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Jean-Pierre Duprey, poèmes

septembre 26, 2012

De derrière les loups

Comme les loups hurlent la nuit resserre l’écrou,
La terre s’arrête de tourner
Pour que le ciel se mette debout.

Ce soir, la terre est transparente
Au soleil-deux, sang noir, vent glissant,
Déployé dans le sens
Du plus profond qui s’ouvre sur lui-même
En ses tours de cent visage.

Visage de derrière les loups
Où la nuit trépasse, passe
Un bras d’épouvante.

… Lisse comme un miroir
Où l’on se glace à la vague des yeux.

Le visage de derrière les loups,
Comme un silence vient à peine de maudire,
Sa vie d’espace
Dépasse déjà la cordillère des sens.

Frappe le visage, frappe
Le visage lisse comme une glace ;

Passe le couteau sur ton visage,
Prends ta vie par les deux bouts
Et fais la roue,
fais la roue…
.
(in La Fin et la Manière)
.
.

Chambre

.
Les larmes sur l’ardoise,
Les armes dans la chambre.
Quelque chose pensait…

Il fallait que les fantômes mangent

La neige a répandu des fleurs
Que le ciel mouille en chaque oiseau
Chaque oiseau
Planant un nuage fait pour la lenteur
De tout mourir en dormant le vent le plus chaud.

Il fallait que les fantômes s’engrangent…

Pour épuiser les creux de l’âme blanche
Déshabillée de sa mémoire des chambres.
.
(La Fin et la Manière)
.
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..

A la grimace

Allez-vous-en, vous n’êtes pas joués ! Il fait si noir qu’on n’a jamais gravé les cartes. Allez-vous-en, on vous a joués. Le soleil n’a jamais fait partie des livraisons du jour et la terre n’est qu’une ride de vieillesse. Celui qui aime l’atome ne mange que du néant. Celui qui croit prendre un chemin ne prend que son corps par la fatigue.

J’avais pourtant trouvé de la viande dans les statues…et quelque chose de touchable qui s’insérait, ne quittait jamais la main, cette main, ma main.

Mais la main, l’ombre d’un geste, n’avait jamais quitté cette sépulture anticipée, ce grand dortoir des autres, peuplé, peuplé…
D’un grand fauteuil qui n’invite personne…
D’une clef oeuvrée qui n’explique rien,
Trouvée dans la main
D’un pensionnaire de la maison détruite, quelqu’un payé très cher pour rien.

Et dans un coin du sommeil des autres, lui, là-bas, sa peau se déplace. A quoi t’entraînes-tu ? Qui donc te rêve ? Il n’a rien vu, rien entendu ; son corps l’avait porté à la dernière dimension nocturne, jusqu’à l’issue du dernier hasard.
Le dernier hasard…Un grand brouillard en place. En avant, drapeau noir ! Les démons, on vous somme, plus d’hésitation ! L’habitude de la réalité exige une belle autorité.

Moi, je n’aurais jamais dû me prendre les pieds dans cette galaxie !

.

in La Fin et la Manière
.
;
.

Que cherchent les regards

Que cherchent les regards du ciel au fond du lac
Où dorment des momies ?
Légères se balançant sur le sable bleu
Leurs membres sont des sacs

Je ne suis pas de celles-ci car mes bras qui sont lourds
Ne se détachent point
Mais mes yeux vont au loin et j’ai peur qu’un jour
Ils perdent leur chemin

Il a moins de soucis le vagabond qui part
Souhaitant mourir demain
Quant à moi mon sentier n’est pas pareil au sien
Je veux finir plus tard

Mais le fil qui casse laisse en guise de passé
Des cercueils de bois
Et la mort n’oublie pas qu’elle a pour nous faucher
Une mer de bras

Un jour je dormirai du sommeil dont j’ai peur
Pour ne plus m’éveiller
Je descendrai au fond de ces temps oubliés
Où les sirènes pleurent.

Et les très longs voyages repliés dans ma tête
Seront chiffons de rêve
L’archange qui nous garde et sans nous ne s’élève
Sera l’ange de la fête

Puisse durer longtemps le phare du vaisseau
Qui nous porte sur terre
L’abri que se construisent les marins sous les flots
Me semble bien précaire

Allégés de leur poids ils sont bulles de verre
Portés par les anges
Un rêve qui les cogne claque comme une orange
Entre deux bras de mer.
;
(in Un bruit de baiser ferme le monde, sept 1946)
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A LA BONNE BOUCHE

Ma poitrine était bleue, je perdais du ciel.
Non, je ne me fierai pas à la largesse des choses. J’irai
autour. Je descendrai plus bas, élargissant mes habitants,
mes empreintes fermant mes crevasses, mes animaux durcis
dans le temps…
Le vent était tout de feuilles mortes et les fantômes
toute la chambre.
Le vent s’enrichissait d’amers, la lune argentait un coeur
du ciel.
Et l’effroi se chargea du reste… Les fantômes donnaient
des exemples de caresses, mais nos mains ne s’y touchaient
jamais.

Cela me courait sur la peau, hurlant un air qui m’était
respiré. A l’autre bout, il y avait un dieu. Je lui criait :
« J’abandonne, mangez-moi la langue !  »
Et les fantômes mangeaient.
.
.
.

UN SAFRAN DE MARS

Le maître de l’Amour se maintient au carreau de lune,
Ses yeux, tirés du blanc, découvrent l’ombre de Ce-qui
n’est-pas.
« Donnez-nous, disait-on, ce qui manque à l’étincelle
pour faire du bois, ce qui manque à la rivière pour mouler
une forêt de feu !  »
La machine de l’Amour battait la campagne, hâtait
les saisons. L’échelle de son ombre dépassait l’horizon.
Il y est un soleil et quelques allumettes perdues dans la
boîte du vide…
Une étoile avec la chair de l’oeuf.
Un grand rideau d’objets. Rien devant et tout APRES.
(Extrait des « Oeuvres complètes » Editions Christian Bourgois)
.
.
.

REPOSEZ-VOUS

Reposez-vous, mangeurs de choses,
Ou prenez-moi par une main qui dévore.
Au fond du jeu qui me suppose,
Se font, se défont les tissus du corps.

Reposez-moi, mangeurs de choses,
Entre les doigts défaits de la main bleue
Qui file, autour de la nuit qui m’expose,
Ses ongles, larmes séchées d’anges creux.

J’ai mémoire encore de poutrelles,
Au-dessus du lac qui saborde
Ses propres surfaces sous ses ailes;
Et puis les gestes prêtés à l’ordre

Et les gestes d’intervention
D’une muraille plantée de coudes
Qui ne jure l’absolution
Que pour cette partie de chair lourde

Pressée ailleurs ;
Alors qu’ailleurs encore
Ailleurs encore
Toutes mes parties de peur
Parties de peur
Tournent autour de la charrette des couleurs.
( La Fin et la Manière )
.
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Biographie

(1930-1959)
Né à Rouen en 1930. Il vient à Paris en 1948 où il participe au mouvement surréaliste, en tant que poète, peintre et sculpteur. Il se consacre entièrement à la sculpture à partir de 1953. Pour protester contre la guerre d’Algérie, il va uriner sur la tombe du Soldat inconnu et sera battu et arrêté pour cet acte. Suite à ce fait traumatisant, il va en asile psychiatrique pendant quelques mois. Il envoie à André Breton ses derniers poèmes avant de se suicider. Jean-Pierre Duprey exprime sa hantise du néant dans ces poèmes, empreints de noirceur.
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Bibliographie

Derrière son double, Le Soleil noir, 1950
Dans l’œil du miroir, Le Soleil noir, 1964
Œuvres complètes, Christian Bourgois, 1990
Un bruit de baiser ferme le monde, le Cherche-midi, 2001
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Jean-Pierre Duprey est l’une des comètes comptant parmi les plus magnétiques de la seconde moitié du XXème siècle. Poète, peintre et sculpteur, Jean-Pierre Duprey (né le 1er janvier 1930, à Rouen) vit une enfance difficile, ponctuée de déséquilibres psychiques et de crises répétées d’anorexie. Les études ne l’intéressent pas. Il ne supporte pas la rigueur scolaire et sera exclu du célèbre lycée Corneille de Rouen, lors de ses études secondaires. À l’âge de seize ans, il écrit ses premiers poèmes et découvre les œuvres de Lautréamont, Jarry et Artaud. Durant l’été 1948, sur une plage de Normandie, il fait la rencontre de Jacqueline Sénart (qui est assistante sociale), la femme de sa vie. Duprey rompt avec sa famille. Le couple s’installe à Paris, et loge dans une chambre d’hôtel, du côté des Batignolles, puis au 143, rue de Crimée. Duprey achève l’écriture de Derrière son double, son premier manuscrit, qu’il adresse par la poste à André Breton. Ce dernier lui répond le 18 janvier 1949 : « Vous êtes certainement un grand poète, doublé de quelqu’un d’autre qui m’intrigue. Votre éclairage est extraordinaire. » Dès lors, Duprey prend part aux activités et aux publications du groupe surréaliste. Après Derrière son double, en 1950, suivront : La Fin et la manière (1965) et La Forêt sacrilège (1970). Début des années 50, le poète épouse Jacqueline (qui décédera des suites d’une longue maladie, en 1966) à Rouen, et délaisse provisoirement la poésie au profit de la peinture et de la sculpture. Le travail de ce créateur prolifique, passionné et acharné, commence à être reconnu, mais les disputes à répétitions avec Jacqueline, ainsi que les crises de nerfs, le broient littéralement de l’intérieur. Cette époque, c’est aussi celle de la guerre d’Algérie. Faut-il prendre des options politiques ? Pour sa part, Jean-Pierre Duprey préfère « commettre un acte objectif contre l’armée engagée dans une guerre injuste plutôt que de souscrire à des prises de positions intellectuelles. » Il ne tarde pas à mettre son idée en pratique, et urine sous l’Arc de Triomphe, sur la flamme du soldat inconnu. Il est arrêté, brutalisé par la police, connaît la prison puis l’asile (il est interné à Sainte-Anne, du 7 au 30 juillet 1959). Relâché, il consacre les derniers mois de sa vie à écrire sa dernière œuvre : La Fin et la manière. Le 2 octobre 1959, après avoir prié sa femme Jacqueline de poster à l’adresse d’André Breton, son ultime recueil de poèmes La Fin et la manière, Jean-Pierre Duprey se pend à une poutre de son atelier de sculpteur, mettant un terme à une brève existence vécue intensément dans la douleur et la fièvre de la création. En vers comme en prose, lyrique, narrative ou sous la forme de dialogues, la poésie de Jean-Pierre Duprey n’en rappelle aucune autre. Territoire élu du mythe, de l’angoisse existentielle, du Merveilleux ou du fantastique onirique, l’œuvre de Duprey incarne une remarquable et douloureuse alchimie des deux faces de l’artiste, le noir et le feu. C’est que, Duprey est posté au bord de ce précipice où coule l’eau noire de la nuit. Il n’a eu de cesse d’interroger la nature de l’amour comme ses maux ou son univers intérieur. Plus de cinquante ans après sa mort, il demeure l’archange de la jeunesse révoltée, et personnifie mieux que quiconque la dualité déchirante qui existe entre le rêve et la réalité. À lire : Derrière son double (Le Soleil Noir, 1950), La Forêt sacrilège (Le Soleil Noir, 1964), La Fin et la manière (Le Soleil Noir, 1970), Derrière son double (Christian Bourgois, 1990 ; réédition poésie/Gallimard, 1998), Un bruit de baiser ferme le monde (le cherche midi éditeur, 2001).

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).
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