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Cesare Pavese, poèmes

mai 9, 2012

Je passerai par la place d’Espagne.

Le ciel sera limpide.

Les rues s’ouvriront

sur la colline de pins et de pierre.

Le tumulte des rues

ne changera pas cet air immobile.

Les fleurs éclaboussées

de couleurs aux fontaines

feront des clins d’oeil

comme des femmes gaies.

Escaliers et terrasses

et les hirondelles

chanteront au soleil.

Cette rue s’ouvrira,

les pierres chanteront,

le coeur en tressaillant battra,

comme l’eau des fontaines.

Ce sera cette voix

qui montera chez toi.

Les fenêtres sauront

le parfum de la pierre

et de l’air du matin.

Une porte s’ouvrira.

Les tumultes des rues

sera le tumulte du coeur

dans la lumière hagarde.

Tu seras là – immobile et limpide.

28 mars 1950.

Cesare Pavese (Santo Stefano Belbo, Cuneo, 9 septembre 1908 – Turin, 27 août 1950), Je passerai par la place d’Espagne, La mort viendra et elle aura tes yeux, in le recueil Travailler fatigue.

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Révolte.

Le mort est crispé contre terre et ses yeux ne voient pas les étoiles :

ses cheveux sont collés au pavé. La nuit est plus froide.

Les vivants rentrent à la maison et en tremblent encore.

On ne peut pas les suivre ; ils se dispersent tous :

l’un monte un escalier, l’autre va à la cave.

Certains marchent jusqu’à l’aube et se jettent dans un pré,

en plein soleil. Demain en travaillant, il y en a

qui auront un rictus de désespoir. Puis ça aussi passera.

Quand ils dorment, ils sont pareils aux morts : s’il y a une femme,

les odeurs sont plus lourdes mais on dirait des morts.

Chaque corps se cramponne, crispé, à son lit

comme au rouge pavé : la longue peine

qui dure depuis l’aube vaut bien une brève agonie.

Sur chaque corps s’englue une obscurité sale.

Seul de tous, le mort est étendu aux étoiles.

Il a aussi l’air mort cet amas de haillons

appuyé au muret, que brûle le soleil.

C’est faire confiance au monde que dormir dans la rue.

Entre les haillons pointe une barbe que parcourent

des mouches affairées ; les passants vont et viennent dans la rue,

comme des mouches ; le clochard est un fragment de rue.

La misère, comme une herbe, recouvre de barbe

les rictus et donne un air tranquille. Ce vieux-là

qui aurait pu mourir crispé dans son sang

a l’air au contraire d’une chose et il vit.

Ainsi, à part le sang, chaque chose est un fragment de rue.

Et pourtant, les étoiles ont vu du sang dans la rue.

1934.

Cesare Pavese (Santo Stefano Belbo, Cuneo, 9 septembre 1908 – Turin, 27 août 1950), Révolte, Bois vert, in le recueil Travailler fatigue.

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Indiscipline.

L’ivrogne laisse derrière lui les maisons stupéfaites.

C’est que n’importe qui ne se hasarde pas à se promener ivre

en plein jour, au soleil. Il traverse la rue calmement,

et pourrait s’enfiler dans les murs, car il y en a des murs.

Seuls les chiens se promènent ainsi mais un chien s’arrête

quand il sent une chienne et il la flaire avec soin.

L’ivrogne ne regarde personne, et même pas les femmes.

Dans la rue, suffoqués de le voir, les gens ne rient pas

et voudraient qu’il n’y ait pas eu d’ivrogne, mais tous ceux

qui trébuchent en le suivant des yeux, regardent à nouveau

devant eux en jurant. Quand l’ivrogne est passé,

la rue tout entière se meut plus lentement

dans la lumière du soleil. Un homme qui repart

aussi pressé qu’avant, ne pourra jamais être l’ivrogne.

Les autres regardent, sans les distinguer, les maisons et le ciel

qui sont toujours là, même si personne ne les voit.

L’ivrogne ne voit ni le ciel ni les maisons mais il les connaît

car d’un pas chancelant il parcourt un espace

aussi net que les franges de ciel. Embarrassés, les gens

se demandent à quoi servent les maisons,

et les femmes s’arrêtent de regarder les hommes.

Tous ont peur, dirait-on, que soudain la voix rauque

éclate en un chant et les suive dans l’air.

Chaque maison a sa porte mais il est inutile d’y entrer.

L’ivrogne ne chante pas, mais il suit un chemin

où il n’y a pas d’autre obstacle que l’air. Heureusement

qu’au-delà il n’y a pas la mer, car l’ivrogne

en marchant calmement, entrerait également dans la mer

et, une fois disparu, il suivrait sur le fond toujours la même route.

Et dehors la lumière serait toujours la même.

1933.

Cesare Pavese (San Stefano Belbo, 1908 – Turin, 1950), Indiscipline, Ville à la campagne, in le recueil Travailler fatigue.

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L’étoile du matin

La mer est encore sombre, les étoiles vacillent
quand l’homme seul se lève. Une tiédeur d’haleine
s’élève de la rive, où la mer a son lit,
et apaise le souffle. C’est l’heure maintenant
où rien ne peut arriver. La pipe elle-même pend
entre les dents, éteinte. L’eau murmure tranquille, nocturne.
L’homme seul a déjà allumé un grand feu de branchages
et regarde le sol qui rougeoie. Bientôt la mer sera
elle aussi comme le feu, flamboyante.

Il n’est chose plus amère que l’aube d’un jour
où rien n’arrivera. Il n’est chose plus amère
que l’inutilité. Lasse dans le ciel, pend
une étoile verdâtre que l’aube a surprise.
Elle voit la mer sombre et la tache du feu
et près d’elle, pour faire quelque chose, l’homme qui se réchauffe ;
elle voit, puis tombe de sommeil entre les monts obscurs
où est un lit de neige. L’heure qui passe lente
est sans pitié pour ceux qui n’attendent plus rien.

Est-ce la peine que le soleil surgisse de la mer
et que commence la longue journée ? Demain
reviendront l’aube tiède, la lumière diaphane,
et ce sera comme hier, jamais rien n’arrivera.
L’homme seul ne voudrait que dormir.
Quand la dernière étoile s’est éteinte dans le ciel,
lentement l’homme bourre sa pipe et l’allume.

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Atlantic oil.

Vautré dans un fossé, le mécano ivre est heureux.

Quand on rentre la nuit du bistrot, en cinq minutes de prés,

on est à la maison, mais d’abord on aime jouir

de la fraîcheur de l’herbe, et le mécano dort que déjà survient l’aube.

A deux pas dans le pré, se dresse le panneau

rouge et noir : si l’on s’approche trop, on ne peut plus le lire

tellement il est large. A cette heure, il est encore humide

de rosée. La route le couvre de poussière, le jour,

comme elle couvre les buissons. En bas, le mécano s’étire en dormant.

C’est l’extrême silence. Bientôt, sous le tiède soleil,

les voitures passeront sans répit, réveillant la poussière.

Jaillissant du sommet du coteau, elles ralentissent un peu

puis dévalent le tournant. Il y en a qui s’arrêtent

dans la poussière, au garage qui les gorge de litres.

Un peu abrutis, les mécanos passeront le matin

assis sur les bidons, attendant du travail.

C’est un plaisir de passer sa matinée assis dans un coin d’ombre.

Ici l’odeur des huiles se mêle à l’odeur de verdure,

de tabac et de vin, et le travail vient les chercher

sur le pas de leur porte. Parfois même on s’amuse :

paysannes qui passent et s’en prennent, quand des bêtes ou des femmes

s’effrayent, au garage qui entretient le trafic ;

paysans qui regardent de travers. Chacun, de temps en temps,

fait un saut à Turin et revient plus léger.

Puis à force de rire et de vendre des litres, quelques-uns s’établissent :

à les bien regarder, ces champs sont couverts de poussière

de la route et l’on se fait chasser quand on s’assoit sur l’herbe.

Entre tous ces coteaux, il y a toujours une vigne

qui plaît plus que les autres. Un jour, le mécano

épousera la vigne qui lui plaît, la brave fille avec,

et il sortira en plein soleil, mais pour aller piocher,

son cou deviendra noir, il boira de son vin

préparé dans sa cave, dans les soirées d’automne.

Les voitures, la nuit, passent aussi mais sans bruit,

au point qu’elles n’ont pas réveillé l’ivrogne dans le fossé.

Elles filent sans poussière, la nuit, et le faisceau des phares

éclaire de plein fouet le panneau sur le pré, au tournant.

Quand vient l’aube, elles glissent prudentes, le seul bruit qu’on entend,

c’est celui de la brise qui passe, puis le sommet atteint,

elles se perdent dans la plaine en s’enfonçant dans l’ombre.

1933.

Cesare Pavese (Santo Stefano Belbo, 1908 – Turin, 1950), Atlantic oil, Ville à la campagne, in Travailler fatigue.

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You, wind of March*.

Tu es la vie et la mort.

Tu es venue en mars

sur la terre nue –

et ton frisson dure.

Sang de printemps

– anémone ou nuage –
ton pas léger
a violé la terre.
La douleur recommence.

Ton pas léger

a rouvert la douleur.

La terre était froide

sous un pauvre ciel

immobile et fermée

comme dans la torpeur d’un rêve,

comme après la souffrance.

Et la glace était douce

dans le coeur profond.

Entre vie et mort

l’espoir se taisait.

Maintenant ce qui vit

a une voix et un sang.

Maintenant terre et ciel

sont un frisson puissant,

l’espérance les tord,

le matin les bouleverse,

ton pas et ton haleine

d’aurore les submergent.

Sang de printemps,

toute la terre tremble

d’un ancien tremblement.

Tu as rouvert la douleur.

Tu es la vie et la mort.

Sur la terre nue,

tu es passée légère,

hirondelle ou nuage,

et le torrent du coeur

s’est réveillé, déferle,

se reflète dans le ciel

et reflète les choses –
et les choses, dans le ciel, dans le coeur,

souffrent et se tordent

dans l’attente de toi.

C’est le matin, l’aurore,

sang de printemps,

tu as violé la terre.

L’espérance se tord,

et t’attend et t’appelle.

Tu es la vie et la mort.

Ton pas est léger.

25 mars 1950.

* You, wind of March, Toi, vent de mars.

Cesare Pavese (1908-1950).

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Travailler fatigue

Traverser une rue pour s’enfuir de chez soi
seul un enfant le fait, mais cet homme qui erre,
tout le jour, par les rues, ce n’est plus un enfant
et il ne s’enfuit pas de chez lui.

En été, il y a certains après-midi
où les places elles-mêmes sont vides, offertes
au soleil qui est près du déclin, et cet homme qui vient
le long d’une avenue aux arbres inutiles, s’arrête.
Est-ce la peine d’être seul pour être toujours plus seul ?
On a beau y errer, les places et les rues
sont désertes. Il faudrait arrêter une femme,
lui parler, la convaincre de vivre tous les deux.
Autrement, on se parle tout seul. C’est pour ça que parfois
il y a des ivrognes nocturnes qui viennent vous aborder
et vous racontent les projets de toute une existence.

Ce n’est sans doute pas en attendant sur la place déserte
qu’on rencontre quelqu’un, mais si on erre dans les rues,
on s’arrête parfois. S’ils étaient deux,
simplement pour marher dans les rues, le foyer serait là
où serait cette femme et ça vaudrait la peine.
La place dans la nuit redevient déserte
et cet homme qui passe ne voit pas les maisons
entre les lumières inutiles, il ne lève plus les yeux :
il sent seulement le pavé qu’ont posé d’autres hommes
aux mains dures et calleuses comme les siennes.
Ce n’est pas juste de rester sur la place déserte.
Il y a certainement dans la rue une femme
qui, si on l’en priait, donnerait volontiers un foyer.

Cesare Pavese, poète italien, 1908-1950.

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