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Christophe Tarkos, textes

juin 5, 2012

Manifeste chou

Ça ne peut plus durer comme ça. Il y a quelque chose qui ne va pas. Dans l’utilisation faite du mot poésie, dans l’utilisation qui est faite du mot. Ce n’est pas possible. Il faut faire quelque chose. On se retrouve dans n’importe quoi, la divagation, on sait plus où on met les pieds, il y a tout et rien, personne ne sait plus ce qu’il fait, ça ne veut plus r i en di r e . La pens é e c r é at r i c e , l a be aut é ve rba l e sont
réduites à des frivolités municipales, à des claquements de mains, s’engluent dans la bande sonore du championnat américain de basket, dans le chuchotement de phonèmes murmurés, ça tourne, ça peut tourner longtemps, occupe, occupe le terrain, lissé, bruisse, chauffe.

C’est chou, chouchou, un chou, deux choux, trois choux, chou hou hou, ou chou, x, ou gros chou, ou petit chou, mon petit chou, mon grand chou, grand-maman chouchou, chouchoune, ouch, ouch, ouch, ou chchchchchchchchch ou pchchch…, chuuu… uut, Tchou !, tchou-tchou-tchou, chou, c-h-o-u, ou le grand C.H.O.U., le c, h, o, u, x, Ahgrrchchouououou…, hou…, il était une fois une fille chou qui était très-chou, suçait, les feuilles de chou, les bouts de chou, les têtes
de chou, rentre dans le chou, plante tes choux, échoue à ramer des choux, ou chou pour chou, où chou est tête et cul, est chèvre et chou, mâche, se rachète en chou vert, chou rouge, chou frisé, chou blanc.

Cela ne peut plus durer. Cela part dans tous les sens, les poètes créent sans se soucier des lois des phores. On ne sait plus ce qu’on dit. Les établissements ont leurs poètes, qui écrivent des poèmes qui n’ont plus de noms, qui jouent sans peine, et trouvent par-ci par-là, comme par hasard, de quoi poursuivre, c’est un miracle, dans tous les sens, ils trouvent de quoi vivre, des raisons, ils n’arrêtent pas. Ça continue. Ça va continuer, ce n’est pas impossible. Il y a quelque chose qui va, qui va et qui va et qui dure et qui dure. Quelque chose n’arrête pas de continuer, qui va aller encore et qui dure. Quelque chose qui peut continuer comme ça. Qui ne veut pas s’arrêter et qui va durer je ne sais pas combien de temps, qui va continuer à tourner, comme si de rien n’était, que rien n’arrête, qui prend de la place, embarrassant la place de bruits, de sons de dire, de tours de main. Il y a quelque chose qui prend de la place, qui va dans tous les sens et qui peut durer encore longtemps. Cela ne veut pas s’arrêter. Cela cont inue . C’ e s t inc royabl e . Ça va dur e r. Ça peut dur e r encor e
comme ça.

(extrait de « Ecrits poétiques » editions POL)
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La poésie est la pensée humaine.

Le poète est intelligent. Il prépare la pensée difficile.
La pensée est engoncée, dure et pâteuse, le poète la masse, l’amollit, la réchauffe. Il entraîne l’intelligence à sortir de son engourdissement, il entraîne sa tête, les membres de sa cervelle, sa nuque et ses dix doigts à sortir. Il veut se désincruster. Il décortique la bouche et rogne le bras droit de son maître. Il s’entraîne à bouger la tête à l’intérieur de la pensée.

Le poète prépare sa pensée.

L’intelligence ne sort pas d’elle-même. Il masse le crâne, il entraîne sa vision de voir au-delà de ce qui, tari, se colle, séché, dans les plis de la pensée, il déchire son ventre. Il ne se lance pas sans préparation, le poète est intelligent, le poète va entrer dans la pensée difficile. Le poète, mouvant, se déplace dans l’espace, il s’entraîne d’être, pensant, il se pare à translater les images.

Le poète se prépare pour penser.

Il se laisse tomber dans les escaliers, il laisser tomber un filet de sable, un filet de riz fin, un filet de poudre de biscottes écrasées à la masse, il tombe de haut, il laisse échappe les kilos des sacs, il tombe des chaises, tombe des tables, tombe des arbres, il s’abandonne à tomber. La poésie est l’intelligence même, en train de naître.

Le poète crie

[…]

Christophe Tarkos, Écrits poétiques, P.O.L., 2008, p. 57.
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Les noms sont hantants, me hantent. Ils sont utilisés, ils n’entrent dans aucune généralité, ils ne servent pas une cause, ils ne veulent pas se plier à une règle simple, générale, commune, ils ne veulent pas se décomposer et s’allonger s’assouplir et se modifier et tourner et faire en sorte qu’ils servent à plusieurs occasions différentes et variées. Je dois ranger tous ces noms qui me hantent. Je ne sais pas à quoi ils servent, je m’en sers, ils sortent instinctivement sans avertir, ils proviennent d’un fond où ils ne trouvent pas le sommeil, où ils continuent à bouger, à tourner en essayant de s’agglomérer à des termes usuels, utilisables, à des phrases, à des morceaux de phrases, ils ne veulent pas rester seuls en eux-mêmes, dépourvus de toute attache, il faudrait que je les attache, qu’ils ne viennent plus d’eux-mêmes se glisser dans les phrases au beau milieu des phrases que je suis en train de prononcer mêlés à des mots normaux, bien glissés, bien à l’intérieur des mots normaux comme s’ils venaient de la même profondeur, je ne peux pas faire une phrase sans que ces noms indéclinés viennent se glisser comme si de rien n’était, dans le flot continu des paroles, comme s’ils avaient le droit de venir dans ma bouche comme tous les autres mots qui en ont le droit parce qu’ils sont mots communs, mots de tout le monde, mots qui se découvrent, qui n’existent pas, qui se changent, qui e déclinent. Je ne veux pas les enregistrer là où tous les mots qui n’existent pas sont enregistrés, je ne veux pas qu’ils aient une puissance autre, un effet serein, une certitude, comme si tout ce que je disais ne servait qu’à mettre en relief des noms.

Christophe Tarkos, Anachronismes, P.O.L., 2001, p. 74
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La valeur sublime, extrait

Tous les travailleurs de l’argent sont les manipulateurs de l’argent, tous les vivants sont des manipulateurs travailleurs de l’argent. Ils en touchent, ils en possèdent, ils en échangent, ils s’en chargent. Le plus démuni n’est pas démuni d’argent, sans argent il ne serait plus le vivant qui est le vivant démuni, il serait déjà mort, lecteur tu es vivant, lecteur, tu es un travailleur de l’argent. Tous ceux qui ne travaillent pas l’argent sont déjà morts de faim. Toute survie est une manipulation. A tous les travailleurs de l’argent disons maintenant que l’argent est la valeur sublime, qu’il est en leur pouvoir de faire fructifier tout l’argent qu’ils manipulent tous les jours.
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Le baton

le bâton a un bout
un bâton tient au bout
le bâton est tenu par un bout de bâton
le bout tient tout
après le bout cesse de tenir
le bâton est à l’extrémité
l’extrémité du bout du bâton frôle le vide en permanence
le bâton tient à un bout
le bout lâche le bâton
le bout lâche le bâton là où le bâton s’arrête
un bâton ne va pas plus loin que le bout
le bâton va s’arrêter
un bâton passe vite
le bâton est un point central
un bâton est le point central
au centre du vide est donné un bâton horizontal
le bâton le seul à tenir dans le vide
le bâton est arrêté
par deux fois le bâton s’arrête
le bâton s’y prend à deux fois pour tenir
les deux bouts tiennent serrés
la brièveté du bâton a été arrêtée une seule fois
les prises des deux bouts sur le bâton sont serrées
d’abord un bâton s’arrête puis il fait le bâton
le bâton ne pousse plus en cela il est un bâton
un bâton s’installe au milieu du bâton
un bâton s’arrête net
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http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=wmtgZydUWOs


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