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Le lieu en poésie

mai 8, 2012

Source



Christine Dupouy, La Question du lieu en poésie. Du surréalisme jusqu’à nos jours, Rodopi, collection « Faux titre », Amsterdam – New-York, 2006.

Le lieu est investi couramment, presque banalement, par l’usage poétique. Choisir le lieu, dire sa disposition, son jardin, semblent procéder de longue date d’une recherche similaire au choix du mot juste, disposé lui-même dans la langue.
Ces descriptions si courantes, on ne peut ignorer cependant qu’elles ont servi par leur mode à caractériser certains genres ou mouvements littéraires, comme, pour les plus célèbres, le locus amoenus des Bucoliques, le sentiment de la nature romantique, ou encore la ville dans son mythe surquotidien (Nantes, Paris) pour les surréalistes.
Au xxe siècle, avec l’évidence des transformations à toute allure des paysages, et ce dans le monde entier, dire le lieu apparaît non plus seulement comme une revendication d’identité littéraire ou artistique, mais comme une nécessité profonde, humble, lorsqu’il s’agit d’un tout petit espace très localisé, entêtée — mais surtout une nécessité questionnante. Le lieu ne va pas de soi, ne peut être considéré comme simple ornement ou pétition de principe. Le lieu ouvre à la question ; dans cette question, la quête est à entendre aussi.

Toute la richesse du travail de Christine Dupouy est de faire surgir avec une grande évidence ce questionnement : de croiser lieu et fait littéraire, mais celui-ci en tant que rendu à la parole. Si fondamentales sont ces questions qu’elles conduisent l’auteur à redéfinir la poésie dans son usage contemporain.

La première question concerne le lieu lui-même, ou mieux, les lieux privilégiés qui font œuvre, ou puissent apparaître comme atelier d’écriture. Qu’un lieu, qui n’est déjà pas réductible au simple état d’espace, puisse devenir haut lieu réclame un attrait puissant, proche de certaines expériences mystiques, et dépasse le plus souvent le cadre d’un seul ouvrage, encore qu’on rapporte aisément la Sainte Victoire au seul Cézanne, ou le modeste Canisy à Follain. Mais si haut lieu il y a, c’est que quelque chose de profondément historique et collectif doive s’y jouer, de l’ordre d’une évidence qui participera de la mémoire partagée. Or c’est là ce paradoxe que souligne Christine Dupouy : celui d’un haut lieu estampillé et « obligé », allant de soi, mais où disparaisse justement l’expérience forte qui le fit désigner comme tel. Guillevic à Carnac ne dépasse ce syndrome de la carte postale que dans la mesure où les pierres érigées ont toujours gardé pour lui leur présence de matière dans l e pays de mer et de landes qui fut le sien enfant. Et c’est ainsi qu’il ne va pas de soi que le haut lieu soit celui qui est rendu à la mémoire, voire à l’immémorial, puisque pour garder intègre son magnétisme, mieux vaut qu’il soit rarement reconnu comme tel. Pourtant, entre haut lieu ou lieu natal, Christine Dupouy arriver à brosser une topo-graphie française, des Ardennes de Dhôtel, de la Bretagne de Guillevic, du Paris de Nadja ou du Paysan, de la Bourgogne de Frénaud, des banlieues de Réda, et de l’égrenage des pays du Sud : ceux de Char, Ponge, Tortel, Toreilles, Jaccottet, Jourdan.

Loin d’être une détermination neutre, le lieu exige une échelle, grâce à quoi ce qui ressort du macrocosme puisse filtrer dans le microcosme ; une organisation par laquelle se fassent les relations du centre aux périphéries ; un comportement privilégié, qui ne peut se limiter à être dans le lieu, ou même seulement devant, mais être-avec, comme on fait avec. Ce haut lieu conduit à « enfanter le monde », et, de fait, est temporalité. À moins qu’il ne faille inverser le propos et considérer que ce soit le temps qui ait lieu, là.

Cependant, le lieu ne peut rester thème neutre.
Poser le lieu, l’aborder, vouloir en parler après le surréalisme, c’est déjà se risquer politiquement. Par son ancrage régional, la frontière, l’exil, ou le paysage simplement familier, l’attention au sol (et au sol perdu) vise une compréhension des enjeux actuels d’une communauté. Christine Dupouy n’élude aucun des reproches d’après-guerre que l’on a pu adresser à l’écriture du lieu, mais au contraire les interroge, afin de montrer comment les textes cités font éclater aussi ce qui est carcan rapide de la pensée : régionalisme, réactionisme, nationalisme étroits.
Une fois de plus, son grand mérite est de ne jamais rien poser comme allant de soi.

Les soupçons qui ont accompagné cette poésie visent la nature de l’appartenance reconnue au lieu.
Mettons que le premier soupçon puisse naître de Barrès, dont La Colline inspirée aurait bien fait du haut lieu une référence religieuse, nationaliste, voire proche d’enjeux nazis, puisqu’il y voyait l’occasion d’y forger des êtres supérieurs. Mais Christine Dupouy le confronte aussi bien au système de valeurs qui prévalut pour un autre retour à la terre, au Larzac, et peut écarter le souci régionaliste ou folklorique.
Pour ce qui est du deuxième soupçon, bien autrement nuisible dans ses conséquences, l’auteur remonte à l’« affaire Heidegger » pour tenter d’éclairer tenants et aboutissants de la polémique, qui mettrait volontiers le lieu au service des utopies sanglantes du xxe siècle et de leur doxa. Ainsi a été considéré comme völkisch le désir du retour à la terre, prôné par Heidegger, selon Victor Farias qui souleva l’affaire en 1986 (vérifier). L’attention au lieu devait-elle être du coup systématiquement classée comme tendance réactionnaire et nazie ? Christine Dupouy montre combien est plus complexe le débat, d’abord chez Heidegger lui-même, qui se réfère moins à des compatriotes qu’à des Landsleute, et parle de l’être du lieu au travers de la langue, pour contribuer à sa sauvegarde ; et ensuite chez Heidegger, encore, mais lu en France et commenté par Char, Jaccottet ou Frénaud, qui ne peuvent quant à eux souffrir d’aucun reproche de compromission avec le nazisme. C’est en croisant ces rencontres et commentaires réciproques que Christine Dupouy parvient à sortir la question du lieu d’une ornière trop manichéenne, et rendre « l’amitié des simples », telle que Char l’écrivit, à une intimité réellement émerveillée avec le monde. Elle sait retrouver cette écoute, que font perdre certains débats stérilisants à force de préjugés idéologiques, ou bien-pensants.

Et, autre extrême, elle se garde bien, par retour de balancier, d’assimiler la parole d’engagement politique à la parole poétique, et ne manque pas de souligner les problèmes posés par la place que veut prendre le poète dans la polis, dès lors qu’il s’agit d’écriture. Un poète doit-il avoir pour but de délivrer un message politique ? Autrement dit, la parole poétique d’engagement est-elle possible ? Souhaitable ? Sans donner de réponse définitive, mais en confrontant les différentes voix, elle interroge clairement cette difficulté à concilier ce qui relève du dogme d’une prise de position et de la recherche à travers la langue.
Le questionnement politique ne se limite toutefois pas à cette période trouble. Suivant notamment le développement des revues de poésie provinciales créées dans les années 30 et jusque pendant la guerre, elle marque la résistance de certaines voix à l’omnipotence parisienne d’un Breton ou d’un Aragon, puis la diversité étonnante que générèrent la ligne de démarcation et l’exil de ténors en Amériques.
C’est qu’effectivement sa recherche s’appuie sur un sens précis de l’histoire littéraire, notamment pour ce qui touche aux voisinages de lectures et d’écriture, et aux possibilités d’émergence de nouvelles recherches d’écriture.
Et elle sait aussi ne pas confisquer la parole du lieu au bénéfice de la seule métropole, mais au détriment de la poésie d’outre-mer, et montre la différence d’enjeux et de pratique qui a pu jouer pour ces poésies de libération nationale.
On ne peut que souligner ce travail, remarquable en ce sens qu’il n’élude aucun point sensible, les replace dans un contexte documenté, peut remonter amont les filiations complexes, voire opposées, et laisse toujours parler la poésie dans sa spécificité, sans l’éteindre sous n discours et un propos qui ne seraient pas à proprement parler les siens.

Réduire l’écriture du lieu à une posture seulement politique serait en effet perdre le sens proprement poétique de l’écriture, qui doit rester dans l’approche de ce qui est inaccessible tout près.
L’apport le plus intimement lié à sa propre démarche reste ainsi cette analyse que Christine Dupouy mène sur l’articulation de l’écriture, et sa manière de procéder du lieu ou d’un acheminement à travers lui. Si elle n’exclut nullement que le lieu ait pu susciter un retour à une écriture aux conventions formelles fortes, chez Aragon, ou même dans quelques pages de Breton, l’étude des formes plus libres, où s’opère la transition prose-poésie-essai, où la poésie comme acte s’installe malgré, et à travers, le langage le plus commun, donne lieu aux pages les plus sensibles de cet ouvrage.
Au lieu d’être donnée avec l’évidence éclatante d’une prosodie régulière et bien rimée, la poésie du lieu s’est opérée le plus souvent en traversant la prose (de même que le lieu n’est plus guère appréhendé sous le cadre régulateur du « paysage », mais en termes d’horizon, d’arrière-pays, ou de chemin), ne visant que de façon asymptotique la première, et comme une sorte d’idéal désormais régressif — lieu natal et nostalgique d’une poésie immuable dans ses certitudes. La poésie du lieu, poésie instable, prise dans le mouvement intrinsèque à la langue, « une prose ouverte avec des changements de plans », dit Follain, restera vraisemblablement comme la marque de sensibilité de la deuxième moitié du xxe siècle.

Enfin, à cette démarche rigoureuse et posée, Christine Dupouy adjoint un goût très sûr de la citation. Je ne minimiserai pas ce fait. Elle sait en effet laisser le silence autour de la poésie, et le temps, contribuant aussi à la considérer non comme un fait écrit fixé, mais comme rendue à la parole. Cette écoute et cet hommage appartiennent à une attention qui n’est pas celle seulement d’une critique universitaire mais d’une écrivain.

C’est de la même manière que le lieu n’est jamais éthéré au point de n’être que lieu de mots, mais reste puissamment lieu de terre, ici, maintenant.

Un engagement de la personne.

Son travail se poursuit très naturellement avec la collaboration d’artistes contemporains : Christiane Vielle, graveuse, a fait la couverture. Son œuvre ouvre ici l’espace en question de lieu.

Publie sur Acta le 21 juin 2006


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