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Négritude : Léon-Gontran Damas, le troisième homme

mai 7, 2012

Jeune Afrique 29/03/2012


Poète anticonformiste, Léon-Gontran Damas aurait eu 100 ans le 28 mars. Moins célèbre que ses amis Césaire et Senghor, le Guyanais reste pourtant l’une des grandes voix du XXe siècle.

Un corps. Un corps sec. Un corps sec et chétif. Un regard. Un regard perçant. Un regard perçant de dandy au caractère bien trempé. Léon-Gontran Damas avait fait du bégaiement une poésie engageante. Lorsqu’on évoque la négritude, ce courant né sur les rives de la Seine dans les années 1930, son nom est étroitement associé à celui de ses deux compères : le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Martiniquais Aimé Césaire. Mieux, il est le premier à avoir publié, en 1937, un recueil de poèmes, Pigments, somme de tous les combats menés par cette jeunesse venue des colonies. Pourtant, au fil des années, beaucoup s’étonnent de le voir évoluer dans l’ombre de ses deux amis et considèrent qu’il n’a jamais été reconnu à sa juste valeur. Mais cette idée ne fait pas l’unanimité. D’aucuns voient en cette affirmation un cliché de plus, sans aucun lien avec la réalité. C’est le cas de l’écrivain guadeloupéen Daniel Maximin, pour qui « Césaire et Senghor sont surtout connus pour leur action politique. Cela ne signifie pas qu’on a plus lu Ferrements de Césaire ou les Élégies de Senghor que Black Label de Damas. Il était très connu à son époque. La poésie reste la poésie. Ce n’est pas une question de tirage, ni de niveau. Damas est là. C’est le plus important. » Et comme disait Senghor, dans la France des années 1930 où les jeunes Noirs et métis venus des colonies étaient en quête de leur identité, « Damas fut le premier écrivain engagé ».

C’est à Cayenne que Léon-Gontran Damas vient au monde, le 28 mars 1912, en même temps qu’une soeur jumelle. À sa façon toute poétique, dans son recueil Black Label, il peindra beaucoup plus tard ainsi ses origines :

« Sur la terre des parias

un premier homme vint

sur la Terre des Parias

un second homme vint

sur la Terre des Parias

un troisième homme vint

depuis

trois Fleuves

trois fleuves coulent dans mes veines »

Ces trois fleuves, c’est le sang amérindien et africain qui lui vient d’une arrière-grand-mère paternelle dont la mémoire a retenu le nom de ses ascendants Bâ, ainsi que le sang européen dont son père a hérité, tout comme sa mère martiniquaise. Le père de Damas est employé aux Travaux publics.

Saine émulation

L’enfance de l’écrivain sera chargée de malheurs : le décès de sa soeur jumelle en bas âge, celui de sa mère, alors qu’il n’a que 1 an, et celui de sa grand-mère, dont la mise en bière le traumatise au point qu’il devient muet pendant cinq ans. Quand il recouvre la parole, en 1919, le petit Damas commence ses études primaires. Il se retrouve ensuite, en 1924, au lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France, en Martinique. À la rentrée 1925-1926, il a pour condisciple un certain… Aimé Césaire. Entre les deux garçons s’installe une saine émulation : ils se disputent souvent la première place.

En 1927, l’adolescent quitte Fort-de-France pour le lycée de Meaux, à l’est de Paris. Deux ans plus tard vient l’heure d’entrer à l’université. Sa famille a décidé de son avenir : il sera notaire. Damas feint d’obéir et s’inscrit en droit. En même temps s’ajoute une inscription à l’École des langues orientales, car il ambitionne d’étudier le russe (afin de pouvoir « lire Pouchkine dans le texte ») et le japonais (dans le but de « mieux connaître le peuple nippon qu’on dit avoir du sang nègre dans les veines »). Troisième inscription, la faculté des lettres. Plus tard, il étudiera également à l’Institut d’ethnologie de Paris ainsi qu’à l’École pratique des hautes études.

Ses valises à peine posées à Paris, Léon-Gontran Damas se montre d’une vitalité et d’un entregent extraordinaires. Il connaît rapidement du monde et croque la vie à pleines dents. Dès 1930, il a déjà rencontré tout ce que Paris compte d’Américains noirs ayant quitté les États-Unis pour venir goûter un peu d’égalité et de liberté en France. Tous ces écrivains, comme le poète Langston Hughes, et ces musiciens de jazz ont une influence indéniable sur les jeunes issus des colonies françaises. Toujours en 1930, il rencontre un jeune étudiant sénégalais, de six ans son aîné, Léopold Sédar Senghor, autre signe des temps. Aimé Césaire, quant à lui, n’arrivera à Paris qu’en 1932. À l’instar de la plupart des jeunes Noirs originaires des îles des Caraïbes, de Guyane, d’Afrique, il fréquente, à partir de 1931, un salon littéraire tenu par la Martiniquaise Paulette Nardal et sa soeur, qui s’appuient sur la Revue du Monde noir, fondée par un Haïtien, Léo Sajous.

L’activité intellectuelle est intense dans la communauté noire. Tous ces jeunes poursuivent les mêmes objectifs : la défense et l’illustration de la « civilisation nègre » avec, au centre, l’Afrique. De près ou de loin, Damas est impliqué dans tout ce qui se crée pour diffuser les idées de ces diasporas : La Dépêche africaine, Légitime Défense. Et, geste essentiel, il revendique désormais une identité : il est nègre. C’est une rébellion contre toute son éducation bourgeoise guyanaise qui consistait à cacher la part nègre, africaine de l’héritage, considérée comme sauvage, pour ne rêver que d’assimilation. Damas, donc, se révolte, sans s’enfermer dans aucune tour. Au contraire, il va vers l’autre, cet autre qui l’accepte, le respecte. Ses amis ne sont pas uniquement dans la communauté noire. Ils sont russe (Adrian Miatlev), français (Jacques Audiberti, Edmond Humeau, le magnat de la presse Lucien Vogel, Robert Desnos, Michel Leiris)… Ou encore américains. Mais le quotidien est dur. Sa famille lui ayant coupé tout revenu, Damas vit d’expédients, en proie à ce que Césaire appelait « l’angoisse nègre ». Il est obligé de travailler comme barman, ouvrier dans une usine, débardeur aux halles, plongeur dans un restaurant, distributeur de prospectus… En même temps, il s’initie au journalisme.

En juin 1934, il reprend le chemin de la Guyane. L’Institut d’ethnologie l’a, en effet, chargé d’une mission qui consiste à retrouver des survivances africaines sur sa terre natale. Il doit aussi ramener un reportage commandé par un journal sur l’état de la Guyane. Mais avant cela, la revue Esprit publie cinq de ses poèmes. Le journal Mercure de France écrit : « Peut-être M. Léon Damas, Noir cultivé, qui écrit en « petit-nègre » aussi bien que quelques Blancs, jouera-t-il un rôle politique et profitable aux Noirs de toute espèce ? Dans l’attente, il n’est pas un poète exceptionnellement doué. » Ce qui n’empêchera pas des hommes comme Louis Aragon et Jean-Louis Barrault de lire des poèmes du Guyanais dans une manifestation publique contre l’invasion de l’Éthiopie par les troupes de Mussolini.

En 1937, Pigments paraît. C’est un recueil fondateur qui rompt avec la poésie déclamatoire. Le style de Damas est simple, direct, sarcastique. Il irrite ou provoque le rire. Daniel Maximin, féru de Damas, explique : « Damas est un poète qui a commencé par le silence : il a été muet pendant cinq ans. Sortir des mots lui est difficile. Et quand il y a des morts, c’est encore plus difficile. Partant du silence, il va essayer de forger des poèmes à partir de l’impossibilité de parler. C’est pour cela qu’il choisit la poésie, la parole essentielle. Il y a peu de mots, qu’il va falloir bien choisir, bien mettre en évidence, des mots coupés en morceaux. »

Damas, c’est une poésie du graffiti, du mot rare, difficile à sortir. Les mots deviennent poème grâce au rythme, à la musicalité. Ils cessent d’être cri et deviennent chant. C’est l’oralité des origines retrouvées qui l’a beaucoup influencé et aboutit à cette poésie qui n’est pas intellectuelle mais éruption de mots et de rythmes. Comme du blues et du jazz, disait Senghor.

Censure

Tout compte fait, Damas dérange. En 1939, Pigments est censuré de façon rétroactive pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’État ». Avant cela, lorsqu’il publie, un an plus tôt, Retour de Guyane, un pamphlet sans concession sur sa « Terre des Parias », l’administration de la colonie achète un nombre important d’exemplaires qui subissent un autodafé parce que l’ouvrage est jugé… subversif !

Léon-Gontran Damas a également été un découvreur de talents si l’on s’en tient aux anthologies qu’il a publiées. Après une brève carrière politique – il a été député de la Guyane de 1948 à 1951 -, farouche adversaire de Gaston Monnerville, il consacrera l’essentiel de son temps à la culture. Consultant à l’Unesco, il y représentera la Société africaine de culture fondée par son ami Alioune Diop. Il parcourt l’Afrique pour y récolter de la culture, ou le Brésil pour rechercher ce que les esclaves africains y ont apporté. Finalement, c’est aux États-Unis qu’il ira enseigner la littérature dans les universités. C’est là-bas qu’il mourra, en janvier 1978, d’un cancer de la gorge. Que faut-il retenir de lui ? Sans doute ce conseil de Daniel Maximin : « Malgré tout, comme lui, il faut écrire. Il ne faut pas se contenter du cri. Il faut aller au chant. » Et vite !

Pardonne à dieu qui se repent

de m’avoir fait

une vie triste

une vie rude

une vie dure

une vie âpre

une vie vide

car

à l’orée du bois

sous lequel nous surprit

la nuit d’avant ma fugue afro-amérindienne

je t’avouerai sans fards

tout ce dont en silence

tu m’incrimines

Extrait de Graffiti, 1952.


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