre évolution, c’est-à-dire notre histoire, c’est-à-dire notre répétition. Ainsi arrivés à la fin, écrit Kojève, il faut relire, ou repenser le livre – et le cycle se répète éternellement.

3ème acte :

« Bon, le deuxième principe est celui du tiers-exclu. Celui-là, il dit que, certes, on peut dire de quelque chose que c’est A, si une chose n’est ni A ni non-A, qu’est-ce qu’elle est ? Elle est ineffable. Eh bien, pendant des années j’ai cru découvrir une preuve logique de l’existence de Dieu. Et j’étais très embêté, parce qu’enfin quand même, pendant 2000 ans on a essayé d’en trouver, on a toujours échoué, ça serait vraiment merveilleux, en vrai, si j’avais … il y avait quelque chose qui n’allait pas. Eh bien j’ai trouvé. Mais je vous assure ça m’a pris cinq ou six ans. C’est que c’est {…}, on peut parfaitement dans le discours {…} ça c’est évident, si vous dites A est non-A, et vous pouvez dire A est non-A, et rien d’autre, donc, il y a une limite dans le discours, du moins humain. Enfin avouez que déduire l’existence de Dieu d’un principe découvert par un païen c’est fâcheux. Alors, bon, heureusement, c’est faux {rires dans l’assistance}, on ne peut rien en déduire. »

Nina Kousnetzoff, nièce d’Alexandre kojève. Je l’ai toujours connu, disons puisque nos familles viennent de Russie et sont parties pendant, un peu après la Révolution, donc finalement Kojève avait à Paris une famille très réduite et donc on était, mes parents, ma tante, moi et quelques autres personnes donc je le connaissais bien, quoi. Evidemment, 18 ans après, on voit les gens assez différemment mais une personne comme Kojève je crois que ça marque définitivement, surtout quand on l’a connu assez jeune, quoi. Bon, enfin, je sais que dès 6, 7 ans, ce qu’il disait me paraissait toujours marquant et il disait toujours des choses étonnantes, inattendues quoi. Enfin il y a le côté inattendu toujours original, toujours un avis finalement différent des autres sur tous les sujets et qui paraissait complètement vrai, complètement convaincant, et en même temps, parallèlement le côté rire, quoi. Ça c’est un trait essentiel de Kojève, on ne savait jamais très bien s’il pensait vraiment ce qu’il disait ou si c’était pour rire, et puis finalement il le pensait quand même mais c’était pour rire aussi et, disons, l’ironie, le jeu, ça faisait partie intégrante de sa personne, et pour lui c’était aussi une partie fondamentale du philosophe, disons. Et alors avec Kojève, ce qui était assez impressionnant c’est que il se comportait à moitié ironiquement, comme si lui savait tout, comme s’il était plus que philosophe, comme s’il était le sage, quoi, de la sagesse discursive. Bon il admettait qu’il y avait d’autres personnes qui pouvaient être des sages dans leur existence mais lui disait qu’il avait tout compris, qu’il pouvait tout expliquer, donc on était bien obligé d’y croire, même si on pouvait avoir des doutes.

Denyse Harari. Kojève avait quitté la Russie donc comme jeune homme après avoir été emprisonné pendant quelques temps au moment de la révolution, bon il a été, c’est assez curieux je crois mais c’est la période où il a été séduit, en prison, par les idées révolutionnaires. Et il a quitté la Russie, il était d’une famille très aisée, et il s’est enfui vers l’Allemagne avec un ami, et je crois que c’est son ami qui a transporté sur lui – le beau-père de Kojève était bijoutier -, et il y avait un certain nombre de pierres et de bijoux qu’il avait réussi à réunir et c’est l’ami de Kojève qui a sorti ce petit magot, et ils sont arrivés en Allemagne, et Kojève avait l’intention d’y reprendre, d’y continuer ses études. Et alors ça c’est la période, je ne connais pas tous les détails mais enfin c’est la période Heidelberg où il a étudié avec Jaspers et où il a fait du sanskrit, il a fait du persan, il a fait des mathématiques, enfin il a fait toutes sortes de choses, et il disait toujours qu’il ne lisait pas parce qu’il avait lu tout ce qu’il y avait à lire pendant cette période-là et qu’il ne lisait plus ensuite. Et je pense, c’est aussi au moment de sa rencontre avec Koyré. Il a connu Koyré parce que, enfin c’est une histoire un peu comique mais je crois que ce n’est peut-être pas la peine de … je vous le dis en tout cas, Kojève a enlevé la belle-soeur de Koyré, et le mari de cette dame en était très… ému, très malheureux, et le frère de monsieur Koyré, le jeune frère de monsieur Koyré et madame Koyré qui était une amie intime de sa belle-soeur a envoyé son mari voir qui était ce jeune homme qui était d’ailleurs beaucoup plus jeune que la dame en question qui devait avoir une dizaine d’années de plus que lui et enfin essayer de le sermonner. Et Koyré, qui était un homme absolument délicieux, vous vous souvenez de Koyré ? est revenu de cette entrevue, enfin, aux anges, très content, tout souriant, et sa femme lui a dit, Mais alors c’est merveilleux, tu lui as, tu lui as expliqué ? – et ensuite Kojève est venu en France, enfin, a épousé cette dame et l’a quittée mais enfin ça c’est une autre histoire, et est venu en France, et ce petit magot qu’il avait, il n’avait pas beaucoup l’intention de s’en occuper, et il l’a confié à un russe, un émigré russe, un ami à lui, qui l’a investi dans une affaire qui s’appelait Les fromages de la vache qui rit – qui existe toujours. Et naturellement, très rapidement cette affaire a fait faillite et Kojève s’est retrouvé sans le sou, le magot avait disparu et bon il n’y avait plus rien, il fallait trouver un moyen de subsistance. Et Koyré entre temps était déjà, enfin s’était établi d’une façon un peu plus stable en France, et l’année où Kojève a commencé son cours à l’Ecole des hautes études, Koyré avait été nommé au Caire pour faire une série de conférences, et avait demandé à Kojève d’être son suppléant à l’Ecole des hautes études. Et Koyré avait commencé à écrire des articles sur le temps, Hegel et les philosophes allemands, et introduire un petit peu la philosophie allemande qui n’était pas très connue à l’époque d’ailleurs, Aron en parle aussi dans son autobiographie, il avait commencé à s’intéresser à Hegel et avait commencé ce cours sur Hegel. Kojève a repris en concentrant sa lecture sur la Phénoménologie de l’esprit, et la lecture commentée, et c’est ce qu’il a fait pendant ces années-là. Bon je crois que c’est à peu près tout.

Alors toutes les deux, Denyse Harari et Monnette Martini, vous avez assisté à ces cours.

Pas depuis le début.

Alors quel était l’intérêt justement de ces cours ? Car il y avait quand même un centre d’intérêt très très large puisqu’il y avait Paulhan, Leiris, Bataille, Queneau, Lacan, et, entre autres, vous aussi.

Enfin … pour moi c’était … tout simplement un éblouissement, j’avais déjà, j’avais déjà eu la chance d’avoir Koyré et de le connaître d’assez près, au Caire, mais enfin c’était tellement différent des cours auxquels on pouvait assister à la Sorbonne – pourtant j’étais allé à des cours assez intéressants, j’ai eu Brunschwig et puis j’ai eu Jean Wahl et puis … – mais enfin Kojève c’était tout à fait autre chose, c’était…

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