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La poésie, ou l’inactuel nécessaire

avril 10, 2012

L’Express 10/04/2012


Jean-Claude Pirotte, notre chroniqueur poésie, passe en revue les recueils d’André Velter, de Valérie Rouzeau et de Philippe Delaveau. 

Il faut être résolument moderne, faire des vers anciens sur des pensers nouveaux, ou l’inverse. Si la poésie doit être faite par tous, selon l’injonction de Lautréamont, cela ne signifie pas que tous soient poètes. 

On va laisser la poésie 

A ceux qui en parlent 

Sans la vivre 

écrit André Velter en ouverture à l’hommage qu’il rend à Antonio Machado. 

Le poète est notre intercesseur, notre porte-parole, notre héraut, quand il n’est pas notre héros. Car il y a, aujourd’hui plus que jamais, une forme d’héroïsme à se consacrer à porter la parole en décryptant et fustigeant la fausse parole du siècle, celle que dénonçait déjà Armand Robin. 

C’est à pareille tâche aussi que se consacre Valérie Rouzeau, avec ironie, une ironie qui peut aller jusqu’au sarcasme exultant: 

Pendant que je sonne repose mon epson 

Qui imprime en rouge et noir mes feuillets 

Et aussi en bleu que j’y voie clair mieux 

En ce flux verbal où me place sujet 

Sujet très sujette – c’est une elle qui parle 

Au mal de l’époque qui fut dite épique 

Non je ne veux nulle prothèse communicante 

Collée à mon oreille hyper sensible et ni 

Pour ma santé cinq fruits légumes par jour 

Parler wall-street-english mourir et rebondir 

Oublier ma grand-mère qui craignait le tonnerre 

Et la télévision mais demeurer moderne 

A ma manière moderne sans fil et non  

Actuelle plutôt crever. 

C’est la fausse parole du jour dont on se moque ici, en une série de sonnets rarement rimés, assonancés parfois, tendres, désenchantés ou burlesques, dont la chute est bien conforme à l’ancienne règle. Et le lecteur trouve là tout ensemble un aperçu du monde en sa laideur, ses ridicules et sa détresse, ainsi que la révélation d’une vie intime. 

Tout s’écaille et moi j’ai froid 

Il faut m’aider comme je suis 

Ta trace sur la neige vieil hiver 

J’y pense entre mes mauvais murs 

Mes beaux draps mon bonhomme fondu 

Je mangerai du pain perdu 

Un flocon grain de grêle grêlon 

Et du vin direct au flacon 

Boirai sous le ciel bas et lourd 

De mon plafond piqué de taches 

Moisissures moustiques écrasés 

Pattes de mouche indéchiffrables 

Signes d’humilité peut-être 

D’humidité assurément. 

Nous ne sommes au fond pas si loin de Rutebeuf ou de Clément Marot. Il faut savoir aussi se moquer de soi-même et déjouer la misère en souriant. Il importe peu à Valérie Rouzeau « d’être moderne », mais il lui plaît par-dessus tout de demeurer « inactuelle », on l’a vu. Elle y réussit. 

Philippe Delaveau, lui non plus, ne cherche pas à accrocher le dernier wagon de la « modernité ». Il écoute « ce que disent les vents », s’imprègne des paysages, et reçoit les dons du ciel, que ce soit le long du Tage ou sur les bords de Seine. 

J’inspecte ainsi la terre 

par les petits chemins de la lenteur, et plus secrètement 

le coeur en moi caché dans son propre jardin. Qui sommes-nous 

hantés soudain de fleurs, d’abeilles, de musique. Où est la source 

obscure, l’étrange voix qui parle sans la voix ? 

Et puis ces merveilleux quatrains : 

Un même automne 

a frappé les voiliers. 

Puis l’hiver, comme nous. 

Terre froide, azur mort. 

Maintenant, sur le flanc, 

déhanchés, ils reposent : 

le mât sans une feuille, 

le vent les abandonne. 

Et nous penchés, 

hésitant dans la rue, 

rencognés sur les chaises, 

comme eux, craignant l’hiver. 

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