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La vie en vers et contre tout d’Ossip Mandelstam

mai 26, 2012

Source : Blog Rue89 Balagan 24/04/2012


Ossip Mandelstam photographié par le KGB lors de sa dernière arrestation le 3 mai 1938 (Service photographique du KGB)

Aucune biographie de l’écrivain russe Ossip Mandelstam n’atteindrait le bouleversement que l’on avait ressenti en lisant « Contre tout espoir », de sa compagne Nadejda, racontant la vie du poète, se disait-on. Cette croyance est mise à mal par l’extraordinaire biographie écrite par son traducteur allemand Ralph Dutli, « Mandelstam, mon temps, mon fauve ».

Biographie d’un itinéraire poétique

Ce titre cite un poème de l’auteur tenant également lieu d’exergue à la biographie :

« Mon temps, mon fauve, qui pourra

Plonger au fond de tes prunelles ?

Qui de son sang recollera,

Les vertèbres de deux siècles »

Par là-même, Dutli affirme l’enjeu de son projet : dépasser – tout en articulant – l’image habituelle du poète martyr et relater l’itinéraire poétique d’un homme qui n’a pas attendu d’être persécuté pour écrire des poèmes inoubliables. « Ossip Mandelstam était déjà un grand poète avant la révolution » écrit Josef Brodsky cité par Dutli.

C’est l’époque où des poètes dont Mandelstam et Anna Akhmatova se retrouvent dans l’acméisme, « cette école qui substitua aux aqueuses évanescences des symbolistes la concrétude et la structuration cézanniennes », comme l’écrit joliment Angelo Ripellino dans un numéro de la revue « Europe » consacré au poète en 2009.

C’est en tant que poète et essayiste que Dutli traverse cette vie, autant qu’en biographe soucieux de replacer la vie du poète dans le mouvement agité de son temps. Mandelstam n’est pas un cas isolé, la liste des écrivains martyrs sous Staline est longue. Mais il n’y a qu’un Ossip Mandelstam au panthéon de la poésie russe (dont les meilleures traductions ratiboisent malgré elles la force incantatoire).

Avec tact et élégance, sa biographie ne s’arrête pas à la mort d’Ossip mais à celle de Nadejda Mandelstam, sa compagne. Sans elle , sans son travail d’abord de préservation puis de propagation de l’œuvre de celui auquel elle se voua sa vie durant , Mandelstam n’occuperait pas la place qu’il occupe dans le palmarès des poètes de russes de la première moitié du XXe siècle, l’une des premières avec Vélimir Khebnikov qu’il admira (au-delà du duel avorté dont Dutli raconte l’histoire) et avec Marina Tsvetaieva qu’il aima.

Amours d’Ossip, poèmes de Mandelstam

« Homère et l’océan, tout est mû par l’amour » écrit Mandelstam (faisant référence à Dante auquel il consacrera un essai, resté inédit de son vivant, et qui paraît en français dans une nouvelle traduction de Jean-Claude Schneider). C’est en Crimée – ce « balcon sur la méditerranée, sur le berceau de la culture européenne » – où il trouvera régulièrement refuge fuyant des années fureur historique qui le mettent mal à l’aise –, qu’il croise Tsvetaieva. Avant de la retrouver à Moscou en 1916.

Couchèrent-ils ensemble ? « Il n’est pas nécessaire de le savoir », dit justement Dutli qui n’est pas un biographe fouille-merde à l’américaine. « L’important c’est ce qui reste, c’est le cadeau que se font l’un à l’autre les poètes : des poèmes. » Tout l’esprit de sa biographie est résumé dans ce balancement.

Nadejda dans « Contre tout espoir » est la première à reconnaitre le tribut qu’elle doit à l’« éblouissante et sauvage » Marina, amante à la bisexualité affirmée :

« Elle libéra chez lui cette joie de vivre et cette capacité d’aimer spontanément et sans retenue, qui ne sidéra dès la première minute. »

Nadejda et Ossip se rencontrent dans un cabaret en vogue à Kiev le 1er mai 1919. Elle a 19 ans, il en a neuf de plus. Ils couchent ensemble le premier soir, racontera- t-elle un bon demi-siècle plus tard dans un entretien télévisé sur une chaîne étrangère : « Nous étions au début de la révolution sexuelle, nous n’avions rien à perdre. » Si son amour, jamais démenti, pour Nadejda sera à la source de bien des poèmes, sa poésie amoureuse vouée à d’autres femmes lui vaudront d’écrire des poèmes « qui comptent parmi les plus beaux de la poésie russe » souligne Dutli.

« Il est un pays au-delà des cils »

D’abord, dès 1920, une actrice du théâtre Alexandra à Leningrad, Olga Arbenina :

« Il ne nous reste plus que ces baisers

Velus comme les petites abeilles

Qui meurent à la porte de la ruche »

Cinq ans plus tard, dans une rue de Leningrad, il rencontre une autre actrice Olga Vaksel qu’il avait croisée, encore enfant en Crimée. Ils se rencontrent à l’hôtel Astoria ou dans une chambre que loue Ossip dans un autre hôtel :

« Derrière le capuchon du palais

Et les embruns des jardins,

Il est un pays au-delà des cils

Là, tu seras ma femme »

De droite à gauche : Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova, Maria Petrovykh, Gueorgui Tchoukov (DR)

Lasse, énervée, Nadejda cette fois-là fait ses valises mais Ossip la retient. Il n’écrira plus de poésie pendant cinq ans. Les années se durcissent, resserrant, si besoin, les liens du couple. Le poète connaîtra encore une passion folle pour une jeune poétesse de vingt-cinq ans, Maria Petrovykh pour laquelle il écrira en 1934 un poème dont sa grande amie et poétesse Anna Akhmatova (qui présenta la jeune fille au couple) dira qu’il est « le plus beau poème du XXe siècle » :

« Ne te fâche pas, chère femme turque

Je me coudrai avec toi dans le sac sourd,

Savourant tes obscures paroles,

Je m’enivrerai pour toi d’eau mauvaise… »

Une poésie née en bouche

Il est bien d’autres pans de la vie de Mandelstam sur lesquels l’approche de Dutli apporte bien des éclairages : sa judéité, sa conversation au christianisme, son amour infini et sa connaissance profonde de la culture européenne, de Pétrarque aux « Français », ces peintres dont il aime aller voir les toiles à Moscou en passant par Villon, Dante, etc. Ou encore, comment Dutli, traque dans l’œuvre sa force prophétique ou prémonitoire (d’une façon que l’on peut juger parfois excessive). Et constamment une vie d’errances, de logis précaires, d’argent quémandé, une vie faite de faim et de froid (comme celle de Tsvetaieva)

Arrêtons-nous sur l’un des aspects les plus passionnants de cette biographie, la façon dont Dutli relate – et il y revient plusieurs fois – comment Mandelstam écrivait. Justement en n’écrivant pas. Si dire la poésie va de soi en Russie (la grande poétesse actuelle Olga Sedakova donne des récitals dans de grandes salles, dans des petits clubs un poète comme Lev Rubinstein souvent accompagné de musiciens), rares sont les poètes comme Ossip à ne pas écrire, ou très rarement, mais à dicter ses poèmes après les avoir longuement ruminés.

La poésie de Mandelstam est d’abord sonore. Et lui-même était attentif aux sons des langues, des voix. A commencer par celle de sa mère, « N’a-t-elle pas été dans sa lignée la première à hisser jusqu’aux sons purs et clairs du russe ? » écrit-il. D’Akhmatova, en 1918 alors qu’ils sont très proches et se lisent mutuellement leurs poèmes à Leningrad, sa ville natale « connue jusqu’aux larmes », il dira dans un poème :

« Ta prononciation merveilleuse

Est un brûlant sifflement de rapace »

La poésie est voix comme il est dit superbement dans « L’ode au crayon d’ardoise » :

« Nous ne saisissons que par la voix

Ce qui nous a laissé là-bas sa griffure, a lutté,

Et nous promenons la mine durcie

A l’endroit que la voix désigne. »

« Le corrupteur des âmes, l’équarrisseur des paysans »

Couverture de la biographie

Et il en va de même pour son épigramme à Staline – « Le montagnard du Kremlin/Le corrupteur des âmes, l’équarrisseur des paysans » dont les « doigts épais son gras comme des vers » – qui va précipiter sa chute en enfer.

Ces vers-là, comme les autres, Mandelstam les malaxe d’abord dans sa bouche. Et les dit à qui veut les entendre. Fin 1934, le poète croise Boris Pasternak sur le boulevard de Tver (grande artère moscovite) et récite ces vers où il s’en prend au dictateur du Kremlin.

Pasternak qui sera le seul avec Akhmatova à ne jamais se détourner de lui, ce jour-là prend peur. Comme le rapporte sa compagne citée par Dutli. « Je n’ai rien entendu et vous ne m’avez rien récité » aurait chuchoté Pasternak à Ossip. Mandelstam qui au soir de sa première arrestation s’était ouvert les veines dans une cave de la Loubianka (le siège du KGB) va plus loin que son suicide raté en se condamnant à mort par ces vers hallucinants d’audace. « Je ne peux plus me taire », aurait-il dit à Nadejda.

Dans le chemin que le mènera par étapes sur le chemin de la Kolyma, le pire des Goulag, il connaîtra quelques paliers comme, après une première condamnation, sa relégation pendant trois ans à Voronej qui nous vaudront cette œuvre incandescente que sont « Les cahiers de Voronej » (dont il existe plusieurs traductions comme c’est le cas d’autres textes de Mandelstam comme « le bruit du temps » ou « La quatrième prose »). Un « sommet » écrit Dutli. Où il repasse par ses anciennes amours (Tsvetaieva, Vaksel).

Nu le 23 décembre 1938 près de Vladivostok

Une lettre de dénonciation (dont on n’apprendra l’existence qu’au début des années 90 lorsque les archives du KGB s’ouvrirent partiellement) écrite par le secrétaire général de l’Union des écrivains soviétiques de l’époque entraînera une nouvelle arrestation le 2 mai 1938. Et une condamnation à cinq ans de travail. Le voici dans un camp de transit près de Vladivostok. Le matin du 23 décembre de cette année 1938, un épouillage est décidé (les poux sont les premiers habitants des baraquements). Les prisonniers se déshabillent. Etre nu en décembre dans l’Extrême Orient russe suppose un physique solide. Mandelstam est frêle, usé avant l’âge, il n’a pas cinquante ans. Il s’effondre.

Dans le récent « Transsibérien » (Grasset), Dominique Fernandez raconte son voyage dans le train du même nom (qu’il fait passer par Tomsk, ce qui ferai bien rire les habitants de cette ville, mais passons). Il évoque avec suspicion une mutique accompagnatrice et interprète qui ne le quitte pas depuis Moscou. Une fliquette ? A Vladivostok, un bouquet entre les mains ; elle invite Fernandez à l’accompagner dans son taxi. Elle veut déposer les fleurs au pied de la statue (plusieurs fois profanée) de Mandelstam, « la seule qui existe dans toute la Russie » dit-elle. Qu’aurait pensé Nadejda de cette statue-là ? Et de la peut-être authentique agent des services secrets ?

Nadejda Mandestam in memoriam

Après la disparition de l’homme de sa vie, cette fumeuse invétérée de Belomorkanal (une marque de cigarettes soviétiques brûle-gueule que l’on trouve aujourd’hui encore en Russie) aura rusé avec les autorités, apprenant par cœur tous les poèmes de Mandelstam, se faisant discrète, changeant de ville, écrivant ses « Souvenirs » qui seront d’abord publiés à l’étranger, en France sous le titre « Contre tout espoir » (qui reparait en collection Tel chez Gallimard).

Quand elle meurt en décembre 1980, au repas d’enterrement qui s’en suit, « sans concertation préalable » – le biographe cite Natacha Chtempel une amie des années Voronej qui, au péril de sa vie, conversa bien des poèmes – un à un, les convives se lèvent et récitent des poètes d’Ossip Mandelstam. Renvoyant les mots à la voix d’où ils venaient. Sans doute l’un des convives récita-t-il « L’ode au crayon d’ardoise » :

« Qui suis-je ? Non l’honnête maçon,

Ni le couvreur, ni le navigateur :

Moi, être au visage double, et l’âme hybride,

Je suis ami de la nuit, initiateur du jour. »


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