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30 avril 1877. Poète et inventeur, Charles Cros imagine le phonographe avant Edison !

mai 1, 2012

Source : Le Point 30/04/2012



Ce touche-à-tout de génie a les crocs : personne pour financer son paléophone. Il se console avec un vieux hareng saur…

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Le 30 avril 1877, l’Académie des sciences enregistre un pli cacheté déposé le 18 octobre précédent par un certain Charles Hortensius Émile Cros, 34 ans. Le document décrit un procédé d’enregistrement et de reproduction des phénomènes perçus par l’ouïe, nommé paléophone. Ce qui signifie : voix du passé. Sans entrer dans les détails, l’appareil imaginé est constitué d’une membrane vibrante dotée en son centre d’une pointe qui repose sur un « disque animé d’un double mouvement de rotation et de progression rectiligne ». Animée par la membrane, l’aiguille trace un sillon sur le disque, et, inversement, lorsqu’on fait repasser la pointe dans le sillon, la membrane restitue le signal sonore.

C’est simple, c’est efficace, sauf que Cros ne trouve personne pour financer la fabrication d’un prototype. Il a beau frapper à toutes les portes, macache ! Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Le 10 octobre 1877, l’abbé Lenoir (signant Le Blanc !) décrit dans La Semaine du clergé l’invention de Charles, en la rebaptisant phonographe. De l’autre côté de l’Atlantique, l’article est-il tombé sous les yeux du Steve Jobs du XIXe siècle, Thomas Edison ? En tout cas des rumeurs courent bientôt que lui aussi travaille sur une machine à enregistrer les sons. Charles Cros s’en inquiète. On va lui piquer son invention ! Il se précipite à l’Académie des sciences, réclame à hue et à dia qu’elle ouvre son enveloppe pour marquer officiellement son antériorité. L’enveloppe est bien ouverte le 8 décembre, mais deux jours après la première démonstration d’enregistrement d’une voix humaine par Edison. Et, le 17 décembre, l’inventeur milliardaire dépose une demande de brevet pour son phonographe. Cros a les crocs. Mais rien n’y fait. Il reste sans voix.

Quasi surréaliste

Charles Cros n’est pas qu’inventeur. Ami de Verlaine, c’est un poète à l’inspiration quasi surréaliste. C’est un visionnaire. Enfant précoce, il décroche le bac à 14 ans et, à 16 ans, il enseigne déjà l’hébreu et le sanscrit. À 18 ans, il est professeur de chimie à l’Institut des sourds-muets. Son esprit est d’une curiosité insatiable, il avale livre sur livre et retient tout. C’en est presque effrayant. Son imagination est une fontaine bouillonnante d’où s’échappent diverses inventions. Lors de l’Exposition universelle de 1867, il présente un télégraphe automatique. La photographie ne pouvait le laisser indifférent. Il publie un traité sur la solution générale au problème de la photographie des couleurs. Il est persuadé que les minuscules éclats de lumière observés par les astronomes sur Mars et sur Vénus (des reflets du Soleil sur les nuages, en fait) sont produits par de grandes villes. Aussi envoie-t-il une pétition au gouvernement français pour qu’il fasse construire un miroir parabolique capable de transmettre un signal aux Martiens et aux Vénusiens.

Grâce à sa maîtresse, Nina de Villard, qui tient un salon couru rue Chaptal, il se lie avec la bohème de l’époque. Il côtoie Manet, Renoir, Sarah Bernhardt, mais aussi les poètes parnassiens. Cependant il se sent plus proche de ceux qu’on appellera les poètes maudits. Comme Verlaine, il fréquente, fin 1871, le légendaire cercle zutiste qui se réunit dans la chambre du pianiste Ernest Cabaner, à l’hôtel des Étrangers (boulevard Saint-Michel, à l’angle de la rue Racine). Il y rencontre le chansonnier et caricaturiste André Gill, le poète et auteur dramatique Léon Valade ou encore le journaliste Camille Pelletan. Un jour, il accompagne Verlaine à la gare du Nord pour accueillir un frêle adolescent qui débarque de Charleville : Arthur Rimbaud. Charles Cros aussi tombe sous le charme du jeune poète qu’il invite à séjourner chez lui, rue de Tournon. Mal lui en prend, l’infernal garnement le remercie en se torchant avec une de ses précieuses revues. Cros l’invite à trouver un autre toit. Le poète inventeur intègre s’immerge dans le cercle des Hydropathes (ceux que l’eau rend malades), le club littéraire fondé par Émile Goudeau en 1878. Il écrit : « Hydropathes, chantons en coeur/La noble chanson des liqueurs. » Après 1881, les Hydropathes se réunissent au Chat noir de Rodolphe Salis. Cros n’hésite pas à monter sur scène pour réciter ses poèmes, en particulier le fabuleux Hareng saur.

Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu,


Contre le mur une échelle – haute, haute, haute,


Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.



Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales,


Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu,


Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.



Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute,


Et plante le clou pointu – toc, toc, toc, 


Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.



Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe,


Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue,

Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.



Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute,


L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd,


Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.



Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec,


Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue,

Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.



J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple,


Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves,


Et amuser les enfants – petits, petits, petits.

En 1888, Charles Cros meurt dans la misère, avec le foie bien entamé par l’absinthe. Son ami Alphonse Allais lui consacre un émouvant éloge funèbre dans la revue Le Chat noir : « Charles Cros m’apparut tout de suite tel que je le connus toujours, un être miraculeusement doué à tous points de vue, poète étrangement personnel et charmeur, savant vrai, fantaisiste déconcertant, de plus ami sûr et bon. Que lui manqua-t-il pour devenir un homme arrivé, salué, décoré ? Presque rien, un peu de bourgeoisisme servile et lâche auquel sa nature d’artiste noble se refusa toujours. Il écrivit des vers superbes qui ne lui rapportèrent rien, composa en se jouant ces monologues qui firent Coquelin cadet, eut des idées scientifiques géniales, inventa le phonographe, la photographie des couleurs, le photophone. »


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