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Jan Kasprowicz, le poète et l’espoir de la révolution

septembre 20, 2012

Source : Poètes Polonais


Jan Kasprowicz (12 décembre 1860 – 1er août 1926) est un poète, dramaturge, critique littéraire et traducteur polonais. Il est né à Szymborze, au nord-ouest de la Pologne. Malgré ses origines modestes, il obtient son baccalauréat en 1884, il étudie la philosophie et la littérature, il acquiert une formation universitaire et rédige des articles pour diverses revues étudiantes. En 1886, il épouse Teodozja Szymańska, mais ils se séparent au bout de quelques mois. Durant ses études, il est arrêté à plusieurs reprises pour ses activités au sein de groupes militants socialistes. En 1888, après avoir été libéré de prison, à 28 ans, il déménage à Lvov où il passe la plus grande partie de sa vie. Renommé pour être un titan de travail, à la force inépuisable, selon le poète Stanisław Lem, il est souvent entouré de beaucoup d’amis. Autodidacte, outre ses talents d’écrivain et de critique littéraire, il maîtrise le grec et le latin, le français et l’anglais, ce qui lui a permis de traduire des écrivains comme Shakespeare, Shelley, Euripide, Eschyle, Goethe, Byron, Hauptmann, Ibsen, Wilde, Marlowe, Rostand, Vauvenargues, Bertrand, Rimbaud, Maeterlinck, etc. Son premier recueil de Poésies [Poezje] en 1889 annonce déjà la portée de son œuvre et la place qu’il attribue au peuple, son espérance dans la force du peuple. Sa poésie, tout comme le plupart des poètes de la “Jeune Pologne”, se caractérise en effet par un profond humanisme, une espérance dans l’avenir et dans le peuple, en même temps qu’un désespoir face à la réalité tragique du présent.

L’époque à laquelle il vit est parmi l’une des époques les plus tragiques de l’histoire de la Pologne et des plus difficiles à vivre, y compris pour les artistes et les poètes. Au fur et à mesure des années, il édite d’autres recueils, dont un recueil en 1898 Le Buisson de rosier sauvage [Krzak dzikiej róży] qui affirmera sa place parmi les poètes polonais, ainsi que des pièces de théâtre, en parallèle de ses traductions. En 1899, à presque 40 ans, il vit une tragédie personnelle, sa seconde femme, Jadwiga Gąsowska, dont il a eu 2 filles, le quitte pour vivre avec un autre poète, Stanisław Przybyszewski. De 1900 à 1906, il collabore à deux revues majeures en Pologne, Le Courrier polonais [Kurier Polski] et Le Mot de Pologne [Słowo Polskie]. En 1904, il passe un doctorat avec pour sujet « Le lyrisme de Teofil Lenartowicz », un poète romantique du 19ème siècle. En 1909, à 49 ans, il prend la responsabilité de l’unité de littérature comparée à l’Université de Lvov, unité créée pour ses propres travaux. En 1911, il épouse une italienne, Maria Bunin, âgée de 19 ans, fille d’un général qu’il rencontre lors d’un voyage en train. Sur la fin de sa vie, il est recteur de l’Université Jan Kazimierz à Lvov, puis, en 1923, il s’installe dans les Tatras, au sud de la Pologne, dans la villa Harenda. Il y meurt le 1er août 1926, dans cette région montagneuse de Zakopane, qui symbolise dans sa poésie la liberté et l’idéal de la révolution, une nature et des montagnes qui culminent dans les hauteurs, tout comme les rêves des hommes culminent, perdus dans le ciel et les étoiles.

D’origine modeste, mais marqué par l’enseignement de la philosophie, la poésie de Jan Kasprowicz porte cette dualité entre la réalité humaine, terrestre, d’une part, et le règne supérieur des idées, l’interrogation sur l’essence de l’être, d’autre part. Sa poésie s’adresse souvent et met en scène le peuple, un peuple poétisé, comme étant une force qui porte l’espoir de la révolution. Le poète voit l’avenir à travers ce peuple. Mais dans ce peuple, il y voit surtout la grandeur et la force, il y associe la grandeur des forces de la nature, notamment les mers et les montagnes. Un lien unit la nature et les peuples : ce qui les rend semblable c’est leur grandeur, leur caractère imprévisible et leur capacité à renverser ce qui est d’ores et déjà établi. Le poète inscrit de cette manière la révolution des peuples dans l’ordre de la nature, comme ce qui fait partie du mouvement de la nature, car la nature elle-même renverse les éléments et produit des changements spectaculaires, du jour au lendemain. La révolution apparaît ainsi comme une force de la nature, une force inscrite dans les éléments de la nature, et le peuple se fait le médiateur de cette force au niveau de l’histoire de l’humanité. Il rétablit un ordre naturel dans l’histoire des hommes, il rétablit la révolution comme une force naturelle propre à toute chose dans l’univers, propre à tout être vivant, ce par quoi le monde existe. Il donne dans sa poésie un sens philosophique à la révolution : ce n’est pas seulement la révolution sociale des hommes, la révolution est avant tout une force de l’univers, une force qui habite tout être vivant, et pas seulement les hommes, une force qui témoigne d’un dynamisme constant de l’univers. C’est ce qui fait la beauté et la force de sa poésie, une philosophie qui s’incarne dans la nature et qui exprime la force révolutionnaire, l’espérance de toute une génération, pour qui ce rêve a permis de résister au désespoir et de continuer à croire en l’avenir, qui fait que la révolution doit arriver car elle est inscrite dans l’ordre de l’univers et qu’il est donc impossible d’échapper à ce qui est inscrit dans l’existence même du monde.


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Poème de Jan Kasprowicz: “Assieds-toi sur cette pierre”

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Assieds-toi sur cette pierre, tombée
Des hauts rochers séculaires,
Et à travers le bruit éternel du torrent,
Viens parler avec Dieu.
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Je sais : tu ne pourras comprendre Son énigme,
Mais, de loin, tu entendras
Un souffle plein de mystère,
Celui du Dieu de bonté, du Tout-puissant,
Qui accompagne les chemins de ta destinée.
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Et quand tu seras absorbé dans ce bruit éternel
Du torrent qui vient depuis les montagnes
Cachées au-delà des mondes,
Alors, ne t’inquiètes plus du jour qui vient,
Car le fil de ta destinée, sache-le,
Est tissé sur une quenouille invisible,
Par la main de Dieu.
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Si tu es le fils de la lumière,
Tes lendemains aussi seront lumineux,
Mais, si la Terre a pleuré
Le jour de ton anniversaire
Sous la charge lourde de l’obscurité,
Tu ne pourras trouver la force, en toi,
Pour extraire de l’ombre des étoiles
Cette lueur qui permet d’éclairer ta destinée.
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Ne te force pas à agir, et ne cherche pas non plus
À donner un frein à ta rébellion :
Le cri et la colère sont, aux mains des peuples,
Leurs compagnons, ils viennent
De leurs mains qui se soulèvent
Contre ce qui demain va s’accomplir…
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Ton devoir est de t’asseoir
Sur cette pierre, tombée
Des hauts rochers séculaires,
Et de parler avec Dieu
À travers le bruit éternel du torrent,
Ton rôle est de porter l’aveu de l’éternité
Aux peuples qui grondent et qui crient,
Cet aveu empli de souffles lointains et secrets,
Où le Dieu tout-puissant, plein de bonté,
Accompagne au loin les chemins de leurs destinées.
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Traduit par Chantal Lainé

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