Skip to content

Octavio Paz, poèmes

mai 4, 2012

JARDIN

Nuages à la dérive, continents
somnambules, pays sans substance
ni poids, géographies dessinées
par le soleil, effacées par le vent.

Quatre murs de terre. Bougainvilliers :
dans leurs flammes pacifiques mes yeux
se baignent. Passe l’air entre des murmures
de feuillages et d’herbes à genoux.

L’héliotrope aux pas violets
croise enveloppé de son parfum. Il y a un prophète :
le frêne — et un méditant : le pin.
Le jardin est petit, le ciel immense.

Verdeur qui survit dans mes débris :
dans mes yeux tu te vois et touches,
tu te connais en moi et en moi tu penses,
en moi tu dures et en moi disparais.

JARDIN

Nubes a la deriva, continentes
sonámbulos, países sin substancia
ni peso, geografías dibujadas
por el sol y borradas por el viento.

Cuatro muros de adobe. Buganvillas:
en sus llamas pacíficas mis ojos
se bañan. Pasa el viento entre alabanzas
de follajes y yerbas de rodillas.
El heliotropo con morados pasos
cruza envuelto en su aroma. Hay un profeta:
el fresno -y un meditabundo: el pino.
El jardín es pequeño, el cielo inmenso.

Verdor sobreviviente en mis escombros:
en mis ojos te miras y te tocas,
te conoces en mí y en mí te piensas,
en mí duras y en mí te desvaneces

.
.

.

COMME ON ENTEND LA PLUIE

Écoute-moi comme on entend la pluie
ni attentive ni distraite,
les pas légers de la bruine,
l’eau dissoute en air, l’air tissé de temps,
le jour n’en finit pas de s’en aller,
la nuit n’est pas vraiment venue,
figurations du brouillard
à l’ angle de la rue,
figurations du temps
au tournant de cette pause,
écoute-moi comme on entend la pluie,
sans écouter, écoute-moi parler
les yeux ouverts sur l’intérieur,
assoupie, chaque sens en éveil,
il pleut, des pas légers, rumeurs de syllabes,
l’air et l’eau, paroles qui ne pèsent :
ce que nous étions, ce que nous sommes
les jours et les années, cet instant même,
temps qui ne pèse, lourde peine,
écoute-moi comme on entend la pluie,
[…]
Octavio Paz, L’arbre parle, traduit de l’espagnol par Frédéric Magne et Jean-Claude Masson, Gallimard 1987, pp.13 et 130

.
.

UN JOUR PARMI TANT

Déluge de soleil
nous ne voyons rien mais voyons tout
Corps sans poids sol sans épaisseur
montons-nous ou descendons-nous ?

Ton corps est un diamant
où es-tu ?
Tu t’es perdu dans ton corps
Cette heure est un éclair immobile sans griffes
enfin nous sommes tous frères
nous pourrions nous dire bonsoir
même nous les Mexicains nous sommes heureux
et les étrangers aussi

Les automobiles ont la nostalgie de l’herbe
Marchent les tours

…………………le temps s’est arrêté
Deux yeux ne me quittent pas
c’est la mer sur les rochers couleur de colère
c’est la furie de juin et son manteau d’abeilles

Soleil lion du ciel
toi qui la regardes

…………. regarde-moi
Idole qui ne regarde personne
……………………………………regarde-nous
le ciel tourne et change et reste identique
où es-tu ?
Je suis seul face au soleil et aux gens
tu étais corps tu fus lumière tu n’es rien
Un jour je te rencontrerai dans un autre soleil

Tombe le soir
…………………………….grandissent les montagnes
nul ne lit les journaux
dans les bureaux jambes entrouvertes
les jeunes filles prennent le café en bavardant
J’ouvre mon bureau
………………………………..il est plein d’ailes vertes
il est rempli d’élytres jaunes
Les machines marchent toutes seules
tapent sans relâche la même ardente syllabe
La nuit guette derrière les gratte-ciel
c’est l’heure des étreintes cannibales
Nuit aux longs ongles
que de rage dans des regards remémorés !
Avant de s’en aller
le soleil embrase les présences

Octavio Paz, Salamandre [Salamandra], [traduction de l’espagnol par Jean-Claude Masson], dans Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Jean-Claude Masson, Bibliothèque de la Pléiade, 2008, p. 235-236.

.
.

ÉCRIT A L’ENCRE VERTE

L’encre verte éveille des jardins, des forêts, des prés,
des feuillages où chantent les lettres,
des mots qui sont des arbres,
des phrases qui sont de vertes constellations.

Laisse mes paroles descendre, te couvrir
comme une pluie de feuilles sur un champ de neige,
comme la statue sous le lierre,
comme l’encre sur cette page.

Bras, taille, gorge, seins,
le front pur comme la mer,
la nuque, forêt d’automne,
lèvres mordillant un brin d’herbe.

Ton corps se constelle de signes verts
comme le corps de l’arbre.
Que t’importe cette petite cicatrice lumineuse :
regarde le ciel — son vert tatouage d’étoiles.

Octavio Paz, Liberté sur parole, traduction Jean-Clarence Lambert et Jean-Claude Masson, dans Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Jean-Claude Masson, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2008, p. 46.

.
.

LE MEME

(Anton Webern, 1883-1945)

Espaces
…………….. espace
sans centre ni haut ni bas
se dévore et s’engendre et ne cesse pas
Espace remous
……………….. et chute vers le haut
Espaces
………………clartés taillées à pic
suspendues
………………..au flanc de la nuit
jardins noirs de cristal de roche
fleuris sur une hampe de fumée
jardins blancs qui fusent dans l’air
Espaces
………………un seul espace qui s’ouvre
corolle
……………et se dissout
………………………espace dans l’espace

Tout est nulle part
lieu des noces impalpables

Octavio Paz, Versant est, traduction par Yesé Amory, Carmen Figueroa, Jean-Claude Masson et Jacques Roubaud, revue par J.-C. Masson, dans Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Jean-Claude Masson, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2008, p. 291-292.


Advertisements
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :