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Billy Collins : la Pomme Qui Etonna Paris (1988)

avril 8, 2012


Une Autre Raison Pour Laquelle Je n’ai pas d’Arme à la Maison
Le chien des voisins n’arrête pas d’aboyer.
Il aboie du même aboiement aigu, rhytmé
chaque fois qu’ils quittent la maison
A croire qu’ils y mettent le courant dès qu’ils s’en vont.
Le chien des voisins n’arrête pas d’aboyer.
Je ferme toutes les fenêtres de la maison.
Et je mets une symphonie de Beethoven à plein volume
mais je peux encore l’entendre, étouffé sous la musique,
aboyant, aboyant, aboyant,
et maintenant je peux le voir assis à l’orchestre,
la tête dressée avec assurance comme si Beethoven
avait introduit une partie pour chien aboyant.
Quand le disque s’arrête enfin, il aboie toujours,
assis au milieu des hautbois, aboyant,
son oeil fixé sur le chef d’orchestre qui
l’implore avec sa baguette
tandis que les autres musiciens écoutent dans un silence
respectueux le fameux solo du chien aboyant,
cette coda sans fin qu’initia
Beethoven en génie novateur qu’il était.

Franchir à Pied l’Atlantique
J’attends que la foule des vacanciers ait quitté la plage
avant d’aborder la première vague.
Très vite je marche à travers l’Atlantique
Pensant à l’Espagne,
surveillant les baleines, les trombes d’eau.
Je sens l’eau qui soutient mon poids chancelant.
Ce soir je m’endormirai sur sa surface qui me berce.
Mais pour l’instant j’essaie d’imaginer ce que
voient les poissons plus bas
la plante de mes pieds apparaît, disparaît.

La Complainte du Troubadour
J’ai chanté durant une bonne heure des lais
en langue d’oc pour une femme qui ne parle
que langue d’oil, un étrange dialecte picard.
Le poème européen d’amour fleurit
dans chaque trémolo de ma voix,
Et pourtant un ami vient de me toucher l’ épaule
pour me dire qu’elle n’en avait pas compris un mot.
Mes sentiments sont embrouillés comme des cerfs-volants
Dans les branches de son incompréhension,
Et très vite je vais être perdu dans une anthologie
et les poètes ne porteront plus les mêmes chapeaux que moi.
La Provence ne sera plus
qu’une nuance rose sur une carte ou une réponse à un test.
Et pourtant la femme me sourit encore
feignant un air de compréhension fraternelle.

La Leçon
Quand j’ai trouvé l’Histoire ce matin
ronflant lourdement sur le canapé
j’ai décroché son manteau de la patère
et son poids m’est tombé sur les épaules.
Il me protègerait du froid durant la promenade
au village où je vais chercher du lait et du papier.
Et je pense qu’Elle n’y trouvera rien à redire,
Pas après notre long bavardage de la nuit.
Combien fut imprévue sa colère fulminante
Quand je revins couvert de givre,
la façon dont Elle fouilla les poches immenses
pour s’assurer qu’aucune bataille majeure ou la reine d’Angleterre
ne s’étaient égarées et perdues dans la neige profonde.

Syntaxe d’Hiver
Une phrase débute, telle un voyageur solitaire
fonçant dans la tempête de neige à minuit,
incliné contre le vent, un bras comme un bouclier sur son visage,
les basques de son léger manteau flottant derrière lui.
Il y a de meilleurs façons de trouver un sens
un connaisseur du geste par exemple.
Vous tenez le visage d’une jeune fille dans vos mains comme un vase.
Vous tirez un révolver de la boîte à gants
et le lancez par la vitre dans la chaleur du désert.
Ces moments de fraîcheur brûlent de silence.
La pleine lune a un sens. Quand un nuage la voile
il devient aussi éloquent qu’un vélo appuyé
contre un drugstore ou un chien qui dort tout l’après-midi
dans un coin du divan.
Les branches nues de l’hiver sont une forme d’écriture.
Le corps dénudé est une autobiographie.
Chaque lac est une voyelle, chaque île un nom.
Mais le voyageur persiste dans sa misère,
luttant toute la nuit dans la neige qui s’épaissit,
laissant un pâle alphabet d’empreinte de bottes
sur les blanches collines et le sol blanc des vallées,
un message pour les mulots et les corbeaux qui passent.
A l’aube il apercevra les volutes de fumée
qui grimpent de votre cheminée, et quand il se tiendra
devant vous grelottant, drapé dans du givre étincelant,
un sourire traversera sa barbe de glaçons,
et l’homme exprimera une idée complète.

Conseils Aux Ecrivains
Même si cela vous tient éveillé toute la nuit,
lavez les murs, récurez le sol
de votre bureau avant de composer une syllabe.
Nettoyez l’endroit comme si vous attendiez le Pape.
Propreté est nièce d’Inspiration.
Plus vous nettoyez, plus brillante
sera votre écriture, aussi n’hésitez pas à sortir
dans les champs pour récurer sous
les rochers ou passer la serpillère dans les branches les plus hautes
de la sombre forêt sur les nids pleins d’oeufs.
Quand vous retrouvez le chemin de votre maison
et rangez les éponges et les brosses sous l’évier,
vous êtes ébahi à la lueur de l’aube
par l’autel immaculé qu’est votre bureau,
une surface propre au milieu d’un monde propre.
Du petit vase d’un bleu étincelant, tirez
un crayon jaune, le mieux taillé du bouquet,
et couvrez les feuilles blanches de courtes phrases
telles de longues files de fourmis dévouées
qui vous ont suivi depuis le bois.

Le Poète Rival
La liste des titres de vos livres
qui commence toujours par le plus récent
surgit au-dessus de moi comme l’architecture romaine.
Elle est plus longue que le nom
d’une comtesse italienne, plus longue
que ce poème ne le sera sans doute.
Gravée sur la tête d’une épingle,
il resterait dans mon oeuvre de la place pour
la prière de Notre Seigneur et de nombreux anges danseurs.
Peu importe.
Dans mon rêve éveillé de revanche, je suis celui qui se tient
en équilibre sur les marches de marbre
Bien au-dessus de la salle de bal pleine.
Un laquais en livrée m’annonce
en compagnie de la comtesse Maria Teresa Isabella
Veronica Multalire Eleganza de Bella Ferrari.
Vous vous tenez plus bas
Tripotant votre smoking de location,
une cendrillon locale pendue à vos basques.

Insomnie
Après avoir compté tous les moutons de la terre
j’énumère les gnous, les escargots,
les chameaux, les alouettes, etc.,
Puis j’aditionne tous les zoos et les aquariums,
pays par pays. A l’aube, je fais
un cauchemar où je me noie dans le déluge
appelant depuis l’eau qui monte
Noé soucieux alors que son
arche merveilleuse vogue et paraît de plus en plus petite,
une silhouette maintenant sur l’horizon,
le seul bateau sur terre disparaît peu à peu.
Alors que je me dresse et retombe sur les vagues ondulantes,
je me concentre sur le couple de girafes,
tendant le cou au-delà du toit,
afin d’éviter que ma vie ne se déroule devant moi.
Après que tous les animaux aient disparu en un clin d’oeil
je flotte sur le dos, les yeux fermés.
J’imagine tous les poissons du monde
sautant la barrière d’une une prairie d’eau,
chaque espèce colorée, l’une après l’autre.

Terrien
Vous avez sans doute vu
ces balances dans les planétariums
qui vous disent
combien vous pèseriez sur d’autres planètes.
Vous avez remarqué que les plus gros
s’attardent sur les balances de Mars
et les plus maigres sur celles de Neptune.
Etant une créature de proportions moyennes
je ne vois pas l’attraction
Imaginez vos cinq tonnes accroupies sur les terres incultes
de Pluton ou errant sur Mercure
vous demandant que faire maintenant avec votre poids d’une once.
Comme c’est mieux de monter
sur une simple bascule de salle de bains,
avec cette agréable sensation terrestre
des agrables cordes de la gravitation,
157 livres de vous-même encore trempé
à une distance respectable du soleil.

Livres
Du coeur de ce campus sombre, évacué,
je puis entendre dans la nuit les bourdonnements de la bibliothèque,
un choeur d’écrivains murmurant dans leurs livres
le long des étagères sombres, alphabétiques,
Giovanni Pontano près du Pape, Dumas près de son fils,
chacun cousu dans son propre manteau,
formant tous ensemble un grave, gigantesque accord de language.
J’imagine une silhouette entrain de lire,
les souliers sur le bureau, la tête penchée sur le souffle d’un livre,
un homme dans deux mondes, tenant sa cravate comme une corde
tandis que le suicide de deux amoureux sature une page,
ou allumant une cigarette au milieu d’un théorème.
Il se déplace de paragraphe en paragraphe
comme s’il faisait le tour des nombreuses pièces lambrissées d’une maison.
J’entends la voix de ma mère qui me lit,
assise sur une chaise à mon chevet, des histoires de chevaux et de chiens,
et cachés dans sa voix se tiennent d’autres sons diffus,
l’horreur d’une étable prenant feu dans la nuit,
un aboiement qui s’approche des précipices du langage.
Je me vois construisant des étagères de livres à la Faculté,
murs dans murs, tandis que la pluie mouille la Nouvelle Angleterre,
ou me tenant en imperméable devant une librairie.
Je nous vois tous nous perdre en lisant nos propres oeuvres,
peinant dans nos cercles de lumière pour trouver plus de lumière
jusqu’à ce que la ligne de mots devienne une rangée de miettes
que nous suivons à travers une page de neige fraîchement tombée,
quand le soir assombrit la forêt
et les petits oiseaux volètent pour picorer les miettes,
nous devons forcer notre ouïe pour entendre les voix
du garçon et de sa soeur qui s’enfoncent dans les bois.

L’Heure du Bar
Selon l’usage universel des saloons,
la pendule avance ici de quinze minutes
sur toutes les pendules du monde extérieur.
Ceci fait de nous un groupe d’avant-garde,
buvant dans un futur inconnu,
immunisés contre les soucis du présent,
ancrés sains et saufs durant un quart d’heure
face aux malheurs de la scène contemporaine.
Il n’est pas étonnant qu’un tel plaisir égoïste dérive
du souci d’allumer une cigarette,
de ce verre de whisky et de sa glace,
de cette rouille froide que je sirote,
ou de ce regard que je jette dehors, dans la rue,
sur le Temps Ordinaire qui marche le dos courbé recouvert de son manteau,
la pluie ruisselant des bords de son chapeau,
la dernière édition comme un drapeau dans sa poche.

Mon Numéro
La Mort est-elle à des kilomètres de cette maison,
cherchant la main d’une veuve à Cincinatti,
ou soufflant dans le cou d’un marcheur perdu
en Colombie Britannique?
Est-elle trop occupée à comploter,
magouillant les freins,
répendant les cellules cancéreuses comme des semences,
desserrant les poutres de bois des montagnes russes
pour porter la guigne à ma maison cachée
que les visiteurs ont tant de mal à découvrir?
Ou descend-elle d’une voiture noire
parquée au bout sombre du chemin,
ouvrant d’un coup le manteau familier,
sa capuche dressée comme la tête d’une corbeau,
et tirant la faux de sa malle arrière?
Avez-vous eu du mal avec l’itinéraire?
demanderai-je en faisant la belle.

Introduction à la Poésie
Je leur demande de prendre un poème
et de le tenir devant la lumière
comme une diapo
ou de presser l’oreille contre un essaim.
Je leur dis de laisser tomber une souris dans le poème
et de l’observer qui cherche à sortir,
ou à s’introduire dans la chambre du poème
et chercher à tâtons sur le mur le commutateur.
Je veux qu’ils fassent du ski nautique
sur la surface du poème
en saluant le nom de l’auteur sur la rive.
Mais tout ce qu’ils veulent faire
c’est lier le poème à une chaise avec une corde
et lui arracher une confession.
Ils commencent à le battre avec un tuyau
pour savoir ce qu’il signifie vraiment.

Le Musée d’Art de Brooklyn.
Je vais maintenant enjamber la corde de velours soyeux
et marcher directement dans l’imposant Hudson
peignant et repairant ma route à travers les Palissades
avec ce bâton que j’ai arraché d’un arbre mort.
Je contournerai les villes enfumées, blotties,
et chercherai le chemin qui mène toujours au-delà
jusqu’à ce que je me perde, sans espoir
de jamais retrouver le chemin du musée.
Je me tiendrai sur les falaises en costume du dix-neuvième,
une main au milieu des rochers, des collines et de l’eau qui coule,
et je pêcherai depuis la rive en chapeau de paille
que ma tête ressentira comme un coup de brosse.
Et je me cacherai dans les tréfonds verts de la forêt
afin que nul adepte de Frederick Edwin Church
se penchant sur la corde de velours soyeux,
ne remarque ma silhouette infime se déplaçant dans le silence
et ne crie, faisant signe aux autres
et me considérant comme un fou bon à jeter dans une cellule
où l’on ne peut explorer aucun site escarpé,
où pas un chant d’oiseau ne m’arrête en chemin,
et aucune courbe de rivière ne conduise
mes pas vers le point brumeux évanescent.

Schoolsville
Clignant vers le passé par dessus mon épaule,
je réalise que le nombre de mes étudiants
fut assez grand pour peupler une petite ville.
Je peux la voir nichée sur un paysage de papier
La poussière de craie tombant dans l’hiver,
les nuits aussi sombres qu’un tableau noir.
Les gens vieillissent mais n’obtiennent aucun diplôme.
Par les chaudes après-midi, ils bûchent l’examen final dans le parc
et quand il fait froid ils grelottent autour des poêles
en lisant des dissertations désordonnées à voix haute.
une cloche sonne toutes les heures et tout ce monde zigzague
dans les rues avec ses livres.
J’ai oublié d’abord tous leurs noms de familles et puis leurs
prénoms demeurent en ordre alphabétique.
Mais le garçon qui levait toujours la main
est conseiller municipal et tient une mercerie.
La jeune fille qui signait ses exercices au rouge à lèvres
s’appuie au drugstore en fumant,
brossant ses cheveux machinalement.
Leurs résultats sont tissés sur leurs vêtements
tels des références à Hawthorne.
Les A se baladent avec les autres A
les D klaxonnent quand ils croisent d’autres D.
Tous les futurs auteurs s’allongent
sur la pelouse du palais de justice et jouent du luth.
Où qu’ils aillent, ils forment un grand cercle.
Pas besoin de le préciser, je suis le maire.
je vis dans une maison coloniale blanche à l’angle de Maple et Main.
Je la quitte rarement. La voiture se dégonfle
sur l’allée. Des ceps de vigne s’enroulent autour du fauteuil à bascule de la véranda.
Quelquefois un étudiant frappe à ma porte
avec un examen de fin de trimestre remis quinze ans trop tard
ou une question sur Yeats ou sur les doubles interlignes.
Et quelquefois l’un d’entre eux paraît à la fenêtre
et me surveille, faisant la leçon au papier mural,
interrogeant le chandelier, réprimandant l’air.


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