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Patrick Laupin, poèmes

juin 27, 2012


Sans oracle

C’était quand même un peu disparaître
derrière quelque chose
derrière le mur physique des paroles
non pas une disparition — une déperdition
mot à mot lettre à lettre et tout le langage
dispersé dans ma tête
où je voulais j’espérais que la compréhension
naisse identique à l’amour
Fête de mai ni feuille ni théâtre
l’ombre noyée de mon angoisse
et la très haute lumière des chambres
froissée dans ce point de rêve endolori
d’où je m’éveillais enfant dans la coupure terrible
et noire d’un point diurne forcené d’irréalité
Que n’ai-je à espérer jour après jour
que la lente amère balancelle d’un présage
Ô signe physique d’un langage
des rythmes sacrilèges
une vitalité presque malade
Des portes un soir ou un matin
quand toute la douleur fêlée
des signes de dissociation
vanne un cri d’appel au creux du monde
du proche et du lointain qui souffrent encore
Ma terre de vision mes rêves de douleur
jamais nous ne sommes semblables
Déjà la masse noire confuse des corps auprès du lac
et l’ironie tragique des arbres sous la pluie
J’ai souffert te servir
j’ai ouvert des portes sans te trouver
je chérissais un principe d’espérance
je me suis retrouvé comme j’étais
triste, imbécile, marchant les deux pieds devant
ne voyant même pas l’âme d’un Dieu frôler mes yeux
Avril ne m’a compté que la cruelle étude apatride
et je n’ai pas vu le vent simple derrière l’ordre
ébloui du monde — Sans oracle
Je me suis mal protégé de ces roses mystérieuses
et fatidiques de l’aurore
qui élèvent en moi leur sentence
comme des temples ou des strophes puériles de la mort..

Patrick Laupin, extrait de La rumeur libre (Corps et âmes), Paroles d’Aube, 1993
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Extraits

Je voudrais que s’entende comment la violence historique rentre dans les corps, crée en chacun une parole non parlée, un soliloque muet. D’ordinaire la poésie arrive à ça par des abréviations fabuleuses et des synthèses de foudre donnant à lire toute la structure du langage en abîme. J’entends une poésie qui ne trahisse pas la réalité. J’imagine un théâtre, simple odyssée sous les arbres, solitaire, tacite ou social, où l’auditeur soit dans la position d’entendre ce qu’il écoute comme s’il ne l’avait jamais encore entendu prononcer, bien que vivant de tout temps de ce débordement concentré de sa propre énergie singulière. Où soient des adresses, des voix, un lieu de la parole en soi pour qu’elle puisse exister. Sans quoi, le tragique de la folie le prouve, l’homme est un être donné pour le néant et la disparition. Que la voix retraduise ça, le lieu, le geste, le fuyant. Que s’entendent ces voix, vulnérables de songe, sentences retorses qui évident le mensonge, une beauté statuaire dans le calme plat de l’invective. Je voudrais que s’entende une langue qui par la répartie instantanée retourne le sens à son vide, à la cruauté rapace d’envol qui dort dans la guerre intestine des corps, à la douceur élue de la beauté. Ennuis, soleils, traites impayées, corps courbaturé et l’oppression, le souffle de la révolte. Je me dis qu’une page est tracée diaphane chaque jour au soupir de notre disparition. Je voudrais lui rendre son invention de chair, de verbe et d’insurrection sacrée.
(extrait de L’Homme imprononçable, La rumeur libre éditions, 2007)
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écrire

les jours sans jours
et les heures sans heures
proie du bonheur silencieux

mais quelle envie de partir
de fuir ou de rester là
quelle écriture impossible
quand l’amertume des fougères nous gagne
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Portes infinies du regret

portes infinies du regret
portes minuscules
aimées parcourues
jamais connues
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On ne peut pas écrire la pluie

On ne peut pas écrire la pluie, encore moins la décrire, d’ailleurs ici c’est vraiment l’orage et il faudrait inventer un langage égal au choc physique de la pluie, à son tintement mat de rivière verbale, au défi de sa chute limpide, cataracte incolore dans les gestes énervés du vent. Il faudrait déplier jusqu’au vertige la genèse incarnée de ces phonèmes – or/âge – comme si la vie seule maintenue dans cette eau temporelle et la longévité de sa surprise donnaient justement un équivalent de prise silencieuse dans le corps muet de celui qui regarde. Éberlué presque par ce geste enfantin des gouttes qui s’éparpillent, tintinnabulent cristallines sur tôles ou rebond sonore de pierrailles, jet d’eau clairsemé en essaim de fraîcheur, ondée capricieuse chargée de rumeur, nuages charriés de branche en branche qui détrempent très vite l’humeur de l’atmosphère. Et soudain c’est un vrombissement de course nocturne, tout le ciel s’ouvre, il fait violet, mauve, dans le poing forcené de noirceur, et l’irradiante opale des éclairs en tête de la fureur. D’ailleurs tout craque et se venge, passage des corps célestes à qui semble ordonné de laver quelque faute première. La pluie produit ce vertige chaviré de nuit indolore dans la détresse muette du corps, seul le monde physique lapidé au-dehors informe de l’intensité du caractère. Même la main posée au départ de la pluie pour la cueillir ou saluer en ondée familière est chassée sans merci par le gouffre monstrueux du vent qui roule depuis les creux déchaînés d’atmosphère. Abrités dans l’esquif de nos villages à flanc de montagne dans la tourmente, nous sommes vraiment les proies silencieuses de la pluie. Elle déplie une verrière sensible, sensitive de vide, une eau première translucide, une durée spirituelle. Un rideau froid de pluie qui tombe nous rappelle d’instinct et de foudre les limites de notre propre corps, nous qui restons requis comme jamais derrière les vitres et les plis en cretonne de la fenêtre à la regarder s’abattre, sourdre, rebondir en gésine, frapper d’aplat soyeux, enragé, la célérité froide, sourde, et miraculeuse de sa tête de course. Vague transparente où la colère dévale un bruit qui dort. Comme elle affaisse et relève les minces particules d’éléments, on dirait des girouettes de rivières ou un océan dans l’eau furieuse qui navigue. Elle gire, appareil des eaux du temps, broie l’avarice du ciel, franchit le crêt torrentiel, libère ce barrage providentiel. On ne peut comparer à rien le miracle lapidaire de la pluie car c’est de la gaieté sensorielle et muette de notre corps qu’elle provient.

Extrait de « Les Visages et les voix » © Cadex, 1991
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La rumeur libre

Salué par les armes de la pluie
et de la peur
on ne peut pas défaire la folie
meurtrière du monde
si j’aime encore quelque chose
c’est tout juste
les pierres et la lumière
des visages inconsolés d’univers
des sols errants en mal de preuve
étymologique
le cri du milan pilleur d’épreuve
l’illuminante pitié pétrifiée
des oiseaux de l’orage
leur détresse leur désarroi
dans l’aube
le malheur donné pour personne
la foule incarnée du mensonge
tout ce qui n’existe pas
celle qui se jeta de si haut
et détruisit en une seule fois
le lien unique qui la liait
au soleil
tes yeux ravin d’averse
le péril d’or cru dans la lumière
une sainte pitié dans les églises
de pierre
le manège machinal des arbres
sous les remparts
le mal d’aurore ébloui dans l’aube
unique délivrance
des noms de ville très loin
très seul dans leur sainte
sévérité lasse
Valparaiso Vancouver
un coeur couvert et muet
qui ne s’explique pas
des cimes à mi-chemin
la terre et la lumière
dont je ne dis rien
des roseaux sans geste
le grand ciel lavé des eaux
dans la pâleur usée d’octobre
des linges esseulés dans la magie
blanche du matin
le grésil des syllabes
reposoir ému de mes pas
le brûleur qui passe d’un trait
c’est rapide impitoyable au coeur
déchire collines au temps rompu
et l’once friable des ciels de marne
ce mal infini fermé terrestre
vingt mille mineurs en grève descendant
à pied le bassin houiller des Cévennes
des livres de métaphysique sacrés
dans le désordre de mon esprit
Jacob Boehme Vico Giordano Bruno
le cimetière où tu reposes
l’immense peine et la fatigue de ceux
qui désirent encore vivre
le roc inamovible de l’été
le prieuré rose sur le chemin
du val d’Aoste
cette route départementale bordée
d’arbres où je reste
la craie murée qui pense
et le bruit d’eau claire précipitée
dans la rivière froide
ton visage à la lumière du torrent
quelque règles d’or équanimité parfaite
Rimbaud obstiné et tendre définitivement
enragé « écrire maintenant jamais
je suis en grève »
on massacre à Satory
Louise Michel est déportée à Cayenne
Saint-Just immobile et silencieux deux heures
durant le discours du neuf Thermidor
« je voudrais vous parler mais quelqu’un
cette nuit a flétri mon coeur »
il sera guillotiné le lendemain
les grands poètes espagnols qui ont donné
leur écriture et n’ont pas eu peur
Miguel Hernandez Antonio Machado Gabriel Celaya
« La poésie est une arme chargée de futur »
Blas de Otero unique douleur de parler clair
« Je demande la paix et la parole
j’ai dit justice Océan Pacifique etc. »
Germain Nouveau devenu mendiant sur les routes
du Sud sa doctrine de l’amour
le vieux Cézanne lui fera l’aumône longtemps
sur le parvis de l’église d’Aix-en-Provence
et le visage de mon frère que j’aime encore
par les larmes
la brûlure de chaux vive aux portes de l’usine
la douleur physique de ce qui a péri
avec le rythme.

In La rumeur libre, Éditions de l’Aube
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J’aurais aimé pourtant encore
la rue Paul-Sysley et la gare de l’Est
les voies de triage désaffectées
l’entrepôt à ciel ouvert sous les garages d’arbres
le lierre sous la varangue, désastre musical
l’odeur de mazout et le cri rauque de la micheline
à midi dans le tremblé très seul du lilas

mais il est tard
tout est détruit
les trains ne partent plus

le mal d’un siècle divague
comme une éternité jetée à quai
dans le soir inépuisable
qui ne sait plus où poser ses pas

In « Le Sentiment d’être seul » © Paroles d’Aube, 1997
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Sa page sur la Maison des Ecrivains et de la Littérature

Sa page sur La Rumeur Libre Editions


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