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Alexandru Muşina – poèmes

mai 20, 2012

Le kilomètre 0

Rien que des sons et des couleurs, débris d’avant
La Grande Suture. Ceux sur lesquels les tanks
Sont passés ont été absorbés par l’asphalte: atome par atome
Ils sont entrés dans nos maisons. Nous-mêmes, sans le vouloir,
Nous les avons pris sous la semelle de nos chaussures
En nous embrassant ou en nous dépêchant
Pour prendre le métro. Là où il y a eu du sang
Il y a des livres, là où il y a eu de la transpiration effrayée
Il y a l’odeur de viande grillée et de kebab, ceux qui ont pleuré
Sont devenus terre, os, caillots de sang,
Ceux qui ont tué encrassent les télévisions, ceux qui ont vendu
Et acheté montrent leurs dents dans les journaux. Un après-midi
Chaud et limpide avec T. qui m’a dit: « Je pars! Je pars.
C’est plus possible ici! Au moins là-bas je pourrai me promener
D’un lieu à un autre. Au moins là-bas,
Leurs déodorants sont meilleurs. » Je savais
Que je ne le reverrai plus jamais, j’ai laissé
Passé trois trolleybus,
Puis je lui ai dit: « C’est comme ça, mon vieux. Bonne chance! Moi, je reste. »
Des débris et des sons
Et des couleurs, des milliards de caillots de sang
Rassemblés sur le cerveau, là
Où la transpiration de la peur a été, il y a maintenant la fumée de saucisses et de kebab,
Là où le sang a été, il y a des livres et des fleurs et des cartes postales,
Là, à la place des fleuves de Babylone, il y a une simple bande d’asphalte,
Sur laquelle passent en vitesse des voitures, des trolleybus
Là où mes amis sont morts il y a une simple porte en l’air
Par laquelle nous passons sans le savoir, soir après soir.

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Le roi du matin

Ici, je suis seulement moi, un petit roi matinal.
Un empereur aux yeux embrumés.

Ici, c’est moi qui commande. Je fais ce que je veux:
Je peux me lever du lit. Me laver
Le visage, les dents. Ou pas.

Ici, un animal démesurément grand
N’obéit qu’à moi. Je fais ce que je veux:
Je peux fermer les yeux, le laisser partir. Ou pas.

Ici, je suis seulement moi. Un roi transparent du matin.
Un empereur aux yeux de brume.

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L’Archipel

Un rouge archipel a encore poussé
Sur ma peau. Seraient-ce les archanges
Des cellules? Mécontents. Seraient-ce les daïmons
Du foie, de la rate? Seraient-ce les petits dieux
Des vaisseaux sanguins?

Je porte avec moi un animal géant,
Un continent, une galaxie. Personne ne sait véritablement
Ce qu’il s’y passe. De temps en temps,
Je reçois des signes: une dent trouée, un bleu,
Un rouge archipel sur ma main gauche.

Personne ne sait véritablement qui
En est le maître. Je prie, les uns après les autres : les archanges,
les daïmons, les petits dieux, les grands dieux des méninges…
M’écoutent-ils? Personne ne le sait.

J’avance, j’avance, les yeux ouverts. Rêvant
D’un animal géant, d’un continent,
D’une galaxie. J’avance, j’avance. De temps en temps
Je m’arrête. Je regarde le rouge archipel,
Je ferme les yeux. J’entends les oiseaux dehors.
J’entends les voitures passant au loin.

J’entends mon coeur battant. Le coeur
D’un animal géant, d’un continent,
Le coeur d’une galaxie en gélatine.

Alexandru Muşina, traductions inédites du roumain de Fanny Chartres

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Ce n’est pas le paradis

Et tu as découvert que, même si tu as perdu ton innocence,
Il te reste l’hésitation. Les jours
Ont le goût de la graine du paradis, les gens
S’habillent en verre et en émail, et les objets
Chantent tout bas.

Ce n’est pas le Paradis. C’est le monde
Où tu es de retour. Après si longtemps :
Chambres pourries, noirs putois, cartes de jeu
Déchirées, odeur du sexe, du plastique surchauffé et du fer,
Du pus et de la craie verdâtre, angoisse et goinfrerie,
Le hachoir rouge plein
De plumes et de sang.

Ce n’est pas le Paradis. C’est le monde
De celui qui est beau et sage. C’est lui
Que les dieux défendent et cachent.

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Le matin

Les gens ne comprennent pas le matin :
Une grosse tache d’huile transparente,
Où ils peuvent se refléter.

Les gens ne comprennent pas le matin :
Une respiration tellllement lente,
Une caresse différée.

Les gens ne comprennent pas le matin :
Un reste de tendresse
Dont nous ne jouirons plus jamais.

Traduit du roumain par Dumitru Tsepeneag

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Alexandru Muşina est né le 1er juillet 1954 à Sibiu (centre de la Roumanie)
Diplômé de la Faculté de Langue et Littérature Roumaine de l’Université de Bucarest (1978). Doctorat de philologie à l’Université de Bucarest (1995).
Professeur de français au Lycée Technique d’Întorsura Buzăului (1978-1989), fleuriste (1989-1990), rédacteur en chef de la revue Intervalle (1990-1992).
En 1992, lecteur, puis maître de conférence, actuellement, professeur de Littérature comparée, Folklore et Ecriture créative à la Faculté de Lettres de l’Université « Transilvania » de Braşov.
Directeur des éditions Aula (depuis 1997).

Bibliographie

poésie
Cinq (Cinci),éditions Litera, 1982 (volume collectif avec R. Bucur, B. Ghiu, I.B. Lefter, M. Marin)
Rue du Château 104 (Strada Castelului 104), éditions Cartea Românească, 1984
Les choses que j’ai vues (1979)1986) (Lucrurile pe care le-am văzut (1979-1986)), éditions Cartea Românească, 1992
Allée Mimoza n° 3 (Aleea Mimozei nr. 3), éditions Pontica, 1993
La tomographie et autres explorations (Tomografia şi alte explorări), éditions Marineasa, 1994
Tea, editions Axa, 1997
Personae, éditions Aula, 2001
Les animaux aussi sont des gens! (Şi animalele sunt oameni!), éditions Aula, 2002
Hinterland, éditions Aula, 2003
Poèmes choisis (1975-2000) (Poeme alese (1975 – 2000)), éditions Aula, 2003
Poeta, poetae, éditions Aula, 2008
Album dominical (Album duminical), éditions Aula, 2008
Le Roi du matin (Regele dimineţii), éditions Tracus Arte, 2009

essais
Où est la poésie ? (Unde se află poezia?), éditions Arhipelag, 1996
Essai sur la poésie moderne (Eseu asupra poeziei moderne), éditions Cartier, 1998
Synapses (Sinapse), éditions Aula, 2001
Le Paradigme de la poésie moderne (Paradigma poeziei moderne), éditions Leka Brâncuş, 1997, réédité en 2004 par les éditions Aula
La Survie par la fiction (Supravieţuirea prin ficţiune), éditions Aula, 2005
Les Lettres d’un faisan (Scrisorile unui fazan), éditions Cartier, 2006
Les Lettres d’un génie balnéaire (Scrisorile unui geniu balnear), éditions Aula, 2007
La poésie. Thèses, hypothèses, explorations (Poezia. Teze, ipoteze, explorări), éditions Aula, 2008

anthologies
Anthologie de poésie moderne. Des poètes modernes sur la poésie (Antologie de poezie modernă. Poeţi moderni despre poezie), éditions Leka Brâncuş, 1997
L’Anthologie de la poésie de la génération 80 (Antologia poeziei generaţiei ’80), éditions Vlasie, 1993, réédité en 2002 aux éditions Aula

(Fanny Chartres)


Poezibao

Seine et danube

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