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Boustrophes de Philippe Beck par Paul Échinard-Garin

mai 31, 2012


Au début de l’année dernière, alors qu’Yves di Manno choisissait de recueillir dans un même volume trois titres des Poésies premières de Philippe Beck, le poète faisait paraître chez un petit éditeur (T & C, dans leur collection « Editor Pack ») un ouvrage plus confidentiel qui mérite de ne pas demeurer inaperçu. De même qu’en son temps Le Fermé de l’époque s’était trouvé occulté
par l’apparition en 2000 de <a href Dernière mode familiale — dans l’un d’ailleurs, le bœuf déjà y « tire en longueur » et « pèse de bas en haut », tandis que le second contient une section de Boustrophes —, il ne faudrait pas négliger cette nouvelle « poésie didactique ».

   Laissons l’ « avertissement » joint à la brochure sous la forme d’un A3 plié, préface « dedans » et détachable. Beck y clarifie en grand format et avec netteté les thèses ici conduites : l’origine du terme, son utilisation dans Dernière mode familiale, le labeur bovin, via Rutebeuf et Buffon ; mais ces éléments avaient déjà été disposés par les vers des volumes précédents. Préférons les XX « variations » développant le titre et rebondissant de point de vue en point de vue.

Labourer
   Le labour se mène ici dans l’ensemble de la production poétique qu’il s’agit de sortir de sa terre d’origine, de reprendre ; sillonner est l’affaire du bœuf et non de la vache, comme le rappelait une page du Fermé de l’époque : « Le bœuf rebondit / et intervient. » Ramener la question au bœuf peut paraître reprendre l’esclavage du poète, qui, « re-mimeur » (VI), a beaucoup d’impersonnalité. En fait, elle le limite, le définit : le parcours bovin s’effectue dans l’exactitude,
différencié ainsi de la rutilante « Limousine ». Comme il « rythme d’avant en arrière », il modifie sa route dans ce champ restreint et rigoureux ; il « retourne » sans revenir à son point de départ et repense constamment (tourne à nouveau le film de) son « fond-horizon ». C’est pourquoi il « bascule de la matière » sans pour autant la bousculer. Il intervient (« retourne la terre versée ») dans le jardin d’un cerveau ouvert ; cela restreint le champ dans lequel le poète doit intervenir,
celui d’une forme dès lors versifiée.

   Donc, le bœuf va et vient dans le champ ; il est ici envisagé sous toutes ses figures, selon toutes les forces qui le meuvent. Le sillon laisse surtout des traces — « débris » (II), « son, grain, navet » (II) — et ainsi le bœuf équipé se trouve-t-il entre l’arrière du soc creusant le sillon et l’avant vers lequel il revient. Tout le processus d’écriture est thématisé dans le personnage central, « taureau conscient, graveur », sur lequel se reporte le texte, support simultané et livre
immédiat. Par réversibilité, le bœuf est en effet celui sur lequel s’impriment les mots : le texte du « Bœuf Médusé » (XIII) perdure. « Charrue est décalquée sur Bœuf » (XI), « mobilier impressionné » (XIII) : l’animal, « renversé », devient le support du poème reproduit à sa surface — par métonymie, bœuf et charrue se trouvent tour à tour les lieux de dépôt du poème, espaces de sa reproduction, eux qui sont sa production. La poésie est bien aussi une affaire de transmission, de la terre au bœuf — « le Cuir Conducteur » (XX).
   Le joug, témoin de l’histoire entière du genre, réapparaît quand il permet l’éloge de la ligne et du retour qui prépare la suivante. L’animal garde la mémoire d’un geste. Il est capable d’une bonne lenteur, « Charrue d’Ancienneté » (VIII). Le poème « Sacrifice du bœuf » prévenait, dans

Poésies didactiques, (Théâtre typographique, 2001), et faisait germer ce qui prend ici une forme achevée : « La versure appartient à l’histoire / des interprétations du corps / creuseur.
» Les premières de ces Boustrophes portent encore sur l’héritage du passé pour le bœuf-poète chargé d’un « chant de repiquage », mais le passé lui-même est voué au « virage ». Le boustrophédon que le bœuf dessine en avançant devient le paradigme de la réalisation effective d’une « dé-fermeture » du poème. Comme elle n’est pas soumise à l’ordre des idées dans la prose, la lecture se prolonge par une inversion du parcours. L’interruption permet de re-lire et de délivrer l’œil de tout regard prosaïque.

Lire la suite sur le site de Sitaudis

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