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Un poème c’est une épée

mai 19, 2012

Source : Astragalecassiop 01/05/2012



POURQUOI LES FEMMES AFGHANES RISQUENT LA MORT POUR ÉCRIRE DE LA POÉSIE,
par Eliza GRISWOLD article publié le 27 Avril 2012 dans le New York Times source : http://www.nytimes.com/2012/04/29/magazine/why-afghan-women-risk-death-to-write-poetry.html

Dans une maison particulière située dans un quartier calme de l’université de Kaboul, Ogai Amail attendait que le téléphone sonne. À travers une baie vitrée, elle regardait le soleil couchant donner à la cour la couleur de l’aubergine. L’électricité ne fonctionnait pas et la salle n’était pas chauffée, juste quelques coussins sur le plancher en guise de meubles. Amail a caché ses pieds nus sous elle et a relevé le col de son manteau noir bouffant. Ses cheveux noirs étaient en queue de cheval, et ses paupières enduites de poudre bleu métal. A la lueur verte de l’écran du téléphone mobile, son visage était blême et inquiet. Lorsque enfin le téléphone a sonné, Amail a hurlé de joie et elle a mis le haut-parleur. La voix d’une jeune fille adolescente est tombé dans la salle. «Je suis gelée», dit la jeune fille. Sa voix était rauque de froid. Pour passer cet appel, elle s’était glissée hors de la maison en torchis de son père sans manteau.

Comme beaucoup de membres de Mirman Baheer, une société littéraire de femmes basée à Kaboul, la jeune fille appelle quand elle le peut, généralement en secret. Elle lit ses poèmes à haute voix à Amail, qui les transcrit ligne à ligne. Pour cacher à sa famille la poésie qu’elle écrit, la jeune fille use d’un nom de plume, Meena Muska. ( Meena signifie «amour» dans la langue pachtoune; muska signifie «sourire».)

Meena a perdu son fiancé l’année dernière, quand une mine terrestre a explosé. Selon la tradition pachtoune, elle doit épouser l’un des frères de celui-ci, ce qu’elle refuse de faire. Elle n’a pas osé protester directement, mais la récitation de poèmes à Amail lui permet de s’élever contre son sort. Quand j’ai demandé quel âge elle avait, Meena a répondu par un proverbe: «Je suis comme une tulipe dans le désert. Je meurs avant d’ouvrir, et les rafales de vent du désert dispersent mes pétales. » Sans être sûre de son âge, elle pense avoir 17 ans. « Comme je suis une fille, on ne sait pas ma date de naissance», dit-elle.

Meena vit à Gereshk, une ville de 50.000 habitants située dans la province de Helmand, la plus grande des 34 provinces d’Afghanistan. Helmand a souffert d’un double fardeau : être l’un des producteurs d’opium les plus importants du monde et être un bastion des insurgés. Le père de Meena l’a retirée de l’école il ya quatre ans, après que des hommes armés ont enlevé une de ses camarades de classe. Maintenant, elle reste à la maison, cuisine, nettoie et apprend en autodidacte à écrire de la poésie en secret. Les poèmes sont la seule forme d’éducation à laquelle elle a accès. Elle ne parle pas aux étrangers face à face.

«Je ne peux pas dire des poèmes devant mes frères», dit-elle. Des poèmes d’amour seraient considérés par eux comme la preuve d’une relation illicite, pour laquelle Meena pourrait être battue, voire tuée. « Je voudrais avoir les opportunités que les filles ont à Kaboul, » poursuit-elle. «Je veux écrire sur ce qui ne va pas dans mon pays. » Meena a eu un hoquet. Elle essaye de ne pas pleurer. À l’autre extrémité de la ligne, Amail, atteinte à la fois de compassion et de sens du drame, se met à pleurer avec elle. Les larmes mélangées avec du khôl coulent goutte à goutte sur la page du cahier à spirale dans laquelle Amail a écrit les vers de Meena. Meena a récité un poème populaire pachtoune appelé Landai :

«Mes douleurs grandissent quand ma vie diminue,
Je mourrai le cœur plein d’espoir. »

« Je suis la nouvelle Rahila», dit-elle. « Enregistrez ma voix, de sorte que quand on m’aura tuée il vous reste au moins quelque chose de moi. » Amail a fait la grimace, incertaine de la réponse à donner. «Ne vous appelez comme ça, » dit-elle sèchement. « Voulez-vous mourir aussi? »

Rahila était le nom utilisé par une jeune poète, Zarmina, qui s’est suicidée il ya deux ans. Zarmina lisait ses poèmes d’amour au téléphone quand sa belle-sœur l’a attrapée. « Combien d’amants as-tu? » l’a-t-elle taquinée. La famille de Zarmina a supposé que c’était un garçon à l’autre bout de la ligne. Comme punition, ses frères l’ont battue et ont déchiré ses cahiers, raconte Amail. Deux semaines plus tard, Zarmina s’immolait par le feu.

Comme Meena, Zarmina vivait à Gereshk, à quelque 600 km de Kaboul. Elle non plus n’a pas été autorisée à quitter la maison. Elle a d’abord découvert le groupe littéraire en écoutant la radio, son seul lien avec le monde extérieur. Un jour, sur Radio Azadi – Radio Liberty – elle a entendu un membre de Mirman Baheer lire un recueil de poèmes. Sans aucun moyen de contacter le groupe, elle a téléphoné à une autre émission de radio, « Lost Love », une émission populaire qui relie les réfugiés aux membres de leur famille ou à des amis qu’ils n’ont pas vus depuis des décennies. Zarmina a demandé de l’aide pour trouver Mirman Baheer. Une des employées de la station en était membre. « Oh, comme ça vous pensiez que nous étions perdues, nous aussi! » a-t-elle dit à la poète en herbe, avant de partager le numéro de téléphone.

Zarmina est rapidement devenue une intervenante régulière. Chaque fois qu’elle le pouvait, elle téléphonait lors des réunions du Mirman Baheer le samedi après-midi au ministère des Affaires féminines à Kaboul. Zarmina voulait demander à Amail si elle pouvait lire ses poèmes à haute voix au groupe. Mais les réunions à Kaboul étaient saturées de poètes désireuses de se faire entendre. Amail a souvent dû dire à Zarmina d’attendre son tour. «Je lui disais : Non, je vais vous appeler, mais elle rappelait quelques minutes plus tard. »

Parfois, Zarmina ne pouvait pas supporter d’attendre une réunion pour appeler Amail. Lorsque Amail lui a dit qu’elle était trop occupée pour parler, Zarmina lui a répondu avec un Landai:

« Je crie, mais vous ne répondez pas –
Un jour, vous me chercherez et j’aurai quitté ce monde. »

« Que cela aurait été doux si nous avions seulement enregistré sa voix alors qu’elle lisait ses poèmes, » dit Amail. Elle prend des morceaux de sucre caramélisé et des amandes dans un plat en verre. « Maintenant, quand une jeune fille appelle, je note tout — les dates des poèmes, les numéros de téléphone, chaque chose, dit-elle » (Le groupe n’a toujours pas les moyens de s’acheter un magnétophone.)

Dans ses poèmes, Zarmina décrit « la cage obscure du village. » Son travail était impressionnant, selon Amail, non seulement par sa langue personnelle (distinctive language), mais aussi par son courage à remettre en question la volonté de Dieu. « C’est ce que nos poèmes ont en commun, » a déclaré Amail. « Nous nous sommes plaintes à Dieu de l’état de nos vies. » Les poèmes de Zarmina posent des questions: « Pourquoi suis-je pas dans un monde où les gens peuvent sentir ce que je ressens et entendre ma voix » Elle demande, « Si Dieu a le souci de la beauté, pourquoi ne sommes nous pas autorisées à nous en soucier ?» Elle demande:« En islam, Dieu a aimé le prophète Muhammad. Je suis dans une société où l’amour est un crime. Si nous sommes musulmans, pourquoi sommes-nous les ennemis de l’amour? »

Amail et Zarmina se sentaient de plus en plus proches, elles se parlaient plusieurs fois par jour chaque fois que Zarmina pouvait se faufiler jusqu’à un téléphone, mais il y a eu des périodes où elles n’ont réussi à parler qu’une fois par mois. Pendant les deux semaines entre le tabassage par ses frères et son suicide, Zarmina n’a donné à Amail aucune indication sur le niveau de son désespoir quand elle appelait. Elle a toutefois, récité un autre Landai :

« Le jour du Jugement dernier, je dirai à haute voix,
je suis venue au monde le cœur plein d’espoir. »

Amail se rappelle avoir dit : «Idiote, ne dis pas ça. Tu es trop jeune pour mourir. »

Pour les femmes de Mirman Baheer, Zarmina n’est que la plus récente des poètes-martyrs d’Afghanistan. «Elle se sera sacrifiée (?) pour les femmes afghanes [She was a sacrifice to Afghan women] », m’a dit Amail. « Il y en a des centaines comme elle. »

Mirman Baheer, la plus grande société littéraire de femmes d’Afghanistan, est une version contemporaine d’un réseau littéraire de l’époque des Talibans connue sous le nom de l’Aiguille d’Or. À Herat, les femmes, sous le prétexte de coudre, se réunissaient pour parler de littérature. À Kaboul, Mirman Baheer n’a pas besoin de subterfuges. Ses plus de cent membres proviennent principalement de l’élite afghane : professeurs, parlementaires, journalistes et universitaires. Elles vont en bus à leurs réunions du samedi, à visage découvert, portant bottes à talons hauts et manteaux en peau de mouton. Mais dans les provinces périphériques – Khost, Paktia, de Maidan Wardak, Kunduz, Kandahar, Herat et Farah – où la société compte trois cents membres, Mirman Baheer fonctionne largement dans la clandestinité.

Des quinze millions de femmes d’Afghanistan, environ 80 pour 100 vivent en dehors des zones urbaines, où les efforts américains pour promouvoir les droits des femmes ont rencontré peu de succès. Seulement 5 sur 100 sont diplômées de l’école secondaire, et la plupart sont mariées avant l’âge de seize ans, trois fois sur quatre dans des mariages forcés. Les jeunes poètes comme Meena qui appellent la hotline, m’a dit Amail, « sont dans une position très dangereuse. Elles sont derrière de hauts murs, sous le contrôle rigoureux des hommes ». Nadia Anjuman, la célèbre jeune poète de l’Université de Herat, est décédée en 2005, après un sévère passage à tabac par son mari. Elle avait 25 ans.

La poésie pachtoune a longtemps été une forme de rébellion des femmes afghanes, démentant l’idée qu’elles sont soumises ou vaincues. Landai signifie « petit serpent , venimeux » en pachtoun, une langue parlée des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise. Le mot renvoie également à des poèmes folkloriques de deux lignes qui peuvent être tout aussi mortels. Drôles, sexy, enragés, tragiques, les Landai sont sans risque parce qu’ils sont collectifs. personne n’écrit de Landai ; une femme en répète un, en partage un. C’est le sien et ce n’est pas le sien. Bien que les hommes les récitent, presque tous sont portent la voix des femmes [almost all are cast in the voices of women]. « Les Landai appartiennent aux femmes, » a déclaré Safia Siddiqi, poète pachtoune de renom et ancienne parlementaire afghane. « En Afghanistan, la poésie est le mouvement des femmes de l’intérieur. » ou : le mouvement intime des femmes [poetry is the women’s movement from the inside].

Traditionnellement, les Landai portent sur l’amour et le chagrin. Ils ont souvent dénoncé la servitude du mariage forcé avec un humour anatomique, ironique. Un mari vieillissant, impuissant est souvent décrit comme une «petite horreur » Mais ils ont aussi pris avec férocité comme sujet la guerre, l’exil et de l’indépendance afghane. Dans la bataille de Maiwand en 1880, lorsque les forces afghanes ont perdu contre l’Angleterre, on dit qu’une héroïne pachtoune nommée Malalai a saisi le drapeau afghan et a crié ce Landai:

« Mon jeune amour, si vous ne tombez pas dans la bataille de Maiwand,
Par Dieu, vous resterez comme le symbole de la honte. »

Malalai est morte sur le champ de bataille, mais les forces afghanes furent finalement victorieuses.

Plus récemment, les Landai ont porté sur l’occupation russe, l’hypocrisie des talibans et la présence militaire américaine. Un Landai qui circulait pendant l’occupation russe est encore prononcé [uttered] aujourd’hui:

« Que votre avion se crashe et que le pilote meure
Pour les bombes que vous déversez sur mon Afghanistan bien-aimé. »

Comme plupart de la littérature populaire, le Landai peut être douloureux ou débauché. Imaginez la Wife of Bath (? je n’ai pas compris) chevauchant à travers les contreforts de l’Himalaya et en récitant des Landai égrillards au point de friser les orteils de ses compagnons de voyage. Elle pourrait taquiner sa rivale: «Dis bonjour à mon ami / Si vous êtes une péteuse [tizan, celui qui pète beaucoup], alors je peux péter plus fort que vous.» Cela peut donner une blague politique incisive : « Vos cils noirs sont Israël / et mon cœur c’est la Palestine sous votre attaque » Ce pourrait être un couplet élégiaque : « Mon bien-aimé a donné sa tête pour notre pays / Je vais coudre son suaire avec mes cheveux ».

« Un poème c’est une épée, » a déclaré Saheera Sharif, la fondatrice de Mirman Baheer. Sharif n’est pas poète, mais elle est membre du Parlement de la province de Khost. La littérature, dit-elle, c’est une bataille plus efficace pour les droits des femmes que de crier lors des meetings politiques. «Il s’agit d’un autre type de lutte. »

Lors d’un récent après-midi à Kaboul, Amail regardait par-dessus ses lunettes de lecture deux douzaines de poètes et d’écrivaines, de quinze à cinquante-cinq ans, convoquées autour d’une table de conférence en forme de U au Ministère des affaires féminines. Sharif tenait sa fille de sept ans, Zala, dans son giron. Zala saisit un sac à main en forme de poney en fourrure blanche plein de marqueurs. Elle lui a ouvert le ventre, elle a colorié distraitement et joué avec un iPhone au cours d’une brève conférence sur la nature de l’âme donnée par Alam Gul Sahar, l’un (?) des rédacteurs de discours du président Hamid Karzai et l’auteur de quinze recueils de poèmes. Comme Sahar ronronnait, les femmes bâillèrent, leur souffle formant des bouffées de vapeur grise dans l’air glacial de la salle. Dès que Sahar a terminé, l’atelier a commencé. Une jeune femme s’est levée et s’est précipitée pour faire la lecture de sa nouvelle dans un ton monotone et anxieux : une jeune fille dont la mère est morte en couches finit par aller à l’université et va devoir choisir entre deux amants possibles. Un prétendant tente de se suicider, mais est miraculeusement ressuscité. Fin. La critique commence. L’une des membres les plus respectées du groupe a souligné deux problèmes. Tout d’abord, des histoires pachtounes ne disposent pas de deux amants, parce que ce serait souiller l’honneur d’une femme. Deuxièmement, la lecture de l’histoire est monotone.

«Étant donné que votre personnage est une femme instruite, elle devrait parler d’une manière plus sophistiquée, » dit la femme à l’auteure découragée. Pour juger du mérite d’une œuvre, les membres considèrent la récitation de l’écrivain. Sharif estime que la mission du groupe est d’enseigner aux jeunes femmes non seulement à écrire mais aussi à parler à haute voix et avec confiance.

La réunion est passée ensuite à la poésie. Les femmes avaient apporté des Landai contemporains avec elles. Traditionnellement, les poèmes étaient échangés dans la nuit du henné, à la veille d’un mariage où les femmes se rassemblent autour de la mariée pour décorer son corps. Les Landai sont parfois chantés au rythme d’un petit tambour à main. (Parce que le chant est associé à une moralité douteuse, la poésie peut être considérée comme honteuse pour les femmes, une notion que le conservatisme des talibans a contribué à favoriser.)

Les Landai furent jadis centrés sur le godar – l’endroit où les femmes du village allaient chercher l’eau et où les hommes, qui étaient pas autorisés à les approcher, essayaient de capter à distance un regard à leurs bien-aimées. Ces femmes instruites utilisèrent les Landai pour parler de questions plus vastes, comme le mollah Omar, le chef spirituel borgne des talibans qui passe pour mort, plutôt que réfugié au Pakistan: « L’herbe pousse sur la tombe de l’homme aveugle / les talibans stupides croient encore qu’il est vivant ». Amail en a lu un sur les efforts militaires ratés de l’Amérique : « Ici, ils luttent contre les talibans / Au-delà des montagnes, ils les forment. »

Quand j’ai demandé qui a apporté celui-ci, Zamzama, dix-sept ans, a levé la main au milieu de rires nerveux. Elle semblait à la fois gênée et fière de critiquer l’Amérique face à une Américaine. Avec sa cousine de quinze ans Lima, Zamzama a rejoint le groupe il y a deux ans. Lima a récemment remporté le prix littéraire du groupe. Quand elle avait onze ans, elle avait commencé à écrire des poèmes adressés à Dieu.

«J’ai commencé à les lire à mon père, » a déclaré Lima. Elle sourit et jeta un regard circulaire sur les autres qui se mirent soudainement à l’écoute. « Mon père ne sait pas grand-chose de la poésie. » Ingénieur, il a entendu parler de Mirman Baheer par un collègue et envoie maintenant ses filles ici chaque semaine pour apprendre à écrire. « Il m’a donné ça, » dit-elle. Elle a tenu un carnet bleu en plastique avec les mots en relief « HealthNet – Aider les gens à s’aider eux-mêmes » Lima s’est levée pour réciter son dernier poème: un rubaiyat, le nom arabe pour un quatrain, adressé aux talibans.

« Vous ne me permettrez pas d’aller à l’école.
Je ne vais pas devenir médecin.
Rappelez-vous ceci :
Un jour, vous serez malade. »

Suivre l’histoire de Zarmina signifiait faire un voyage à Gereshk. Je voulais voir comment elle avait vécu, et je me demandais ce qui, outre la colère de ses frères, l’avait amenée à se suicider. Il semblait impossible de retrouver la famille d’une fille morte parmi 50.000 habitants, ou que, même si j’y parvenais, ils parlent d’elle, mais j’y suis quand même allée, car j’avais aussi une petite chance de rencontrer Meena Muska, l’adolescente qui a appelé Mirman Baheer et invoqué le nom de Zarmina. J’ai commencé mes recherches dans le capitale en guerre du Helmand, Lashkar Gah, dont Gereshk est une banlieue. Des sources gouvernementales et un réseau local de chefs traditionnels appelés maliks ( ils appartiennent à une organisation afghane, Wadan, l’Association pour le bien-être et développement de l’Afghanistan) m’ont aidé à rassembler une liste de cas signalés de femmes et des filles mortes de mort violente à Gereshk au cours de ces deux dernières années. La liste était brève, mais sombre. Étais-je à la recherche de la fille qui a été retrouvée noyée dans la rivière Helmand, dans un sac? Non. De la jeune fille qui a eu la tête rasée et a ensuite été découpée en morceaux par les frères de son mari? Non. Eh bien, il restait un seul cas : une jeune fille qui s’était immolée par le feu en 2010 et qui était morte à l’hôpital de Kandahar.

« Il ya dix ans, personne n’entendait parler de ces problèmes», m’a dit Fauzia Olemi, ministre des affaires féminines de la province de Helmand, lorsque nous nous sommes rencontrées. « Maintenant, nous disposons d’un réseau d’organisations qui mènent l’enquête. »

C’était un après-midi doux à Lashkar Gah, et Olemi voulait me montrer certaines des réussites modestes de la province de Helmand en matière d’éducation des femmes, parmi lesquelles un atelier de trois jours sur les bienfaits pour la santé de manger des tomates, gombo et autres légumes. Parce que la province de Helmand est l’un des plus grands producteurs de pavot du monde, un effort particulier est fait pour encourager les agriculteurs à cultiver d’autres plantations.

Dans un squat, un bâtiment gouvernemental en parpaings, environ cinquante femmes sont assises en face d’un tableau blanc, qui dit : «Si vous mangez deux kilos de tomates par jour, vous serez guérie du cancer. » Ce groupe était très différent de celui de Kaboul. Beaucoup de ces femmes étaient dans leurs vingt ou trente ans, leurs visages profondément ridés du fait du travail aux champs. Il était presque midi, quand les insurgés commencèrent à exploser des IED (improvised explosive devices) sur la route, et la leçon était presque terminée. Comme les femmes rassemblaient leurs affaires pour partir, j’ai demandé si l’une d’elles aimait la poésie. Dès que la question a été traduite, un petit bout de femme a bondi sur ses pieds et a commencé à ce qui ressemblait à du rap freestyle en pachtoune. Elle secouait ses épaules osseuses sur des vers rythmés à quatre temps qui se terminaient dans une rime de «ma» ou «na». Gulmakai avait vingt-deux ans mais elle en paraissait quante-cinq. Elle faisait des poèmes tout le temps, a-t-elle expliqué, en faisant la cuisine et le ménage dans la maison. Elle a dit :

« Faire l’amour avec un vieil homme, c’est comme
faire l’amour à un épi de maïs ramolli noirci par les champignons. »

Les femmes éclatèrent de rire et de surprise ; moi, qui entendais le poème en traduction, j’ai mis une minute pour comprendre (la première version aseptisée qu’on m’a proposée, c’était quelque chose comme « le mariage c’est comme le maïs »). « Je sais que c’est vrai,» a-t-elle annoncé. « Mon père m’a mariée à un vieil homme quand j’avais 15 ans. » Elle a essayé de dire quelque chose d’autre, mais le chef de l’atelier, un homme, l’a réduite au silence. Le temps était écoulé. Les participants devaient rentrer à la maison, ou leurs familles s’inquiéteraient.

Quelques jours plus tard, je me suis arrangée pour se rendre à Gereshk et rencontrer les parents de Zarmina avec l’aide d’une avocate locale des femmes. Sous le régime taliban, l’avocate travaillait comme assistante de médecin à l’hôpital de Gereshk, où ses services étaient très demandés. Paradoxalement, depuis leur chute, sa vie était devenue plus dangereuse : défendre les femmes en faisait une personne liée au gouvernement Karzaï et à des notions apparemment occidentales des droits des femmes. Comme presque toutes les responsables locales que j’ai rencontré, elle avait survécu à plusieurs tentatives d’assassinat manquées. «J’ai des burqas de six ou sept couleurs de sorte que les talibans ne savent pas qui je suis », m’a dit l’avocate au téléphone. Elle s’est mise à rire. « Les burqas assurent ma sécurité. » Pourtant, elle a convenu avec Olemi que, pour la plupart des femmes, la violence était plus susceptible de provenir de la maison. « Maintenant que les femmes afghanes sont conscientes de leurs droits, elles se battent pour eux dans leur famille», dit-elle. « Si elles obtiennent leurs droits, c’est une bonne chose. Si elles ne les obtiennent pas, elles se suicident ou se font tabasser ».

La veille de notre départ de Lashkar Gah, j’ai composé le numéro de Meena Muska, espérant qu’elle serait en mesure de me rencontrer le lendemain.

« Hors de question » a-t-elle dit à ma traductrice.

Elle ne pouvait pas quitter la maison sans éveiller les soupçons. Elle a également émis des réserves fondées sur le code d’honneur de sa famille. « En raison de la guerre, c’est déshonorant pour une Pachtoune de répondre à un Américain, » dit-elle. « S’il vous plaît ne le prenez pas personnellement, » a-t-elle ajouté. « Je ne voulais pas vous insulter » Soudain, après un silence, elle a changé d’avis. «Venez me voir à l’hôpital » a-t-elle dit. « J’attendrai. » Sa seule condition était que moi et ma traductrice venions seules.

Le lendemain matin, notre miniconvoi – deux berlines blanches flanquées de deux camionnettes de police vertes – quittait la ville par la route principale de la province de Helmand, pour Gereshk, cinquante miles (80km) au nord. Nous roulions depuis moins de cinq minutes quand un rickshaw surdimensionné a jailli d’une intersection et a percuté notre Toyota Corolla. En quelques secondes, une nuée de spectateurs a entouré la voiture, en regardant le phare brisé. Ce n’était pas le bon endroit pour être coincée dans une foule – deux semaines plus tôt, un kamikaze avait fait sauter un camion à quelques mètres de là. Il y avait sûrement des informateurs des talibans parmi les spectateurs ; si quelqu’un n’avait pas su que nous avions pris la route ce jour-là, il était maintenant au courant.

Nous avons repris la route, où nous avons vu de jeunes garçons ratisser les morceaux de route soufflés par l’explosion, la barrière de sécurité entortillée comme des cheveux, vu les ballons de surveillance américains suspendus ridiculement bas au-dessus de la plaine salée ; nous sommes passées à côté d’une caravane de chameaux marchant sous les lignes électriques à haute tension. Les lignes électriques étaient l’héritage d’un projet hydroélectrique parrainé par les États-Unis au milieu du siècle [dernier], le barrage de Kajaki, lequel a, pendant un certain temps, valu à ce tronçon le surnom de «petite Amérique».

Une heure et demieplus tard, nous sommes arrivées dans la maison en torchis de Fatima Zurai, une membre du conseil local des femmes de Gereshk, par l’intermédiaire de laquelle j’espérais rencontrer les parents de Zarmina. C’était un couple de personnes âgées, ils étaient assis dans le coin de la pièce. Zurai menait une coopérative de femmes qui vendait des porte-monnaie en forme de coeur, décorées de perles multicolores pour dix dollars US à des soldats étrangers. Autour d’ un thé acompagné de caramels, Zurai a parla des pertes qu’elle et sa famille avaient endurées, prises entre les forces américaines et les insurgés. Zurai envoya sa fille aller chercher un paquet de tissu, qu’elle déballa, tenant un shalwar kameez blanc, baigné de sang.

« Mon mari portait cette chemise quand les talibans l’ont assassiné il ya deux ans, » dit-elle. Son mari, Mir Ahmad, était sur la liste noire des talibans parce qu’il travaillait avec le gouvernement local comme malik.

Puis elle secoua un petit pantalon de mousseline brune de la pile de vêtements. Boueux et déchirés, il sentait la pourriture, et la petite fille de Zurai a serré son tchador contre son nez pour bloquer la puanteur. Le pantalon, dit Zurai, appartenait à son fils de 12 ans, Ihsanullah. Il rentrait à pied de l’école au printemps 2011, quand un véhicule militaire conduit par un Marine américain l’a percuté et tué. Le commandant des Marines, a dit Zurai, a fait venir le conducteur dans sa maison pour présenter des excuses.

« Dieu m’a donné ce fils il ya 12 ans, avant que les Américains n’arrivent, » se souvient-elle d’avoir dit au commandant. Zurai dit que, oui, elle a pardonné au conducteur. C’était moins une décision d’ordre personnel que culturel. Le pardon fait partie du code d’honneur connu sous le nom de pachtounwali. (L’armée américaine a déclaré qu’elle n’avait pas suffisamment d’informations pour authentifier l’incident, les dédommagements pour dommages collatéraux, que Zurai dit avoir reçu pour sa famille, sont fréquents.)

Assise sur un coussin posé à terre, la mère de Zarmina, Simin Gula, dont la burqa marron tirée vers l’arrière de son visage révèle la bouche édentée, se penche vers ma traductrice en me regardant. « La coutume du mariage existe-telle là d’où elle vient? » a-t-elle demandé. « Est-elle mariée? »

« Oui » a menti la traductrice.

Le père de Zarmina, Kheyal Mohammad, est resté silencieux. Zarmina a brûlé vive il y a deux ans, dit sa mère . « C’était un accident. Elle essayait de se réchauffer après un bain, mais le bois de chauffage était mouillée, alors elle versé de l’essence sur elle et elle-même a pris feu. » Le père de Zarmina approuve de la tête. Non, leur fille n’aimait absolument pas l’écriture, la lecture ou la poésie. « C’était une bonne fille, une jeune fille sans éducation, » a déclaré la mère de Zarmina. « Nos filles ne veulent pas aller à l’école. »

« La mère ment, » a chuchoté Zurai.

Les parents ont accepté de nous emmener voir l’endroit où Zarmina a été ensevelie, un trajet de cinq minutes à pied. Un dédale de buttes rocheuses indique les tombes. Nous avons longé trois femmes agenouillées sur trois petites parcelles, trois nouvelles. Les parents de Zarmina se sont arrêtés devant une tombe couverte de gravier noir en vrac sans pierre tombale.

En marchant rapidement pour retourner aux voitures, nous sommes passées à nouveau devant les trois femmes agenouillées. Derrière moi, l’une d’elles murmura le nom de Zarmina. « Elle s’est suicidée par le feu parce que sa famille ne la laissait pas épouser l’homme qu’elle aimait», dit-elle, et puis elle est retournée à sa douleur sur la parcelle où repose son fils, tué lors d’un récent attentat suicide.

Le soleil du début d’après-midi avait basculé au-dessus de nous. Les membres du conseil municipal nous ont exhortées à nous dépêcher. Mais avant de quitter Gereshk, il nous restait à faire une dernière étape – rencontrer Meena. Nous avons laissé notre entourage derrière, au bureau du gouverneur de district, nous avons traversé le dédale de rues du bazar bondé et nous nous sommes arrêtées sous l’insigne poussiéreux en lettres rouges de l’Hôpital du district de Gereshk. Une poignée de personnes trainaît dans le parking. Meena Muska n’était pas venue, finalement, ai-je pensé, le cœur serré. Et puis le téléphone a sonné.

« Pourquoi avez-vous amené la police? » a demandé une voix aigüe. Elle se méfiait de notre garde du corps officiel armé. À travers le pare-brise, j’ai vu une femme en bleu céruléen passer d’un mouvement souple. Sa burqa avait une forme un peu bizarre, elle était au téléphone. Sans jeter les yeux de notre côté, elle a tourné en coup de vent l’angle de la clinique aux murs chaulés. Je suis tombée de la voiture, mal habituée à l’enchevêtrement de tissu qui m’enveloppait, et je me suis précipitée derrière elle. Derrière le coin de l’immeuble se trouvait une jeune femme avec un diamant dans le nez. Elle portait d’épaisses chaussettes noires et pantoufles en strass à bout ouvert. Le reste de son visage restait derrière un morceau de tissu de laine. Il n’était pas nécessaire de faire les présentations. Nous nous sommes embrassées. A côté d’elle se tenait une femme plus petite, plus ronde, avec un visage très ridé. Elle était la marâtre de la fille : sa seconde mère, la seconde femme de son père.

« J’ai dit à mon père que j’étais malade et que je devais aller chez le médecin, » a-t-elle expliqué. Mais elle dit à sa mère et à sa marâtre la vérité, les deux femmes soutiennent son acte d’écriture, au moins pour le moment. Elle nous conduit dans un jardin d’hiver, où nous quatre – Meena Muska, sa marâtre, ma traductrice et moi – nous nous sommes mises à genoux l’une face à l’autre sur l’herbe fanée. Nos burqa bleu, pourpre, jade et tourterelle étaient les seules couleurs de ce jardin gris. De son sac à main en plastique, Meena a sorti son carnet. Les avant-bras de sa robe étaient en filet noir, ses ongles soigneusement peints. Pour une fille qui ne pouvait pas quitter la maison, sa tenue à la dernière mode d’inspiration indienne était surprenante. Mais c’était une occasion spéciale, et Meena s’était mise sur son trente et un. À ma demande, elle a pris un cahier et a commencé à transcrire certains de ses nouveaux poèmes ligne par ligne dans une écriture maladroite d’écolière. Elle a copié un ghazal , une forme sophistiquée de poésie persane, puis griffonné ce Landai:

« O, la séparation! Je prie pour que vous mouriez jeune.
Puisque vous êtes la personne qui
Mettez la maison des amoureux en feu. »

Il s’agissait de sa protestation contre le fait d’être arrachée à son fiancé mort, dit-elle. Elle a demandé que les traductions de ses poèmes plus rigoureux ne figurent pas dans cet article. « Mes poèmes ne méritent pas tant d’attention» dit-elle. «Je suis en train d’apprendre à écrire. » Meena a peu d’espoir pour l’avenir. Elle devra épouser un des deux frères survivants de son fiancé dès que son père et ses frères en auront décidé. Elle fronçe le nez et laisse tomber le tissu de son visage, puis elle tire deux téléphones mobiles de son sac à main. Ses frères, qui gèrent avec succès une usine de tuyaux d’irrigation, lui ont acheté des téléphones ; ils surveillent aussi son journal d’appels pour s’assurer qu’elle ne parle pas à des garçons. Je voulais lui donner quelque chose, mais je craignais qu’un livre de mes propres poèmes ne la mette en danger. Si ses frères le trouvaient, comment aurait-elle expliqué d’où étaient venus ces poèmes américains? N’ayant rien d’autre, je tirai un foulard de mon cou. Elle fouilla dans son sac à main et me tendit un peigne papillon en strass. Puis elle remit la douce grille de la burqa sur son visage, prit son chaperon par la main et disparut dans la foule.

Dans le parking, l’un des médecins de l’hôpital, le Dr Asmatullah Heymat, attendait pour me parler. «Je la connais, cette fille que vous recherchez, » a-t-il dit. « Son nom était Zarmina, et elle s’est immolée par le feu parce que ses parents ne lui permettait pas épouser l’homme qu’elle aimait. » C’était tout ce qu’il savait.

«La mère de Zarmina ne pouvait pas vous dire la vérité en face de son mari », m’a dit la tante de la jeune fille ce soir-là par téléphone, une fois retournées à Lashkar Gah. Zarmina aimait danser et chanter. «Elle aimait la mode », a déclaré sa tante. «Elle aimait avoir une belle burqa, de belles chaussures. » Elle jouait également du tambour à main lors des mariages et aimait réciter des Landai. « Elle disait les Landai devant sa mère, mais jamais devant son père, » a déclaré la tante. Quant à être capable d’écrire: «Elle savait un peu de Coran, mais elle n’avait eu qu’une éducation primaire à la madrassa. » La tante ne pouvait se rappeler à peu près de rien d’autre à propos de sa poésie : «J’avais tellement de problèmes moi-même, que j’ai oublié les Landai qu’elle avait l’habitude de réciter. «

Dès l’enfance, Zarmina a été fiancée à son cousin germain, qu’elle avait appris à aimer. Pourtant, le moment venu, le garçon ne put pas se permettre le prix de la fiancée, soit environ $ 12.500. Le père de Zarmina a refusé le mariage, sachant qu’il aurait à prendre le couple en charge. Le garçon s’est rendu plusieurs fois en visite au domicile de Zarmina dans l’espoir de gagner l’approbation de son père, a dit sa tante.

Zarmina trouva un réconfort dans l’écriture de poèmes d’amour et leur lecture aux femmes de Mirman Baheer par téléphone. Puis est venu ce jour du printemps 2010, lorsque Zarmina a été surprise lisant ces poèmes et que ses frères l’ont battue. Deux semaines plus tard, selon sa tante, lorsque la jeune fille était en train de nettoyer la maison, elle a fermé la porte derrière elle et s’est immolée par le feu, un mode courant de suicide chez les femmes en Afghanistan et ailleurs. La coutume peut être liée à la pratique indienne interdite du sati, qui veut qu’une femme monte sur un bûcher funéraire. La pratique et même le mot hindi – sati – existent aussi en langue pachtoune. En ce sens, il est possible que Zarmina ait vu son choix de mourir par amour comme romantique et honorable.

Sa belle-sœur a essayé de pénétrer dans la pièce pour atteindre Zarmina, puis a appelé son mari, qui travaillait comme sous-traitant pour l’armée canadienne, stationnée à l’époque à Gereshk.

Le père de Zarmina était à son usine. Sa mère était allée chercher de l’eau à la maison de sa tante. Une jeune fille est venue en courant dans la maison, en criant que Zarmina avait tenté de se suicider. Au moment où sa tante et sa mère l’atteignirent, Zarmina n’était presque pas identifiable.

« Donnez-moi de l’eau, donnez-moi de l’eau», disait-elle.

Avec un de ses frères comme un chaperon, Zarmina fut transportée par hélicoptère dans un hôpital de Kandahar situé à plus de cent miles. Mais il n’y avait plus grand-chose que les médecins puissent faire. Zarmina avait de graves brûlures sur la majeure partie de son corps. Une semaine plus tard, elle était morte.

Après la mort de Zarmina, son fiancé a essayé de se suicider en se poignardant à plusieurs reprises. Ses amis réussirent à l’arrêter, a dit la tante de Zarmina. (Les dirigeants locaux ont confirmé ce point.) Plus tard, il se maria et s’installa à Kandahar.

La famille de Zarmina s’était également dispersée. Un de ses frères s’enfuit à Herat, après avoir reçu des menaces du fait qu’il travaillait avec des soldats étrangers. Le lendemain du jour où je les ai rencontrés, les parents de Zarmina avaient prévu de l’y rejoindre. Il ya peu de preuves de la vie de Zarmina qui demeurent à Gereshk. Après sa mort, son père ramassa ses affaires, y compris des livres et des bouts de papier griffonnés. «Je ne sais pas s’il les a cachés ou s’il les a brûlées», a déclaré sa tante.

Mais tout le village se souvenait de l’histoire de Zarmina. Ses deux voisines, des filles de quinze et dix-sept ans, ont confirmé les détails, de même que la responsable locale des femmes qui a enregistré le cas il ya deux ans. « Elle était un si bon poète » a dit la voisine de quinze ans. « Nous étions celles qui l’avons encouragée à commencer à appeler la radio. Nous étions celles qui lui ont dit d’écrire ses poèmes. »

Quand je suis rentrée à Kaboul, je suis allée voir Ogai Amail dans Microrayon, un grand ensemble de logements datant de l’époque russe situé dans le nord de Kaboul. Pour 200 $ par mois, Amail partage une chambre simple avec une ancienne poète et membre de Mirman Baheer qui a accueilli Amail après une dispute familiale. Elle n’avait nulle part où aller. Toujours célibataire à 40 ans, Amail n’a ni mari ni enfants pour assurer sa position dans la société. Bien qu’elle chérisse son indépendance, dit-elle, la sienne est une liberté difficile. Elle a fait des femmes et des filles de Mirman Baheer sa famille. Elle appelle les jeunes poètes ses «petites sœurs». Amail était presque folle de joie d’apprendre que j’avais rencontré Meena Muska face à face et que j’avais trouvé les parents de Zarmina.

Amail m’a rappelé comment elle avait appris que Zarmina s’était immolée par le feu : peu de temps après l’incident, Zarmina réussi à appeler à partir de son lit d’hôpital à Kandahar. Elle a dit à Amail qu’elle avait des brûlures sur plus de 75 pour cent de son corps. « Elle avait l’air tellement normal, je ne pensais pas qu’elle allait mourir », a déclaré Amail. Zarmina voulait qu’Amail appelle son frère en se faisant passer pour un médecin offrant un traitement à Kaboul, m’a dit Amail. Elle pensait que si elle pouvait se rendre à la ville, elle pourrait commencer une nouvelle vie. Amail a fait ce que Zarmina avait demandé, mais elle savait que Zarmina ne pourrait pas atteindre Kaboul. Le premier appel téléphonique qu’elle a reçu de la province de Kandahar est venu de la sœur de Zarmina, qui a dit à Amail: « Tout ce que vous pouvez faire est de prier pour elle maintenant. Elle est morte. »

Quand j’ai dit à Amail l’histoire de Zarmina et son fiancé, elle n’a pas été surprise.

« Sa poésie tournait tout autour de l’amour brisé, » a déclaré Amail. « Elle m’a demandé: « Aimez-vous quelqu’un?  » J’ai dit: «Pourquoi pas? Ne suis-je pas un être humain? N’ai-je pas des yeux? Zarmina dit seulement: « J’ai tellement de problèmes, je ne veux pas vous inquiéter. Je vous en parlerai quand nous nous rencontrons. « 

Amail supposait qu’un jour la jeune poète pleine de ressources atteindrait la liberté relative de Kaboul. « Elle avait l’habitude de dire que vous êtes les personnes les plus chanceuses dès lors que vous pouvez rencontrer vos amis ouvertement », a déclaré Amail. « Vous pouvez apprendre de vos erreurs et écrire de meilleurs poèmes. »

En feuilletant son carnet, elle a trouvé un poème qu’elle a écrit après le suicide de Zarmina, appelé «la poète qui est morte jeune»:

« Sa mémoire sera une fleur piquée dans le turban de la littérature.
Dans sa solitude, chaque sœur pleure pour elle. »

Cet article et les photos d’accompagnement ont été financés en partie par une subvention du Centre Pulitzer de reportages sur les crises. Eliza Griswold est senior fellow à la New America Foundation et le bénéficiaire d’une bourse Guggenheim. Rédacteur en chef: Sheila Glaser Une version de cet article est parue le 29 Avril 2012, à la page MM 38 du Sunday Magazine du New York Times

traduction Jean-ollivier.

L’anglais « cousin » se traduit en français par cousin ou par cousine selon le contexte. J’ai traduit « translator » par traductrice, sans preuves. Les prénoms afghans ne me sont pas familiers, il peut se trouver également des erreurs. Les lecteurs anglophones se trouveront bien de consulter l’original (référence en tête du billet).

Sur le même sujet, on peut lire aussi : http://www.foreignpolicy.com/articles/2012/04/23/why_do_they_hate_us, un article sur le statut des femmes en Islam. Je ne l’ai pas traduit, ça va bien comme ça.

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