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Cinq poèmes de Nelly Sachs

mai 1, 2012


Nelly Sachs est sans doute le dernier des poètes de tradition juive à écrire en allemand11′. Adorno avait dit qu’après Auschwitz, il n’était plus possible de faire un poème. Pourtant Nelly Sachs ne s’est pas tue. Sa voix nous parvient tel un secret murmuré avec des mots simples et nus, des mots qui tremblent devant l’horizon où point l’horreur Malgré cela ou plutôt à cause de cela, Nelly Sachs est difficile. Rythmes courts et phrases brèves concourent paradoxalement
chez elle à des architectures fortement unifiées où les contraires, le quartz et l’eau, la fleur et la pierre, l’offrande et l’obstacle, le temps et l’éternité, s’accusent, se répondent et finalement se résorbent en un accord dominant, presque un leitmotiv, celui de la métamorphose, diversement réalisé, souvent directement par l’image du papillon (évoquant la chrysalide), parfois par celle plus allusive de la poussière.
Et fréquemment une simple épithète vient donner à tout un poème quelque chose de spectral*

ANDRÉ BELLEAU

( 1 ) Voir Hans Magnus Enzensberger dans les * Ausgewahlte Gedichte » de Nelly Sachs, Suhrkamp Verlag, Francfort, 1969.
* U a été nécessaire, dans le texte allemand, de substituer à la lettre ess-tsett un s redoublé.

.
.

In diesem Amethyst

In diesem Amethyst
sind die Zeitalter der Nacht gelagert
und eine frûhe Lichtintelligenz
zûndete die Schwermut an
die war noch flûssig
und weinte
Immer noch gldntz dein Sterben
hartes Veilchen

Dans cet améthyste

Dans cet améthyste
repose la nuit en ses âges
une primitive intelligence de lumière
enflammait la tristesse
encore liquide
et pleurait
Toujours resplendit ta mort
dure violette.

.
.

Scbmetterling

Welch schbnes Jenseits
ist in deinen Staub gemalt.
Durch den Flammenkern der Erde,
durch ihre steineme Schale
wurdest du gereicht,
Abschiedswebe in der Verganglichkeiten Mass.
Schmetterling
aller Wesen gute Nacht!
Die Gewichte von Leben und Tod
senken sich mit deinen Flûgeln
auf die Rose nieder
die mit dem heimwdrts reifenden Licht welkt.
Welch schones Jenseits
ist in deinen Staub gemalt.
Welch Konigszeichen
im Geheimnis der Luft.

Papillon

Qu’il est beau l’autre monde
en ta poussière peint.
A travers le noyau incendié de la terre,
à travers son écorce de pierre
tu fus tendu,
fil des adieux dans la mesure du temps qui coule.

Papillon de toutes créatures
bonne nuit I
Les poids de vie et de mort
s’enfoncent avec tes ailes
sur la rose qui se fane
à la lumière mûrissante du retour.

Qu’il est beau l’autre monde
en ta poussière peint.
Quel présage royal
dans le secret de l’air.

.
.

Wer ruft?

Wer ruft?
Die eigene Stimme!
Wer antwortet?
Tod!
Geht die Freundschaft unter
im Heerlager des Schlafes?
Ja!
Warum kraht kein Hahn?
Er wartet bis der Rosmarinkuss
auf dem Wasser schwimmt!

Was its das?

Der Augenblick Verlassenheit
aus dem die Zeit fortfiel
getôtet von Ewigkeit!

Was its das?

Schlaf und Sterben sind eigenschaftslos.

Qui appelle ?

Qui appelle ?
Sa propre voix 1
Qui répond ?
La mort I
L’amitié sombre-t-elle
dans le camp du sommeil ?
Certes 1
Mais pourquoi nul coq ne chante ?
Il attend que le baiser du romarin
sur l’eau glisse

Qu’y a-t-il ?

Le moment d’abandon
délesté du temps
et mis à mort par l’éternité

Qu’y a-t-il?

Le sommeil et la mort sont sans qualité.

.
.

Kommt einer von ferne

Kommt einer
von ferne
mit einer Sprache
die vielleicht die Laute
verschliesst
mit dem Wiehern der Stute
oder
dem Piepen
jungér Schwarzamseln
oder
auch wie eine knirschende Sage
die aile Nà’he zerschneidet —

Kommt einer
Von ferne
mit Bewegungen des Hundes
oder
vielleicht der Ratte
und es ist Winter
so kleide ihn warm
kann auch sein
er hat Feuer unter den Sohlen
(vielleicht ritt er
auf einem Meteor)
so schilt ihn nicht
falls dein Teppich durchlochert schreit —

Ein Fremder hat immer
seine Heimat im Arm
wie eine Waise
fur die er vielleicht nichts
als ein Grab sucht.

Si quelqu’un de loin arrive

Si quelqu’un
de loin arrive
Avec un langage
qui peut-être enclôt les sons
le hennissement de la jument
ou
la piaillerie
des merlots noirs
ou encore
comme une scie grinçante
charcutant les alentours

Si quelqu’un
de loin arrive
avec l’agitation du chien
ou
peut-être du rat
et que c’est l’hiver
habille-le chaudement
il se pourrait aussi
qu’il ait du feu sous ses semelles
(peut-être même chevauche-t-il un météore)
alors ne le gronde pas
si ton tapis troué se récrie

Un étranger porte toujours
sa patrie dans les bras
comme une orpheline
peut-être ne cherche-t-il pour elle
qu’une tombe.

.
.

In der blauen ferne

In der blauen Ferne,
wo die rote Apfelbaumallee wandert
mit himmelbesteigenden Wurzelfûssen,
wird die Sehnsucht destilliert
fur Aile die im Taie leben.

Die Sonne, am Wegesrand liegend
mit Zauberstdben,
gebietet Halt den Reisenden.

Die bleiben stehn
im gldsernen Albtraum,
wahrend die Grille fein kratzt
am Unsichtbaren
und der Stein seinen Staub
tanzend in Musik verwandelt.

Au lointain bleu

Au lointain bleu,
où la rouge avenue des pommiers se promène
avec ses pieds racines gravissant le ciel,
le désir se distille
pour les vivants de la vallée.

Le soleil allongé au bord du chemin,
avec ses baguettes magiques
commande aux voyageurs de s’arrêter.

Ils s’immobilisent
dans le cauchemar vitreux,
tandis que le grillon gratte doucement
à l’invisible

Et que la pierre en dansant
réduit sa poussière en musique.

(Traduction de André Belleau)


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