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Zbyněk Hejda – Poèmes

mai 22, 2012

Le long des sentes

Le long des sentes, frayées par les bêtes…
Du milieu des herbes un marais éclôt.
Et dans les broussailles, des plumes de petits oiseaux
vont s’amollissant. Il bruine, brume bruinante.

La nuit il a gelé. De quoi donner tôt le matin
aux mouillères givrées de l’éclat.
Silence. Si ce n’est, au village, le glas
et une plainte.

.
.

De petites morts

De petites morts
habitent la dépouille des oiseaux.
Ce sont elles qui nous battent les tempes
d’un rappel d’ailes
avant que l’eau verte
sur tout se déverse.
Un chien passe furtivement
la porte….

.
.

Sombre

Sombre, une volée d’oiseaux
se déplace lentement contre le ciel.
En bas sur le chemin
la poussière vole.
Personne pourtant
ne va nulle part.
La bande d’oiseaux aussi s’éclipse,
la respiration du paysage, coupée
dans la canicule du dimanche matin.
Au village tout dort.
Au bord des chemins,
des chiens.

Zbyněk Hejda, Abord de la mort, précédé de Je n’y rencontrerai personne, traduit du tchèque par Erika Abrams 44, 50, 59

.
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Est-il certain que nous ayons un jour été ?
Ou que cela n’ait pas été trop tard ?
Sur quelles plaques avons-nous donc gravé
nos images plus noires que noir ?

Lessivées, lavées par les pluies du temps,
les images des blanches villes et des villages.
Et nous voilà donc : quelques poètes survivants
avec les chiens vagabonds.

Je jisté, že jsme někdy byli?
Anebo že jsme byli včas?
Do jakých desek jsme to ryli
obrazy černé pod obraz?

A deště času myly, smyly
obrazy bílých měst a vsí.
Tak tady jsme: několik básníků, co zbyli,
a potulující se psi.

.
.

VARIATION SUR GELLNER III

A Sergej

Les eaux seront toujours là, les forêts resteront,
le peuple des villes se renouvellera.
L’un sera pendu, l’autre non
et gaiement la vie continuera.

La trace des tueries sera effacée
sans faute des sables de notre ère,
sans desserrer l’étreinte glacée
qui lie victimes sans voix et tortionnaires

.
.

VARIACE NA GELLNERA III

Sergejovi

Zůstanou vody, zůstanou lesy,
města zabydlí nový lid.
Někoho pověsí, jiného nepověsí
a dál se bude štastně žít.
Stopy vražd budou bezpečně sváty
s písku tohoto století.
A němé oběti se svými katy
dál budou trčet tu v mrazivém objetí.

*

Arches hardies par-dessus les paupières
barque rouge ardent des lèvres
vient l’hiver, passe l’hiver
les glaces emporteront le pont

Smělé oblouky nad očima,
nádherné rudé loďky úst…
Nadejde zima, přejde zima
a ledy strhnou most…

Zbyněk Hejda, Valse mélancolique, traduction Erika Abrams, Cheyne éditeur, 2008, pp. 17, 19 et 55

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Zbyněk HEJDA
Poète et traducteur, Zbyněk Hejda est né le 2 février 1930 à Hradec Králové. Il a étudié la philosophie et l’histoire à la Faculté des Lettres de l’Université Charles. Il a d’abord été actif, au sein de cette même faculté, en tant qu’assistant spécialisé à la chaire d’Histoire du mouvement ouvrier et du Parti communiste tchécoslovaque, puis il fut employé au Centre de formation des guides des monuments historiques de la ville de Prague. En 1968, il travailla en tant que rédacteur de maison d’édition. Depuis la fin des années 60, il fut employé dans des librairies d’occasion, après sa signature de la Charte 77, il gagna sa vie comme concierge. A partir de 1990, il enseigna la philosophie à la Faculté de médecine de l’Université Charles. Il vit à Prague.

L’œuvre de Zbyněk Hejda a toujours été en marge des courants temporels, sous l’ère socialiste, elle a même été incompatible avec l’idéologie officielle de l’époque. L’auteur fut alors forcé au silence (la plupart de ses livres ne purent paraître qu’en samizdat ou à l’étranger), de sorte que, bien qu’il ait écrit son premier recueil à la fin des années cinquante, il ne devint connu du large public que dans les années quatre-vingt-dix.
Lorsque les œuvres poétiques de Hejda parurent réunies en un volume, il apparut clairement qu’il s’agit d’une poésie faite « d’un bloc », que l’auteur n’écrit, toutes ces années durant, que des variations sur le même thème : la finitude de l’existence humaine. Ce créateur a réduit son monde poétique à quelques motifs récurrents, à quelques coulisses de base qu’il a placé dans une intemporalité, ou bien dans une sorte d’espace-temps pré-moderne. Il s’agit d’un monde situé avant une apocalypse imaginaire : un paysage vidé, le plus souvent automnal ou hivernal, un paysage « consumé jusqu’au dehors des couleurs », d’où le poète suit l’avancée de toutes choses vers la ruine et la mort. Dans son idée fixe de mort, on perçoit presque l’obsession baroque de la « naissance du néant », exprimée, de façon imagée, par la mère (réelle ou, par extension, par la nature) qui engendre ses enfants directement pour le tombeau – ainsi que c’est visible chez Hejda par exemple dans le poème où un suicidé s’est pendu avec la natte de sa mère.
Face à la vie frénétique de la ville, le poète élève le milieu du village où les points-clés de l’existence humaine apparaissent sous une forme plus concentrée. Cependant, le village de Hejda n’est pas le lieu de l’ordre du monde ancien, mais plutôt celui de l’angoisse nerveuse que l’auteur y apporte de la ville ou, de façon plus générale, du monde moderne. Le sujet lyrique du poète fait des va-et-vient entre le cimetière, mémento de la fugacité, et l‘auberge, lieu du péché et de l’extase, lieu de l’oubli temporaire de la misère humaine. (Parmi les poètes plus jeunes, J. H. Krchovský, lui aussi, est monotonématique et se meut dans les mêmes eaux, sa stylisation à lui porte cependant le sceau de la grimace ironique.)
L’auteur se comporte de façon très inhabituelle lorsque, dans ses textes, il fait intervenir la femme. En fait, Hejda ne connaît que deux types de femmes – la maman et la putain. La seconde est pour lui la matérialisation de la sexualité sombre, de la passion consumante, du désir menaçant, comme issu de l’Ancien Testament (« Dans les girons impérissables des putes/infatigablement se meut la viande », « Les putes aiment l’équarrisseur,/déjà, elles font tomber leurs jupes, vois :/les serpents éclosent », « Derrière lui, les voix, et des voix de putains,/tu devines de magnifiques girons ardents »). Tout comme l’auberge, la prostituée symbolise pour le poète l’oubli, l’arrêt devant les portes de « l’éternel royaume des vers ». En contraste avec cela, nous trouvons sa relation maladivement angoissée envers la mère (sa propre mère, non pas la mère de façon général). L’éternel peur pour la vie de la mère et pour la mère en tant que matérialisation de la mémoire ontologique et privée (« Mon Dieu, on se languit jusque dans la mère. On se languit à en mourir. ») est complétée par le motif fréquent de la fillette, contrepoint fragile des omniprésentes « cercueilleries » de l’auteur.
En ce qui concerne leurs sources d’inspiration, on trouve, dans les textes de Hejda, de clairs échos de l’expressionnisme, l’auteur a lui-même traduit certains des représentants de ce courant (G. Trakl, G. Benn). Mais on pourrait également trouver dans son arbre généalogique littéraire toute une série d’influences tchèque – tels que, entre autres, Mácha, Deml, Halas ou Holan. Et pourtant, l’œuvre de Hejda produit un effet inhabituel dans le contexte tchèque : par son caractère ascétique, monocorde et sans issue (bien que l’espoir, éloigné et « opiniâtre », apparaît ici aussi de temps à autre).
Aujourd’hui, les bases ouvertement existentielles de Hejda (« Ainsi, nous voilà, comme précipités,/nous, comme par hasard, pour personne, juste comme ça… ») n’irritent plus – tel que c’était le cas pour les idéologues socialistes. Nous pouvons aujourd’hui percevoir Hejda comme un suggestif minimaliste qui réussit à faire entrer le drame de l’existence dans quelques vers (« Deux hommes déplacent leur histoire/et se sentent tristes au bout de la route »), laissant le reste à la tension interne vibrant derrière le poème.
L’œuvre de Hejda inclut également des proses sous forme de journaux intimes, de prises de notes – le texte de souvenirs Je n’y croiserai personne ou encore La Route de Cerekev, « journaux intimes de vacances à Horní Ves ». Il ne s’agit pas tant de réflexions, mais plutôt de notes crues, dénuées de stylisation, rendant compte le plus souvent de simples évidences, rendant également compte, le recul du temps aidant, de la magie de l’affairement quotidien, de divers souvenirs familiaux et de rêves qui apparaissent également dans les recueils de poèmes, représentant pour l’auteur une partie toute naturelle du monde. Tout aussi naturelle est, dans l’œuvre de Hejda, la conscience du fort lien entre les vivants et les morts. Dans le souvenir des vivants, nos morts existent toujours et circulent librement « sur le chemin menant du cimetière au village/et du village au cimetière » qui est, pour l’auteur, « le chemin véritablement promis/vers la terre véritablement promise,/la seule terre promise. »

Bibliographie:

Toute volupté [Všechna slast], Mladá fronta, Praha 1964
Proximités de la mort [Blízkosti smrti], PmD, München 1985
Lady Feltham [Lady Felthamová], La Différence, Paris 1989
Séjour au sanatorium [Pobyt v sanatoriu], KDM, Praha 1993
Je n’y croiserai personne [Nikoho tam nepotkám], Archa, Zlín 1994
Valse mélancolique, Petrov, Brno 1995
Poèmes [Básně], Torst, Praha 1996
La Route de Cerekev [Cesta k Cerekvi], Triáda, Praha 2004
Sny, Revolver Revue, Praha 2007

(jn)
Traduction : Jean-Gaspard Páleníček
Le profil de cet auteur est à jour jusqu’au 1. 5. 2007


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