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Disparition de Raymond Jean poète, romancier, essayiste, critique et militant communiste

avril 5, 2012

Source : L’Humanité 04/04/2012


L’auteur de « La Lectrice », de « Fontaine obscure » était un écrivain fécond, un enseignant généreux et un militant communiste très engagé dans la vie de sa région. Il avait 87 ans

À chacun son Raymond Jean : gage d’une existence bien remplie, consacrée à des activités multiples et multiformes. La simple mention de son nom fait se lever des témoignages qui font presque douter qu’il s’agit bien du même homme. Les uns se souviennent d’un professeur qui enchantait ses étudiants en lettres à la faculté d’Aix-en-Provence. D’autres se rappellent les combats pour enlever à la droite la mairie de la vieille cité provençale. Certains l’ont découvert après avoir vu Miou-Miou dans « La lectrice », de Michel Deville, adaptation d’un de ses romans, écrit en 1985. On pourrait citer aussi le poète du « Bois vert », publié en 1953 chez Seghers. Il y en a d’autres : son soutien à Gabrielle Russier, cette enseignante poursuivie pour avoir eu une histoire d’amour avec un de ses élèves, et qui s’est suicidée en apprenant que le parquet faisait appel de son acquittement, avait fait grand bruit dans le département en 1969. L’auteur de ces lignes préfère celui dont le roman, « La Fontaine obscure », avait été publié en feuilleton dans l’Humanité en 1976. On y lisait l’histoire de Gaufridi, curé des Accoules à Marseille, brûlé pour avoir aimé une de ses paroissiennes. Vous avez dit « résonance » ?

Tel était Raymond Jean, né le 21 novembre 1925, à Marseille, d’un père inspecteur des Douanes et homme de gauche. Résistant, il poursuit ses études de lettres qui le conduiront à enseigner en Bretagne, au Viet-Nam et au Maroc. Rappelé en France pour son soutien à la lutte des Algériens pour l’indépendance, il est nommé dans sa région natale. Il mène de front carrière d’écrivain, quittant tôt la poésie pour le roman, et de professeur d’université, une brillant essayiste. On lui doit ainsi, dans la veine littéraire « Le village », (1966), « La femme attentive », (1974), « La rivière nue », (1978), « L’or et la soie », (1983), « L’Attachée » (1993) entre autres titres d’une bibliographie prolifique. Il est également l’auteur d’essais sur Éluard, Nerval, Chénier, Sade et d’études de théorie littéraire et poétique. Il fut un des animateurs d’ « Europe » et un critique littéraire du « Monde », toujours très suivi.

Ces activités ne l’empêchent pas d’être un homme de convictions, qu’il rappelle dans « La  La singularité d’être communiste » (1979). Ni d’être un homme d’action. « Il fut élu à nos côtés comme conseiller régional apparenté communiste aux élections de 1992 qui virent la victoire de JC Gaudin et la montée en puissance de l’extrême-droite régionale. » rappelle le groupe Front de Gauche au Conseil Régional PACA qui, dans on hommage, salue sa mémoire et souligne « Avec l’ensemble du groupe communiste, il resta ferme face aux manœuvres douteuses de Bernard Tapie pour s’emparer du Conseil Régional. »

C’était un homme complet, de savoir, d’art et d’action dont nous saluons la mémoire.

 


L’arc-en ciel (Raymond Jean)

il y a les peaux blanches
les peaux noires
les peaux jaunes
pourquoi pas les peaux rouges
ajoutons-y
les peaux vertes
les peaux bleues
ce sera l’arc-en ciel parfait de la fraternité


Raymond Jean : DEUX MOMENTS AVEC JEAN COCTEAU

J’aurais aimé placer dans le titre de ces notes un adjectif dérivé du nom de Jean Cocteau .

« Double moment coctéen ». Ou « Double moment cocteauïque ».

Mais visiblement cela n’allait pas du tout. « Coctélien », peut-être, qui fait penser à cocktail ? Pourquoi pas ? Son œuvre en a la diversité et l’éventail de saveurs. Et surtout, dans ma mémoire, il y avait l’idée de bigarrure, de rencontres de sensations, de chocs de souvenirs et d’images, de télescopage de moments
heureux.

Autant en venir au fait tout de suite, c’est à dire au prmeier de ces moments. C’était il y a fort longtemps.
Au début des années 50. Je n’étais même pas un jeune écrivain. Ni un jeune professeur. Un jeune homme tout court, tout simplement. Et l’œuvre de Cocteau
clignotait pour moi d’une lumière très attirante, très scintillante. Les cinés-clubs étaient très à la mode à cette époque là.Et souvent le soir, après la projection du Sang d’un poète ou d’Orphée, nous avions de longues discussions nocturnes où nous évaluions les mérites de la création « coctélienne ».
Moi, j’en appréciais beaucoup les multiples facettes et , en outre, l’homme que je découvrais dans Maalesh ou Le journal d’un inconnu me séduisait  réellement. Pourquoi? Je ne savais pas pourquoi. C’était ainsi, et je sentais bien que mon sentiment n’était pas toujours partagé. Cocteau avait des ennemis irréductibles, déclenchait des hostilités inexpiables. Tous ceux qui avaient tourné autour du Surréalisme voulaient absolument qu’il soit faux, inauthentique, factice, artificiel, plus habile que sincère. Curieusement j’avais l’impression contraire.

Je décidai de vérifier et de tenter de rencontrer le poète. Avec la spontanéité un peu aveugle qu’inspire parfois le jeunesse, je lui écrivis pour lui demander s’il pouvait me recevoir à la Villa santo Sospir, où il résidait souvent, à Saint jean Cap Ferrat, chez Francine Weissweiler. C’était commode pour moi qui vivait dans le sud de la France et passais une partie de l’été dans la région même où il habitait. Je prétextai un projet de livre sur son œuvre cinématographique (je dis : prétextai, mais c’était en fait un vrai projet, dont il doit rester quelque chose dans des cartons oubliés au grenier).
A ma surprise il me répondit vite, et de la façon la plus cordiale, en m’appelant par mon nom, comme s’il me connaissait depuis toujours. Agréable impression pour un écrivain-postulant d’être bien accueilli par un écrivain aîné (j’ai constaté par la suite que ce n’était pas si fréquent et que Cocteau, sur ce plan, avait une générosité et une délicatesse incomparables). Quant à la rencontre elle-même, j’amuserai sans doute mon lecteur en disnat que j’en garde surtout un souvenir-image : Jean Cocteau me recevant, en ce jour de soleil, drapé dans un peignoir éponge d’un blanc étincelant. Je l’ai photographié comme cela, avec sa permission et je garde précieusement cette photo dans mes archives.

Les paroles étaient volubiles, passionnantes,(je les écoutais quasi muet), mais je les ai oubliées.
Le peignoir de bain, non. Il reste comme un grande clarté dans ma mémoire. Ma très jeune épouse qui n’avait pas osé m’accompagner, m’attendait au café Saint-Jean-Cap-Ferrat. Je lui racontait cette rencontre comm eon aurait évoqué un mirage.

Deuxième moment. C’était l’année dernière. Séjournant dans une université américaine, en Virginie, j’empruntai un jour, à la bibliothèque remarquablement fournies dont elle disposait, les deux tomes du Passé défini, le journal, publié récemment chez Gallimard, que Cocteau a tenu dans les années 50-54, c’était l’époque de ma visite. Je retrouve là tout, la maison, le cadre, le décor de Santo-Sospir, l’air des pins, le bleu de la mer, le soleil de l’été, la vie quotidienne du poète au milieu des gens qu’il reçoit, avec qui il travaille, qui accompagnent affectueusement et avec diligence son quotidien, Edouard Dermit, Francine, tous les proches. Cela entrecoupé de fréquents séjours à Paris, de voyages en Espagne ou en Grèce. Mais avec toujours, le retour à cette sorte de hâvre de travail, bourdonnant comme une ruche d’activités créatrices – dessin, peinture, théâtre, poésie, lettres, contrats, projets, expositions, films en chantier – qui s’imposent comme les signes mêmes d’une vie constamment jaillissante, d’un désir d’expression incapable de s’éteindre jamais. Et dans ce décor je constate que des visiteurs viennent souvent, malgré les contraintes de l’emploi du temps, toujours accueillis, toujours écoutés, toujours amicalement traités.

J’étais l’un d’eux.

Cela me touche, m’émeut de m’en ressouvenir tout d’un coup dans cette université américaine du sud où je suis venu enseigner. Un autre sud, mais un sud tout de même. Sur ce vert campus de Virginie, je relis le Passé défini avec une admiration qui ne tarit pas. A chaque ligne de ce journal, je retrouve Cocteau avec sa bonté et son intelligence justes, sa parfaite exactitude de praticien de l’art et des lettres, la qualité de son cœur et la précision de son talent. Joie de la lecture et bonheur de la mémoire.

Raymond Jean

Ecrivain,

professeur de lettres à l’Université d’Aix-Marseille

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